‹ Les grandes religions [microforme]Chapitre 20 sur 36 · PRE · texte numérisé non relu

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ne se peint pa” en noir. Si le pigeon commençait à se baigner et le corbeau à se peindre, ne serait-ce pas un signe qu’ils auraient perdu leurs couleurs originales ? De même des hommes. Si tous les hommes étaient humains, filiaux, personne ne professerait ces vertus et, par conséquent, elles ne seraient jamais nommées. De même, si tous étaient vertueux, les noms mêmes des vices seraient inconnus.

« Rien d’étonnant que Confucius ait cherché vingt ans le Taou de Lao-Tse (*) sans le trouver. « Si le Taou, disait Lao-Tse, pouvait être offert aux hommes, il n’est personne qui ne voulüt l’offrir à son prince ; s’il pouvait être présenté aux hommes, il n’est personne qui ne voulût le présenter à ses parents ; s’il pouvait être annoncé aux hommes, il n’est personne qui ne voulût l’annoncer à ses frères ; s’il pouvait être transmis aux hommes, il n’est personne qui ne voulüt le transmettre à ses enfants. Pourquoi donc ne peux-tu pas l’acquérir? Tu es incapable de lui offrir un asile dans le sanctuaire de lon cœur. »

Manière de dire pour un Chinois que nous devons « naître de nouveau » el qu'à cet égard la loi est impuissante. La loi a sa fonction, mais elle né peut faire l’œuvre de l’Esprit de Dieu. L'Esprit n’entre que dans les cœurs vides du moi et avides de Lui. Confucius ne trouva pas le Taou de Lao-

(1) Le Taou est à la fois l'être et le non-être, V. Avant le Chrislianisme, par Brunel, p. 208. /Trad.)

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Tse, mais Lao-Tse ne le trouva pas lui-même.

Son traitement de Confucius et l’insuccès complet de son propre enseignement l’indiquent suffisamment. Mais il connaissait trop bien la nature humaine pour croire que le salut pouvait se réfugier dans un système externe quelconqu?.

Confucius fut embarrassé de l'attitude et du langage de Lao-Tse. Longtemps ses nombreux disciples’ l’avaient contemplé avec révérence ; il était sûr qu’il était capable de réformer le monde, si seulement des princes voulaient l’employer et avaient confiance en lui; peut-être ne pouvait-il s'empêcher de montrer dans sa manière qu’il avait conscience de ses propres mérites, mais voici un vieux philosophe dont le regard le pénètre, le sonde jusqu’au fond, puis se rit de lui et de ses bonnes œuvres, voire même de sa méthode d'établir le royaume de la justice sur la terre! «Tu penses, lui dit-il, que l’homme peut être réformé par des lois qu’on lui impose, des défenses, des formes, des cérémonies et par l’exemple d'illustres ancêtres qu’on lui présente comme des modèles. Tu as de la nature humaine une connaissance bien superficielle! Mais quoi! plus tu multiplies les lois, plus les hommes s’ingénient pour y échapper. Du reste, ne t’imagines pas que les vivants suivront à toujours les traces des morts. Ta méthode peut procurer un succès temporaire, mais ce succès lui-même sera un peu plus qu’un manteau jeté sur la tromperïie et la corruption,

après un temps, la méchanceté s’élancera plus violente que jamais. » C’étaient là des idées tout à fait nouvelles pour Confucius. « Ma bouche s’ouvrit toute grande, dit-il, ma langue en sortit et mon âme fut plongée dans l’angoissel »

Se pourrait-il, en effet, qu’il fit fausse route ? Il avait dit à ses disciples qu’à l’âge de trente ans « il s’était dressé debout dans ses convictions et qu’à quarante il n'avait pas de doutes sur aucun des sujets qu’ii avait étudiés ; et voici un sage qui, l’examinant d’un point élevé et avec calme, appelle ses connaissances et sa sagesse une folie! Mais, après tout, Lao-Tse n’avait réellement rien, en fait de remède, à lui offrir. Son idéal signifiait aussi l’abandon de toute cette civilisation qui représentait les labeurs de toutes les générations précédentes. Avec raison, Confucius n'allait pas sacrifier cela. Au surplus, il était tout à fait incapable de comprendre le procédé par lequel le métaphysicien plus perspicace que lui s'était élevé à son point de vue par la seule volonté plutôt que par la logique. Il en revint donc à ses premières idées, disant à ses disciples : « Je sais comment les oiseaux peuvent voler, comment les poissons peuvent nager et comment les bêtes peuvent courir. Le coureur peut cependant tomber dans un piège, le nageur être pris à l’hameçon et celui qui vole être atteint d’une flèche — mais il y a un dragon; je ne saurais dire comment il monte sur le vent à travers

