‹ Les grandes religions [microforme]Chapitre 8 sur 36 · ET · texte numérisé non relu

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Tout tremblant, Mahomet se lève et s’en va raconter à Kadichah ce qu’il avait entendu. Elle crut en lui, calma ses terreurs et le pria d’espérer. Cependant, il ne pouvait croire en lui-même : S'il était fou où possédé du démon? Ces voix venaientelles bien de Dieu ?.….

En proie au doute, errant, espérant, il eût volontiers mis fin à une vie devenue intolérable, passant de l’espérance au désespoir, quand de nouveau, sans qu’on puisse en préciser le moment, il entend la voix : « Tu es le messager de Dieu et je suis Gabriel ! » La foi, la conviction, s'emparent de lui ; il doit réellement apporter un message de bonnes nouvelles aux Arabes, le message de Dieu qu’il tient de l’ange Gabriel. Il retourne auprès de Kadichah, épuisé d’esprit et de corps. « Enveloppe-moi, enveloppe-moi ! » s’écriet-il, et ainsi enveloppé il entendit cette parole :

«€ O toi qui es enveloppé, debout ! Avertis-les ! Gilorifie ton Dieu !

Purifie tes vêtements !

Et fuis l'abomination !

N'accorde rien en vue du gain, Et attends ton Dieu! »

Telles sont les premières révélations faites à Mahomet. Il crut que. Dieu l’appelait à une grande œuvre; il répondit à la vocation et devint un homme nouveau. Après cela, pendant dix ans à la Mecque, pendant dix ans encore à Médine, il

eut des révélations presque continuelles. La première décade fut sa période d’épreuves, et rarement'homme fut plus éprouvé que lui. Désappointements, moqueries, insultes, persécutions, rien ne lui fut épargné, mais inflexible, il supporta le tout, sa foi ne faiblit point! L'unité de Dieu, sa

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MAISONS DE LA MECQUE (G. Courtellemont)

spiritualité, sa présence et sa puissance, la nécessité de la justice et la certitude d’une rétribution, étaient maintenant pour lui des vérités d’une telle clarté qu’il sentit que ses concitoyens devaient le croire, si seulement il leur apportait un témoignage sérieux et vrai. Il leur prêcha donc «en

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temps et hors de temps », ne s’attaquant pas d’abord à leur culte idolâtre, mais seulement les pressant d’adorer le Dieu unique, de se repentir de leurs péchés et de se préparer pour le grand jour du jugement, maintenant pour lui une réalité toujours présente. Ce fut en vain. Quelques conversions seulement! mais ce qui, certes, prouve son intense sincérité c’est qu’elles eurent lieu dans sa famille, parmi ses parents ou ses esclaves.

Toutefois, peu de sages, peu de nobles, peu de puissants reçurent le messageet la masse du peuple crut que le prophète était fou ou déclara qu’il n’y avait rien de nouveau dans sa prédication. La religion de leurs pères était assez bonne pour eux. Du reste, pourquoi adopter une religion en opposition flagrante avec les intérêts de la cité de la Mecque et qui la ferait tomber de son rang de capitale spirituelle d'une grande partie de l’Arabie ? Si eux ou d’autres venaient à penser que les idoles de la Kaabah n'étaient que des riens, les tribus avoisinantes n’accourraient plus au culte de la cité, ni l’enrichir en même temps de leurs aumônes et de leurs offrandes. Lentement, cependant, mais d’un pas ferme, de nombreux convertis s’avancèrent. Alors les gouverneurs de la cité se mirent à persécuter tous ceux qui n'étaient pas sous l’égide de parents haut placés. Aussi, Mahomet, envoya-til, la cinquième année de son ministère, quinze membres de son petit troupeau en Abyssinie, « pays de la justice où l’on ne fait de tort à

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personne ». D’autres les suivirent jusqu’à ce qu'ils eussent dépassé la centaine. Alors les Koréichites demandèrent leur extradition. Le roi manda les réfugiés et s’informa dans une assemblée plénière d’évêques, des raisons qu’ils pourraient alléguer pour n'être pas renvoyés à la Mecque.

