GENEVE
BAISER DE LA PIERRE NOIRE A LA MECQUE (G. Courtellemont)
l’indignation qui s’empara de son âme quand il trouva que les gardiens mêmes du temple, loin de
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croire aux idoles, s’en servaient uniquement pour tromper la foule et pour s'enrichir. Mais s’il renonçait aux dieux de ses pères, quelle autre religion embrasserait-il? Un tel homme ne pouvait se contenter de formes vides que le temps seul honore et ne pouvait vivre en paix jusqu’à ce qu’il eût appris le secret de ce merveilleux univers dont il était une partie consciente.
Dans des voyages en Syrie, comme marchand, aussi bien qu’en Arabie, il avait rencontré des Juifs et des Chrétiens, desquels il entendit les récits sur Moïse, les prophètes et Jésus. Mais Mahomet n’était pas un savant — on doute qu’il sût écrire ou même lire — et il ne pouvait distinguer le vrai du faux. Ceux auxquels il s’adressa mirent des contes d’enfants, tirés du Talmud, au même rang que les vérités de l’Ancien Testament. et nous pouvons inférer de sa connaissance du Christianisme par sa notion étrange de la Trinité: le Père, le Fils et la Vierge Marie ! Il est possible que les Chrétiens qu’il rencontra eussent également des notions vagues quant aux doctrines fondamentales de leur religion. Les nations chrétiennes avaient singulièrement perdu de vue la connaissance du Dieu vivant. Leur foi s’était évaporée dans le culte des images, encore plus en discussions métaphysiques et subtiles sur Dieu et en controverses religieuses qui scindaient l'Eglise en sectes et perdaient ses forces, bien qu’il y eût une bruyante activité qui paraissait de la force. Dieu
n’était pas dans toutes ces spéculations. Ilen était absent, aussi réellement qu’Alläh l'était au milieu des Arabes, ou ce qui revenait au même, Dieu était un Dieu caché sous les dogmes qui prétendaient définir ce qui ne peut jamais être défini, quoique l’homme puisse vivre de la vie de Dieu. La foi, qui avait conquis l’empire romain, avait abdiqué entre les mains de ceux qui « contraignent d’entrer » et comme conséquences inévitables ni la mondanité ni la corruption ne purent être cachées.
En dépit de cette douloureuse décadence, Mahomet sentit qu’il y avait quelque chose de vrai dans le Mosaïsme ainsi que dans le Christianisme, et cette conviction se fortifia quand l’oncle de sa femme, Waraka, le mit en rapport avec un mouvement qui s’avançait tranquillement depuis quelque temps dans la Mecque, Médine et dans d’autres villes, en Arabie. Dans toutes ces cités on pouvait trouver des âmes dont la nature morale avait reculé devant l’immoralité et l’idolâtrie de leurs compatriotes. Rejetant le polythéisme et les souillures qui s’y associent, non seulement elles reconnaissaient Allâh, mais faisaient consister leur foi en lui non dans l’assentiment à une doctrine purement intellectuelle, mais dans l'Islam, dans la soumission à ses préceptes. On appelait ces hommes des ÆZanifs ou pénitents. Probablement que ce mouvement provenaii du Judaïsme essenien ou de l’Ascétisme chrétien,
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peut-être des deux combinés. L'Essenisme s'était répandu des bords du Jourdain au désert d'Arabie et quelques formes primitives du Christianisme ne se distinguaient guère plus de ce Judaïsme ascétique.
Des hommes, qui prouvent leur sincérité en brisant les liens du monde de plein gré et en s’arrachant aux plaisirs de la vie, exerceront toujours une influence sur d’autres, et la poésie des Bédouins prouve que les Anachorètes juifs ou chrétiens étaient populaires chez les Arabes. « Ce ne furent pas leurs doctrines qui firent impression sur les Hanifs, mais la nature sérieuse de leur vie terrestre consacrée à se préparer pour la vie future et le jour du jugement, formant ainsi le contraste le plus frappant avec la nature profane du paganisme. « L’ascétisme et la méditation étaient aussi les principaux points de la foi des Hanifs, et ils sont quelquefois appelés du même nom que les Chrétiens. Nous trompons-nous en conciuant que ces témoins anonymes de l’Evangile, que l’histoire de l'Eglise ne mentionne pas, répandirent la semence d’où germa l’Islamisme » (1).
Mahomet se trouva donc face à face avec la croyance juive et la foi chrétienne, et placé dans un courant où sa propre nature offrait peu ou point de résistance à la vérité nouvelle. Ses voyages à travers les grandes solitudes du désert et
(1) Encyl. Brilan. Mohammedanism, par le prof, Wellhausen.