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les nuages et s’élève jusqu’au ciel. Anjourd’hui, j'ai vu Lao-Tse et je ne puis que le comparer au dragon. » Il y avait bien de la candeur dans cette comparaison et plus de courtoisie que n’en avait montrée Lao-Tse à Confucius.

Que ces entrevues aient eu lieu entre ces deux grands Chinois ou non, nous ne le savons pas, mais en tout cas ces récits nous font connaître leurs points de vue respectifs. Dans la suite, l'expérience a pu apprendre à Confucius que le diagnostic de Lao-Tse de ‘a nature humaine était correct, mais que quelque chose de plus que le remède proposé était nécessaire pour que la régénération durât. Rentré chez lui, Confucius se remit à ses vieilles études de la sagesse des anciens, compilant, éditant les précieux fragments de la vieille littérature nationale et instruisant ses disciples. Après quelque temps, les mérites du sage furent si généralement reconnus que le duc le nomma chef magistrat d’une ville, puis au ministère de la Justice, position équivalente à notre premier ministre, avec plein pouvoir de poursuivre ses plans dans son pays natal. Terreur pour les méchants au point que le crime disparut, il fut une protection pour les gens de bien, l’idole du peuple, et la chanson répétait son nom dans tous le pays. On nous assure que, sous sa sage administration, l'Etat où il était né, Loo, fut transformé comme l’avait été l’Angleterre au temps du roi Alfred. En trois ans, il

effectua un ciangement radical dans la gestion des affaires. Cependant, à peine le succès fut-il obtenu que parut la petite brèche qui indiquait l’écroulement futur de l’édifice. Le philosophe avait assuré à ses disciples non seulement que ses méthodes réformeraient le souverain et le peuple, mais que les pays voisins, attirés par le spectacle nouveau, suivraient l’exemple qu'on leur proposerait. Ce fut précisément le contraire. L'ordre et la prospérité de Loo ne firent qu’exciter la jalousie des peuples voisins et des complots se formèrent dans le dessein d’induire le duc à négliger son grand ministre. De belles jeunes filles, habiles musiciennes et sveltes danseuses, ainsi que de magnifiques chevaux furent envoyés en cadeaux à sa Majesté, et il s’y laissa prendre entièrement. Comparées aux sornettes tombant de jolies lèvres, les annales racontées par quelque pédant d’anciens rois et de sages inconnus ennuyaient, et des préceptes, remontant le courant des siècles, semblaient décidément impraticables. Confucius succomba. D’après son système, si le roi manquait à son devoir, on ne pnuvait exiger que le peuple fit le sien, et si le ministre restait à son poste quand la chose publique était en souffrance, il méritait d’être blâämé, car il avait assumé sur lui toute la responsabilité. « Maître, dit Tse-Loo, il est temps que vous quittiez.» Après avoir attendu pour voir si l’imposante cérémonie des sacrifices offerts, à l’époque des Solstices, à l’Etre

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estion suprême, ne ramènerait pas le duc à de meilleurs fut-il sentiments, mais trouvant que même cette céréit l’é- monie n’agissait par sur sa conscience, Confucius, avait ayant atteint sa cinquante-sixième année, se dée ses mit à contre-cœur de sa haute charge et s’éloigna -uple, pour errer treize années encore d'Etat en Etat, ctacle un exilé de son pays natal !