L’un d’eux répondit : « OÜ roi, nous vivions dans l'ignorance, l’idolâtrie et les mauvaises mœurs : nous violions les devoirs de l’hospitalité. Alors s’est élevé le prophète — un homme que nous connaissions dès notre jeunesse ainsi que ses aïeux, sa conduite, sa bonne foi et sa moralité. Il nous apprit à adorer un seul Dieu, à dire la vérité, à accomplir nos promesses, à venir en aide à nos parents, à exercer l’hospitalité et à nous abstenir des choses impures, impies et injustes. Il nous commanda de réciter nos prières, de faire l’aumône et de jeüner. Nous le crûmes et le suivimes. Mais nos compatriotes nous persécutèrent, nous torturèrent et s’efforcèrent de nous faire abandonner notre religion. Ei maintenant nous implorons ta protection. Veux-tu nous protéger ? »

Puis il récita une partie du Koran qui parle du Christ, et le roi et les évêques mouillèrent leurs barbes de leurs larmes et le roi renvoya les ambassadeurs des Koréichites et ne voulut pas leur livrer les réfugiés.

Là-dessus, la persécution redoubla à la Mecque. La guerre civile semblait imminente, car maintenant les meneurs des Koréichites résolu-

rent d’écraser la nouvelle foi, dussent-ils provoquer une vigoureuse résistance de la part de ceux qui étaient obligés, vu des liens de famille, à se ranger du côté de Mahomet. Le vieil Abü-Täalib, son oncle et le chef de la famille qui l’avait protégé jusqu'ici, sans accepter sa mission de prophète, craignant les conséquences, l’envoya chercher et le conjura «de ne pas lui imposer un fardeau trop lourd pour ses épaules ». Mahomet fut singulièrement ému, son oncle l’avait toujours traité en fils et le prophète aurait bien voulu lui offrir en retour tout ce qui était en son pouvoir. Mais une seule chose qu’il ne pouvait faire, c’élait de mentir à la voix intérieure qui lui commandait d'annoncer Dieu à ses compatriotes, ce serait un péché mortel. « Quand ils placeraient le soleil à ma droite et la lune à ma gauche pour me persuader, je n’en poursuivrais pas moins mon dessein, aussi longtemps que Dieu me le commande. » En parlant ainsi, il fondit en larmes et se tourna pour sortir de la maison qu’il croyait ne pouvoir plus l’abriter. Mais Abu-Talib s’écria : « Fils de mon frère, reviens! » Et quand il revint, le vieillard lui dit : « Va en paix, mon neveu, et dis ce que tu veux; Car, au nom de Dieu, jamais je ne te livrerai. »

Mais Abü-Talib mourut bientôt après.

Kadichah, vraie épouse dn prophète et sa première convertie, mourut aussi. La Mecque ne voulut pas de Mahomet. Le bien de la cité réclamait

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qu’il périt. Quel eût été le résultat si les Koréichites avaient réussi à le mettre à mort? Une chose est certaine, c’est que, si ses disciples avaient été capables de propager sa foi, la figure du Maitre se serait dressée dans l’histoire comme celle d’un prophète et d’un martyr absolument sans reproche. Mais les Koréichites ne réussirent pas. Quand le ciel de l’Islam était le plus sombre, un rayon d’espérance brilla dans un coin inattendu. Des convertis de Médine invitèrent Mahomet à se réfugier dans leur cité. Ils vinrent comme pèlerins à la fête annuelle de la Mecque et, en secret, lui promirent sur leur parole « de n’avoir d’autre Dieu qu’Allah, de se garder de prendre ce qui n’était pas à eux, de fuir la fornication, de ne pas tuer des enfants nouvellement nés. d'éviter le scandale et d’obéir au messager de Dieu, pour autant qu’il serait juste de le faire. » Ils jurèrent aussi « de le protéger contre tout ce dont ils protégeaient leurs femmes et leurs enfants. » De son côté, il promit « de se considérer désormais comme un des leurs en tout et d’adhérer à leur société ». D’après ce pacte, la religion nouvelle, non les liens du sang, comme jadis en Arabie, devait être à la base de toutes les relations sociales et politiques, et cette religion nouvelle, résumée dans le court credo : «Il n’y a point d’autre Dieu que l’Eternel et Mahomei est son Apôtre », fut de force à briser les liens les plus anciens et les plus solides, et à servir de ciment au nouvel édifice qui bientôt devint la merveille du monde.