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des parages où avaient erré Abraham, Moïse et Elie, l’avaient également préparé à sentir la puissance de la vérité fondamentale, l’unité divine. Nulle part comme au désert, la nature fait penser à la vanité de l’homme et à la réalité de l'Eternel. « La nature est «le miroir dans lequel nous voyons Dieu » et le désert est ce miroir presque transparent aux yeux des hommes de dévotion ou dont l’esprit est simplement sérieux. « Le désert est monothéiste. Sublime dans son immense uniformité, il révéla dès le premier jour l’idée de l’infini, mais non ce sentiment d'activité féconde qu’une nature incessamment créatrice a inspiré à la race indo-européenne... Exclusivement frappés de l’unité de gouvernement qui éclate dans le monde, les Sémites n’ont vu dans le développement des choses que l’accomplissement de la volonté d’un Etre supérieur. Dieu est, Dieu a fait le ciel et la terre : voilà toute leur philosophie. Telle n’est pas la conception de cette autre race destinée à épuiser toutes les faces de la vie, qui, de l'Inde à la Grèce, de la Grèce aux extrémités du Nord et de l’Occident, a partout animé et divinisé la nature depuis la statue vivante d’'Homère jusqu’au vaisseau vivant des Scandinaves. Pour elle la distinction de Dieu et du non-Dieu est toujours indécise » (1).
On a nié cette différence fondamentale entre les
(1) Renan. Hist. des religions de l'antiquilé, p.67. 6e édit.
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conceptions religieuses des Sémites et celles des Aryens, mais la position est tenable et peut se défendre victorieusement. La beauté, la variété, la richesse du cosmos tendaient aux {[ndes et en Grèce à effacer la distinction entre la créature et le Créateur par le culte de la nature ou par un panthéisme philosophique qui prirent tous deux la forme de mythologies populaires. Dans l’âme sémitique, au contraire, a toujours existé un golfe incommensurable entre Dieu et l'homme, aussi la vie dans le désert ou ses environs n’a pas été pour rien dans la conception qui l’a emporté chez les deux peuples. Dieu est la grande réalité, le Souverain auquel appartient la suprême obéissance ; Il est la Puissance qui commande aux événements et qui conduit l’histoire. C’est plutôt dans l’histoire que dans la nature qu’on le trouve. Une grande autorité a écrit: « Si je me permettais de caractériser le culte de tous les peuples sémitiques d’un seul mot, je dirais d’eux que c’est le culte par excellence de Dieu dans l’histoire, et de la race aryenne, celui de Dieu dans la nature » (!). Pour Mahomet, en tout cas, Dieu devint le grand fait et la crainte de Dieu exalta Dieu. Dieu ! il n’y a point de Dieu que Lui! Le Vivant, et qui seul subsiste de lui-même! Il ne sommeille ni ne dort. Tout ce qui est aux cieux et sur la terre est à Lui. Ce Dieu, l’Eternel, avait dirigé la race et parlé à
dt) Max Müller, fnlrod. Lo the Science of Religion, 11. 174.
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l’homme par des prophètes nombreux. Mahomet savait par les traditions courantes ou les récits qu’il avait écoutés avec empressement qu'il avait existé cent vingt-quatre prophètes et que cinq d’entre eux : Adam, Noé, Abraham, Moïse et Jésus, avaient été les porteurs de nouvelles révélations qui dépassaient tout ce qui avait élé révélé par leurs prédécesseurs. La dernière révélation, celle de Jésus, avait ét la plus pure. « Dites aux Chrétiens, s’écria-t-il, que leur Dieu et le mien sont un. » Il fittout en son pouvoir pour les induire à l’accepter et pour porter les Juifs, qui étaient nombreux et riches en Arabie, à croire qu’il était « le prophète, tel que Moïse », prédit dans les Ecritures et qu’Israël devait écouter. Quand ils refusèrent de le faire et qu’en revanche ils se moquèrent de lui, il prétendit qu'ils avaient corrompu leurs livres sacrés pour empêcher le peuple de le reconnaître ou bien que les versions des Ecritures ou des variantes falsifiées expliquaient toute opposition apparente à ses droits. Le Mahométisme, encore aujourd'hui, aussi bien que la théologie chrétienne, en appelle du texte actuel à un texte original. L’un pour discréditer nos Ecritures et l’autre pour les exalter.