TOpO- Il offrit ses services à diverses cours, mais ordre bien que généralement reçu avec distinction et la ja- qu’on lui offrit des pensions pour ses conseils, e for- jamais plus Confucius ne remonta au pouvoir. Le sliger prince sentit qu’il exigerait trop ou les courtisans ibiles intriguèrent contre lui, ou les anciens ministres ie de montrèrent que le philosophe ne comprenait pas leaux les nécessités de la vie et que, homme très sage ment. sans aucun doute, 1l n’était pas un politique prativres, que. Ses disciples s’en aperçurent bientôt. Plus d’an- touchés que leur maitre de la perte de sa position it, et et ne voyant pas de la hauteur où il plaçait ce cles, qu’il appelait sa céleste mission, ils le pressècius rent de faire les concessions que réelamaient les an- temps. « Tes principes, dit Tse-Kung, sont excele le lents, mais inacceptables dans l'Empire. Ne seson rait-ce pas bien d’en rabattre un peu ? » — « Un Ance. bon cultivateur, répondit le sage, peut semer, sur mais ne peut assurer une moisson. Un artisan Loo, peut exceller dans la main-d'œuvre, mais il ne r at- peut procurer un débouché à son travail, de même F Sa- un homme supérieur peut cultiver ses principes,

Etre mais il ne peut les faire accepter.» Cette in-

flexible réponse lui concilia les meilleures natures et jamais il ne fut entouré de disciples aussi nombreux, aussi ardents que dans les derniers jours, où suivre Confucius voulait souvent dire s’exposer à une pauvreté abjecte et quelquefois au danger. Sans doute qu’il ne put, à chaque occasion, se maintenir à la hauteur où il s’était placé, et plus d’une fois ses disciples se permirent de lui montrer que sa conduite paraissait en contradiction avec son premier enseignement; l’éclat d’une cour lui ferma en partie les yeux sur les péchés d’un prince et le danger l’entraina à s'engager par un serment qu’il n’avait pas l’intention de garder et qu’il rompit de propos délibéré, alléguant « que les esprits n’entendaient pas les serments arrachés de force. » Néanmoins, pendant les longues années de son exil, il ne put guère que protester et continuer à former des disciples qui pourraient mieux réussir dans des temps plus favorables.

A telle occasion, dans une de ses courses erratiques, il rencontra deux hommes qui, évidemment, suivant renseignement de Lao-Tse, s'étaient rétirés du monde. Tse-Loo, envoyé pour leur demander qui ils étaient, fut à son tour questionné : « Qui es-tu, Seigneur ? » — «Un disciple de Confucius. » — «Comme un déluge qui monte, répliqua un des ermites, le désordre inonde tout l'empire et qui changera cet état de choses pour toi ? Plutôt donc que de suivre quelqu'un qui se contente de passer d’une cour à une autre, ne

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ferais-tu pas mieux de suivre ceux qui, comme nous, s’éloignent complètement du monde ? » — Tse-Loo, comme d’habitude, répéta ces paroles à Confucius, qui justifia sa propre conduite : «Il nous est impossible de nous associer avec des oiseaux et des bêtes comme s'ils étaient de la même nature que nous, et si je ne m’associe pas au peuple, à l'humanité, à qui m’associer ? Si des principes justes régnaient dans l’empire, plus de nécessité pour moi de le changer. »

La réponse de Confucius était complète. Elle nous montre que s’il avait moins de pénétration que Lao-Tse, il avait plus de sens commun et une philosophie plus vraie. Le pessimisme indique un état malsain et le désespoir est un péché qui peut à peine être pardonné. Se retirer du monde, c’est renoncer au triomphe de la raison, et cet abandon ne se concilie nullement avec la foi dans le Taou ou avec la foi dans l’homme, l'expression la plus haute du Taou. Mille fois mieux lutter pour le triomphe des principes justes envers et contre tous, que de déserter fa lutte et de s’associer avec les oiseaux et les bêtes plutôt que de frayer avec ceux de son espèce.

Nous pouvons loyalement remplir les conditions de l’humanité, toujours à notre portée, bien que nous n'ayons pas de message d’Enhaut pour porter l'Evangile aux pécheurs et soulager ceux qui souffrent. La fuite, fût-elle en apparence sanctifiée par la philosophie ou la religion, est une victoire

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pour l’égoïsmo. Dans la société seulement sortonsnous de notre égoïsme pour entrer dans notre vraie nature en sympathisant avec la vie de nos frères.