La fuite de Mahomet, son hégire, à Médine eut lieu le 16 juin 622 de Jésus-Christ. Depuis lors. cette date sert d’ère historique aux Mahométans, Mahomet vécut une autre décade; pendant ce temps il remplit les fonctions de législateur, d'homme d'état, de général, de juge et de roi ainsi que celles de prédicateur et de prophète. Ses prophéties, également, prirent un autre ton. Elles tinrent de la nature de commandements officieis et de décisions autoritaires dans les cas qu’on lui soumettait. Ce n’étaient plus ces anciens transports qui jaillissaient d’un cœur brûlant du zèle de Dieu, ces discours, ces appels ardents que le prophète adressait aux sceptiques de la Mecque. Il remplit cependant son nouveau rôle avec un succès étonnant, et son influence personnelle sur ses compatriotes suffit pour suppléer à son inexpérience en fait de gouvernement, que dis-je ? même pour cacher ou expier l’abandon personnel d’antiques idoles et de ses propres lois. Les nécessités pratiques de la politique et la guerre modifièrent les suprêmes exigences de la justice, de la vérité et de la compassion sur lesquelles il avait appuyé d’une manière si absolue. Et ce qui est pire, bien pire encore, c’est que l’homme qui avait tant travaillé et tant souffert pour la réformation des autres, se montra, une fois à l’épreuve et en possession du pouvoir absolu, incapable de se conserver pur. Bien qu’il eût fixé à quatre le nombre defemmes quelesfidèles pouvaient avoir, lui-même

posséda, un moment, dans son harem, neuf femmes et deux filles-esclaves. On essaie bien encore de justifier le fait en donnant pour raison qu’un homme, maitre de lui-même jusqu’à cinquante ans, doit avoir eu d’autres motifs que ceux que l’on met d'ordinaire en avant en pareil cas. C’est ainsi que le D" Leitner écrit : « Je crois que la cause réelle de ses nombreux mariages à un âge avancé était la charité et le désir de protéger les veuves de ses fidèles persécutés. »

Il est difficile de ne pas sourire en présence d’un tel motif. Si la charité était une raison valide dans son cas, elle le serait également dans celui de ses fidèles ; du reste, la persécution avait entièrement cessé longtemps avant qu’il eût atteint sa cinquentième année. On n'aime pas envisager ce côté de son caractère, mais comment passer outre, surtout quand le prophète alla jusqu’à invoquer de nouvelles révélations de Dieu pour sanctionner sa faiblesse. « En matière religieuse, avait enseigné Mahomet, à la Mecque, il devrait y avoir ni violence ni contrainte, mais quand il se vit entouré de soldats résolus, il attaqua les Juifs, près de Médine, pour avoir refusé de le reconnaitre, dépouilla les uns et massacra des centaines d’autres de sang-froid. Le succès de sa nouvelle politique, cependant, fut foudroyant. A sa mort, la vaste péninsule Arabique était presque tout entière soumise à la foi nouvelle, et bien que l’apostasie s’étendit sur une échelle si générale qu’elle

parût universelle et qu’en moins d’un an, Médine elle-même fût attaquée, l’Islam fut bientôt rétabli comme la religion nationale. Tel qu’un feu grégeois, il incendia presque tout le monde civilisé. Ni les légions de l’empire Romain, ni les armées de Chosroës, le grand roi de Perse, ne purent tenir tête aux guerriers arabes qui se précipitèrent des déserts pour convertir les incrédules et gagner pour eux-mêmes des richesses ou le paradis.