Il est donc possible d'expliquer comment Mahomet acquit la connaissance des faits fondamentaux et des idées qu’il prêcha plus tard et comment ces idées trouvèrent un accès facile uans son esprit. Mais une telle interprétation n’expli-
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que pas l’origine ni la puissance du Mahométisme, Des Juifs vivaient en Arabie qui connaissaient Moïse bien mieux que Mahomet, ainsi que des Chrétiens qui connaissaient mieux l'Evangile. Des Hanifs avaient déjà rattaché des idées essentielles et bibliques à l’ancienne foi du peuple en Arabie et avaient bâti sur ce fondement composé d’éléments divers, une religion spirituelle et une vie plus ou moins séparée du monde. Mais ce fut Mahomet, et ni Juif, ni Chrétien, ni Hanif, qui fonda la religion qui plus d’une fois menaça de balaye le Christianisme de la terre et dont se réclamer encore autant de millions d’êtres humains que renferment toutes les églises protestantes réunies. Où donc trouver le secret du succès de l’Islam ? Un savant allemand a suggéré de le chercher dans la constitution physique particulière de Mahomet qui était d’un tempérament excessivement sensible. On allègue aussi qu’il avait une prédisposition aux visions et qu’il avait des convulsions. Que la science médicale décide s’il souffrait d’épilepsie, de catalepsie ou d’hystérie, et nous aurons en main, dirait l’auteur que nous citons, la clef du p:oblème : comment femme, maison, cousin, esclaves, comment tous crurent cet homme quand il se déclara le prophète élu de Dieu et comment des dix milliers d’Arabes, de ces tribus les plus fanatiques du monde, étaient disposés à rompre, à son commandement, les liens sacrés de la foi, de la parenté, des ancêtres, à le suivre en exil, à
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la mort, et à s’abandonner entièrement à sa volonté. Non ! Avent lui, il y avait des épileptiques et des hvstériques et il y en a eu depuis, mais aucun d'eux r’a fondé une religion ! Ce n’est que dans la personnalité de Mahomet que nous trouverons notre explication.
La personnalité c’est le sanctuaire où Dieu traite avec l’âme humaine, et aucun autre que Mahomet lui-même ne peut révéler ce qui s’est passé dans ce domaine sacré. Réfuter le témoignage d’un prophète, nous le pouvons, mais rejeter le témoignage de l’histoire, non ! Il est écrit en grandes lettres. L’individu entend et voit ce que, plus tard, il ne pourra que balbutier. «Si ce fut dans le corps ou hors du corps, » il n’en sait rien! Aucun prophète, s’il n’est rien de plus qu’un simple homme, ne peut expliquer son secret, bien que la conscience qu’il en possède soit pour lui l’autorité suprême et que, scellée et purifiée par le sentiment général de l’humenité, elle suffise pour tous les hommes de bons sens. Ne lui demandez pas pourquoi il faiblit quand il est certain de réussir, et pourquoi il réussit quand, aux yeux des se *, il ne doit s'attendre qu’à une chute complète et irréparable. Dans l'un et l’auire cas il ne peut qu’incliner la tête et dire : C’est la volonté de Dieu.
Ce qu’on connaît de la crise suprême que trsversa Mahomet, quand la vérité le saisit, à savoir que l’énigme de ce merveilleux univers c’est Dieu, et que la mission de son prophète dans le monde
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était de révéler ce Dieu à ses compatriotes, de les conjurer d'abandonner le péché et de se préparer au jugement divin, tout cela peut se dire en quelques mots. Les vérités qu’il entendit, bien que mélangées de récits et de légendes haggadiques (morales), surtout la pensée de Dieu et celle du jugement s’emparèrent de lui. Seul il errait dans les montagnes, songeant sans cesse à ces choses. Il fuyait la société des hommes, et la solitude devint sa passion. À la fin la crise éclata. Il passait les mois sacrés au mont Hira — rocher dénudé et déchiré par des ravins — fièrement debout dans sa solitude sous l’éclat éblouissant du soleil du désert, sans ombre, sans puits ou ruisseau. Ici, dans une cave, Mahomet se livrait à la prière et au jeûne. De longs mois de doute, et même des années avaient augmenté sa sensibilité nerveuse. Il eut, dit-on, des attaques cataleptiques dans son enfance et il était évidemment plus délicat que ceux qui l’entouraient et d’une constitution plus sensible. » Telles étaient les circonstances dans lesquelles, selon la tradition de la grotte, Mahomet entendit une voix qui disait : « Crie! » — « Que crierai-je ? » répondit-il (?).
« Crie ! au nom de ton Dieu qui créa,
Qui créa l’homme du sang :
Crie ! car ton Diéu est la bienfaisance même.
Il enseigna l'écriture, Il enseigna à l’homme ce qu’il ne connaissait pas.»
t) Hhapossible de ne pas noter Ii ressemblance de ce détail avec Es, XL, 6.
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