Comme Confucius approchait de sa soixartedixième année, le désir de voir encore une fois sa province natale devint en lui irrésistible ; il résolut donc de mettre un terme à sa vie errante et de re1trer dans ses foyers pour dévouer le reste de son temps à ses études littéraires qui avaient toujours été sa principale occupation. Jusqu'à la fin il travailla, malgré sa vieillesse et le déclin de ses forces, el compléta les Classiques, toujours considérés depuis lors comme les livres sacrés des Chinois. Les Analectes de Confucius et son traité Des devoirs filiaux furent édités par ses disciples d’après des notes recueillies dans les conversations du maitre. Il n’y a pas un jeune homme en Chine, aspirant à une place dans le gouvernement du pays, qui ne soit entièrement maitre de tous ces «classiques »; joignez-y les Analectes de Mencius.

Quand Confucius eut accompli sa grande œuvre et qu’il se fut élevé à lui-même un monument plus durable que l’airain, il sentit bien que sa tàche était finie, et à la mort de son fils unique, et bientôt après de son disciple bien-aimé, il comprit que son heure à lui allait bientôt sonner. Il l’entendit en stoïcien. Point de prière, point de crainte apparente, seulement quelques larmes amères sur la mort de ceux qu’il avait tant aimés longtemps

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auparavant, — Un matin, au printemps de l’an 478 avant notre ère, il sortit sur le perron de sa porte et, les mains derrière le dos, trainant son bâton, il allait et venait murmurant à voix basse :

« La grande montagne doit crouler, La forte poutre doit se briser, Et le sage se flétrir comme une plante! »

Ces paroles, comme un coup de foudre, frappèrent le fidèle Tse-Kung : « Si la grande montagne s'écroule, s’écria-t-il, où fixer mon regard? Si la forte poutre se brise et que le sage se flétrit, sur qui m’appuyer ? Le maitre, je le crains, va tomber malade. » Ce disant, il suit Confucius à la maison. Le maitre lui rapporte un songe qu’il avait eu la nuit précédente et qui indiquait que ses pensées se fixaient sur les cérémonies du passé, auxquelles il avait toujours attaché une si grande importance, puis il ajouta tristement : « Point de monarque intelligent qui se lève! » — Ce même jour il se mit au lit et, au bout d’une semaine, poussa le dernier soupir.

A en juger par les apparences, sa vie fut manquée, mais l’insuccès de certains hommes porte infiniment plus de fruits que les succès de tels autres. Confucius fit plus pour son pays qu'aucun autre parmi les légions venues après lui. Son but, c'était «d’atteindre un million ». Qu'importe s’il lui a manqué une unité ?

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Peut-être que les disciples qui accompagnèrent Confucius à sa tombe n’auraient pas admis aue quelque chose eût manqué à leur maitre, non, pas même un iota. Tse-Kung, qui bâtit une hutte près de la tombe de son maître où il demeura six ans, menant deuil comme pour un père, nous dit : « Toute ma vie, jai eu le ciel sur ma tête, mais je n’en connais pas la hauteur; et la terre sous mes pieds, mais je n’en connais pas la profondeur. En servant Confucius je suis comme un homme altéré qui s’en va au fleuve, avec sa cruche et boit à son soùûl sans connaitre la profondeur de l’eau, »

Révérons aussi le grand homme, nous rappelant bien que quiconque voudra gagner la Chine ne doit pas commencer par déshonorer Confucius ou verser sur lui d’injustes critiques.

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Quelles sont les sources de la force du Confucianisme ? Nous répondons : son caractère historique, son adaptation aux idéaux chinois, l’excellence de son code moral et sa pleine adhésion à la puissance de la loi, du cérémonial et de la coutume.

Confucius était imbu de part en part de l’esprit de l’ancienne China pour laquelle la seule chose nécessaire élait l’ordre social. Comme chef du gouvernement, l’empereur est la base de la société. C’est le « Fils du Ciel », il est au peuple ce que le père est à la famille, le ressort et l'âme de l’ordre et de la force. « Il doit s’informer très exactement des moyens d'arriver à ces fins voulues, et les fonctionnaires du gouvernement doivent être choisis d’après leurs aptitudes à maintenir cet ordre ; selon la connaissance qu’ils ont des principes sur lesquels il repose » (Maurice). Rien d'étonnant

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que, pénétrés de ces convictions nationales profondément implantées en lui, un homme ait été alarmé du chaos social de son temps et qu’il se soit sérieusement demandé comment une réformation morale pourrait bien s’effectuer ?

Quand il crut qu’il en avait découver! le chemin, la pensée s’empara de lui peu à peu qu’il avait une mission du Ciel et que s’il y était fidèle, l'Etat pourrait bien être sauvé. Ce qu’il devait enseigner c'était une vieille vérité, mais il la revêtit de formes nouvelles et ses propres réflexions colorèrent souvent et même changèrent d'anciennes prescriptions et l’histoire. Il était d'accord avec Lao-Tse d'enseigner qu’il était du devoir de chaque homme d’arriver à un parfait self government, non, comme l’enseignait Lao-Tse, pour mener une vie solitaire, méditative, se suffisant à elle-même, primitive, mais pour qu'il fût d'autant plus capable de contribuer au bien-être et à l’ordre dans l'Etat. Il trouva les liens et le ciment de cet ordre dans les rapports actuels de la vie. L’autorité paterneile était l’ultima ratio. Qu'on obéisse à ce principe et aux autres relations auxquelles il conduit et tout sera bien. Il enseigna, aussi clairement que l’évéque Butler dans ses célèbres sermons, que notre nature est un système, entre la raison et la conscience suprême, et que se révolter contre ses lois j c'est se révolter contre le Ciel. Peut-être que le trait le plus remarquable de son code moral c’est le clair énoncé de « la loi d’or ». Le professeur

Legge nous dit que Confucius l'entendit dans le sens positif et le plus étendu de cette loi d'amour, aussi bien que dans le sens négatif dans lequel il est cité d'ordinaire dans les « classiques ». « La nature particulière de la langue chinoise lui permit d'exprimer la règle par un caractère, que nous pouvons, à défaut d’un meilleur terme, traduire par « réciprocité ». L’idéogramme se compose de deux autres caractères, l’un qui dénote le « cœur » et l’autre qui signifie « comme » ; le sens étant : « mon cœur comme » ou « en sympathie avec le vôtre ».

La réciprocité est le mot caractéristique du système de Confucius, et, à son tour, il est bien: plus facile à exprimer que Taou, la clef de l’enseignement de Lao-Tse.

Qu’est le Taou ? demanderons-nous ici. Ce mot signifie le chemin ou le sentier, et précisément comme dans l’Ancien Testament, son équivalent en vint à signifier le chemin de Jéhovah ou sa Loi, ou bien encore le chemin du juste ou le chemin du méchant, et dans le Nouveau Testament « le chemin » ou la doctrine que préchèrent les disciples de Jésus après la résurrection ; de même en Chine, Taou a bien des sens différents. Ce vocable était constamment dans la bouche de Confucius. Il signifiait pour lui, le chemin ou la méthode de la justice qu’il enseignait. Pour Lao-Tse, ce chemin n’était rien, s’il n’aboutissait à quelque chose de plus profond, d’où la beauté et la force du mot. Ce

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philosophe se servit donc de Taou pour décrire l’absolu qui est au delà de toute description. Taou c’est l'Ordre éternel ou l’Etre que réfléchissaient les lois de la nature et de la raison de l’homme. A côté de lui marchent tous les êtres et toutes choses. Tout en dérive et tout y rentre. Taou est encore un chemin vivant pour celui qui le suit, et il devrait être ainsi l’objet suprême de nos désirs. « Cultivez Taou et sa vertu », dit Lao-Tse, et faitesvous à une vie de retraite et d’oubli. » Il voulait dire que le salut ne se trouve que dans la nature et la vertu, et que pour obtenir le salui, nous devons en revenir à la simplicité primitive et suivre ainsi l’exemple des anciens qui vivaient en dehors d’une civilisation complexe si belle aux yeux du vulgaire ! Tel était l’idéal du Stoïcisme grec, et Lao- Tse peut être appelé le Zénon chinois.

Le regard de Lao-Tse plongeait si avant dans la beauté de ia vertu qu’il enseigna le plus grand des préceptes du Nouveau Testament : « Rends le bien pour le mal. » Le fait qu'il énonça cette maxime et que Confucius ne put l’accepter, mesure toute la distance entre ces deux hommes. Un disciple de Confucius entendit cette parole et, embarrassé, consulta le maitre. Lui-même, également interdit, formula ce syllogisme et répliqua : « Rendre le bien pour le mal! Que rendrez-vous donc pour le bien? Rends l’injure justement et rends le bien pour le bien. »

Comment se fit-il qu’un homme aussi grand que

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Lao-Tse, le penseur le plus original que la Chine ait possédé, n’eut pas d’influence en Chine ? Par la même raison que le Stoïcisme ne réussit qu’auprès des âmes d’élite : Epictète et Marc Aurèle. « Laissez-là les fantasmagories du monde et suivez la vertu, et vous trouverez qu’elle est sa propre récompense », déclarent tous deux, Zénon et Lao-Tse. Mais en vain demander aux hommes de renoncer à ce qu’ils croient une réalité contre un fantôme. Le Christianisme a réussi auprès des grands, des petits, des riches et des pauvres, parce qu’il révèle en Dieu le Père qui s’unit à nous par l'Esprit de Jésus, la grande réalité. La maitresse passion de l’amour pour le Sauveur refoule de nos cœurs toutes celles qui sont basses.

Pour Confucius, la société était la grande réalité. La civilisation avec sa splendeur matérielle, l’ordre social et la stabilité du gouvernement étaient une bénédiction ineffable. Quant à sa conservation, il se confiait surtout aux influences combinées de l’instruction, de l’exemple et d’un rigide cérémonial, et c'est à lui surtout que la Chine doit le développement étonnant de son système éducatif. Rappelons-nous aussi que, selon lui, le grand but de l'instruction est moral et qu’il a toujours poursuivi ce but. Il ne consiste ni à pouvoir lire, écrire et compter, ni à connaitre les arts et les sciences, ni à être habile à s’enrichir, mais à s’instruire dans la science éthique et sociale,

ainsi qu’à former le caractère. Un des vieux rois

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avait dit : « Le grand Dieu a conféré au peuple un sens moral ; y adhérer, c’est montrer que sa nature est invariablement droite. Le devoir du souverain est d’assurer la tranquillité au peuple pour qu’il poursuive cette course. »

Tel est le pivot sur lequel roule le système d’éducation de Confucius. Il faut la vertu chez ceux qui gouvernent et l’instruction chez les autres pour assurer le bien. L’instruction est donc la pierre fondamentale de tout gouvernement. De fait elle s’est répandue en Chine depuis des siècles du haut en bas de l’échelle sociale, et, en bien et en mal, ce pays est en avant de tous les autres, s’il s’agit de concours d’élèves et d’examens.

Tout service public est m's au concours. Il n’y a d’ouverte en Chine qu’une porte officielle, celle de la salle d'examens. Aussi, ’administration n’est-elle pas entre les mains de démagogues, ni de personnes élues en se réglant sur la naissance accidentelle ou sur le hasard des méthodes, mais entre celles d'hommes censés avoir prouvé leurs capacités par des épreuves successives. Il s'ensuit que dans aucune autre contrée l’instruction n’occupe une si haute place. Toute la noblesse qui peut se permettre cette dépense prend chez elle, pour instruire ses enfants, des maîtres versés dans les classiques, tandis que bien des enfants de la classe pauvre sont élevés dans les écoles. Tous apprennent à obéir à leurs parents, à respecter leurs ainés, à dire la vérité, à se con-

duire convenablement, à aimer leurs semblables et à s’associer aux bons. On inculque le devoir moral en s’appuyant sur les exemples tir : des vies des grands hommes de l’histoire, sur des maximes, des sentences et des citations prises de livres de textes. Plus les étudiants peuvent citer de ces auteurs, mieux cela vaut et ils citent des textes avec une liberté et une correction étonnantes. « Des centaines de milliers d'hommes instruits peuvent répéter chaque sentence dans les auteurs classiques. La masse du peuple loge dans sa mémoire (et c’est à peu près toute sa morale) une foule de sentences de Confucius et le résultat en est salutaire. Mais ce n’est pas assez pour des aspirants aux grades littéraires d’être au courant des textes, ils doivent l’être encore de toutes les variantes et des diverses interprétations données aux passages importants avec les raisons y référant. Ils doivent acquérir aussi l’art de composer et un style clair, vigoureux, élégant et pur.

Pour l’élève, le premier pas à faire c’est de passer l’examen préliminaire. Cet examen ne porte pas seulement sur ses études, mais le magistrat de la localité fait une enquête chez les voisins du jeune homme sur son caractère moral. Ses ancétres ont-ils été, trois générations durant, respectables et non emplo'és à certaines occupations spécifiées et considérées comme dégradantes ? Ces épreuves traversées, il est permis au jeune homme, après trois années d’études, de se présen-

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ter à l'examen qui se tient dans chacune des préfectures divisant chacune des vingt provinces de la Chine. Reçu à cet examen et pourvu de certificats d’un bon caractère moral de savants distingués, l’aspirant obtient le premier grade, celui que nous appelons bachelier ès arts. Quelle joie dans sa famille et dans son lieu natal! L’examen suivant pour l’obtention du grade de « maître » est très sévère. Soixante-dix à quatre-vingts élèves y réussissent sur des milliers de candidats qui se présentent d’ordinaire. Au printemps suivant, un examen se tient à Pékin, sous les auspices de la commission des « Rites », pour l'obtention du grade de docteur, accessible à tout maitre ès arts d’une partie quelconque de l’empire. Il n’y a guère qu’un nombre limité de chaque province qui puisse réussir dans cet examen. Après quoi, concours parmi les candidats docteurs, tenu dans les murs du palais et auquel assiste l’empereur comme examinateur. À tous ces examens les plus grands soins sont pris pour assurer toute impartialité ainsi que la capacité des examinateurs, et, s’ils étaient trouvés coupables de corruption, d’injustice ou de négligence dans les précautions nécessaires en pareil cas, des punitions très sévères leur seraient infligées. En 1858, l’examinateur en chef, convaincu d’avoir favorisé un sien neveu par alliance, fut exécuté publiquement à Pékin, sur l’emplacement des exécutions ordinaires, bien que l’empereur voulût le sauver, vu les services

qu’il avait rendus et qui méritaient une récompense.

Les examinateurs peuvent poser des questions sur n'importe quel sujet qui se trouve dans les classiques ou dans les grands commentaires, ainsi que sur l’histoire, la géographie de la Chine, la jurisprudence, la médecine, l’astronomie, les mathématiques, les sciences naturelles (où les Chinois ne brillent guère encore), surtout sur la philosophie morale, les sciences sociales et politiques.

Dès que le candidat obtient son doctorat, il se sent récompensé Le ses nombreuses années d’études et d’anxiété. Toute honorable carrière dans l'empire, y compris celle de premier ministre, lui est ouverte. Après un stage, sous des supérieurs officiels, dans les bureaux des affaires publiques, un poste lui est offert. Les Chinois considèrent que la gloire de la nation consiste dans l'union de l’instruction publique et dans celle des affaires publiques. Pour être vrai, disons qu’un système d’instruction comme celui en Chine, est l'idéal que tâchent d'atteindre bien des administrations dans la chrétienté. Le gouvernement britannique a adopté le principe pour ce qui concerne le «Civil service » aux Indes, et on l’applique de plus en plus dans bien des départements en Grande-Bretagne, dans les colonies et aux Etats-Unis.

Sans doute Confucius a réussi dans une certaine mesure. Mais son succès ne se rapporte qu’à ce monde, ne connait rien de l'esprit de prière et

passe à côté des problèmes du péché et de la culpabilité de l’homme. Le système est opposé à l’idolâtrie. Ni prêtres, ni ministres de religion ; l’empereur est l’unique prêtre que reconnaisse la nation. L’instruction dans les classiques supplée à tout ce qu’on croit nécessaire pour rendre les hommes sages, riches, honorables et vertueux. Qu’on appelle cette connaissance une religion ou non, c’est là ce que Confucius entendait par religion et son « essai » ne pouvait être fait chez un peuple mieux préparé que le peuple chinois, si éminemment pralique et si positif, — ces commerçants de l’est, et qui, pour autant que leur Confucianisme est en question, sont « ce que le peuple aujourd’hui désire devenir en Europe » (Huc, La Chine).

On a également essayé de cette religion sur une vaste échelle, comme le Déisme pur l’a été, dans le cas du Mahométisme. Et quel en a été le résultat? Le voici : d'emblée, le peuple chinois, après avoir adopté le système avec enthousiasme et élevé des temples à Confucius, en a confessé presque tout entier l’insuffisance. Cet aveu, les savants ne l’ont pas fait publiquement. Comment pourraient-ils se plaindre d’une religion qui leur donnait tout et qui faisait d’eux les rois de la Chine”? Ce n’est pas qu’elle ait fait des hommes. Avec toute leur science, ils ne sont, en face de la pensée et de l’action, que des enfants qui ont grandi. Ils se sont montrés nuls dans la spécula-

tion, la poésie, les sciences et les arts. Ils ne savent rien des « vastes espérances qui font de nous des hommes ». D’après le témoignage d’observateurs compétents, ils sont suffisants, immoraux, stationnaires, intolérants ; bref, tout ce que des hommes instruits ne devraient pas être. Les événements récents les ont montrés corrompus dans l’administralion et impuissants à la guerre. Bien qu’il y ait de brillantes exceptions, c’est le caractère de cette classe de savants. L’instruction, sans l’influence religieuse et surtout sans la communion personnelle avec Dieu, forme des natures sans force el sans beauté morale. Tel semblerait le verdict de l’histoire de la Chine. Nulle part il n’existe dans le monde une si grande mise en scène et une pratique si misérable.

Mais ces savants ont reconnu eux-mêmes, sans en avoir eu le sentiment, l'insuffisance du Confucianisme comme religion. Le Bouddhisme et ie Taouisme, bien que marqués au coin de l’hétérodoxie, arrivèrent à temps pour trouver une place officielle dans l’Etat ; et non seulement les masses, mais les hommes instruits, ouvertement ou en secret, cherchent aujourd’hui à établir par ces religions des rapports avec le monde spirituel, que leur refuse le Confucianisme.

Etonnant aveu, fait par tout un peuple! Il montre bien que Confucius, en restreignant le Culte divin à l'Empereur, en niant tout rapport personnel avec Dieu et en se déclarant totaiement

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ignorant de l’avenir, laissa un vide affreux, sans moyen aucun de le combler. Le Taouisme offrit de le faire. [l parla de quelque chose de divin et de mystérieux dans chaque individu, de quelque chose au-dessus de la terre, plus haut que l’homme et même plus élevé que l’Etat. Mais quand passa le Taouisme, les superstitions populaires, qui s'étaient développées dans les masses pendant deux mille ans, s’attachèrent à son nom et le Taouisme dégénéra en un composé de charmes, d’incantations, d’arts magiques et d’élixirs afin de rendre favorables des êtres surnaturels, et ne fut plus qu’une grossière idolâtrie, qui souvent n’est que du Shamaisme ou culte des démons.

Un empereur s'éleva, croyant aveugle et dévot en ces superstitions, et pendant quelque temps le Taouisme eut presque tous les suffrages pour lui. On ridiculisa le Confucianisme et on le supprima. On enterra vivants les docteurs distingués et l’on rechercha les livres classiques pour les brüler, avec autant d’ardeur et dans le même but que les Saintes Ecritures le furent sous la persécution de Dioclétien. Le Taouisme tomba en discrédit, mais, avec le réveil du Confucianisme, on ressentit l’ancien vide comme auparavant. Un autre empereur, apprenant qu’un grand prophète avait paru aux Indes et que sa lumière avait rayonné jusqu’au Tibet, résolut d’y envoyer chercher des missionnaires ou des livres pour qu’il pût s’instruire dans la nouvelle foi. Ses conseillers firent tout

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