L’Islam enveloppa la Palestine, la Syrie, la Perse, l'Egypte et le nord de l’Afrique ; il s’élança à travers l’Europe et s’établit en Espagne. Aux populations conquises il offrit le triple choix : l’Islam, le sabre ou le tribut! Quand la marée montante de la conquête battit son plein, un esprit plus noble anima les conquérants ; les sciences physiques et métaphysiques devinrent des signes caractéristiques de la domination musulmane. Des centres aussi éloignés que Cordoue et Bagdad devinrent des foyers de lettres et d’art. Le nouvel empire d'Occident, établi sous Charlemagne et qui avait une foi aussi sincère, une théologie plus vraie et une vie plus pure que l'Islam, l’empêcha de pénétrer plus avant en Europe. Le « marteau » du maire de Paris le refoula par delà les Pyrénées et, dans la suite, des chevaliers chrétiens accoururent des montagnes des Asturies et le chassèren de l’Espagne. L'Europe ne fut délivrée d’un côté que pour être plus tard attaquée de l’autre. Deux siècles durant, la chré-

MAHOMÉTISME ol

tienté lutta contre l’Islam pour la possession de la Terre Sainte et fut finalement défaite. Une période suivit pendant laquelle les deux croyances semblèrent presque également menacées par des hordes de Tartlares, mais celles-ci acceptèrent l'Islam et, au quinzième siècle, une terrible puissance musulmane fondit, comme une tempête, sur Constantinople, s’en empara, et de cette position avantageuse, balayant tout dans des invasions successives, s’avança, comme autant de vagues, jusqu'aux portes de Vienne et menaça le monde chrétien. Au seizième siècle, au milieu des luttes de la Réformation, le Protestantisme faillit mainte fois être étouffé dans son berceau sous les menaces et les invasions des Turcs, et il ne fallut rien moins pour résister que toutes les forces de l’Empire. La terreur des Turcs s’empara de tous les esprits. Depuis lors l’Islamisme a décliné en Europe, mais il retient sa force en Asie centrale, continue à faire des progrès aux Indes, et dispute au Christianisme la possession de l’Afrique.

C’est une histoire bien remarquable! On se demande iusqu’où le Koran jette de la lumière sur la vie du prophète et explique ses succès ? Son livre est court, différent en cela des livres sacrés de l’Hindouisme. du Bouddhisme et du Confucianisme.

La traduction anglaise de Sale rendait difficile de lire le Koran et impossible de le comprendre, précisément à cause de sa fidélité. Sale suivit

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l’ordre autorisé des chapitres ou Suras, qui ne se fond ni sur la chronologie, ni sur le développement de la pensée, ni sur aucun autre principe rationnel. Ce n’est que depui e Nüldeke a établi approximativement la chre..ologie des Suras que nous pouvons tracer dans le Koran les lignes principales de l’histoire et de l’œuvre spirituelle de Mahomet, du commencement à la fin de sa carrière comme prophète. C’est une des nombreuses dettes que nous devons à la haute critique historique (1).

Aussi longtemps que vécut Mahomet, la nécessité de conserver ses révélations dans un livre ne se fit pas sentir. Le messager était plus grand que le messege.Lui-même pouvait répéter une ancienne révélation ou en iner de nouvelles exigées par d’autres circc 1ces, amender, annuler ce qu’il avait enseigné auparavant. Il réclama la liberté de modifier son enseignement justifié par cette révélation : «Quels que soient les versets que nous annulons ou que nous te faisons oublier, nous en substituons de meilleurs ou d’autres qui les valent. » Les révélations étaient généralement écrites comme elles tombaient de ses lèvres, par l’un ou l’autre de ses disciples et les matières hé-

(1) Consulter pour les « allocutions, sabre au clair » et pour le but du Koran :

Les Selections de Lane.

El-Korän ou le Koran, traduit de l'arabe ; les Suras d’après un ordre chronologique, avec notes et index, par F.-M, Rodwell. M. A.

Le Qu'ran, traduit par E.-H. Palmer (vol. VI et XI des Sacred Books of the East, édité par F.-Max Müller).

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térogènes servant de papier, étaient jetées dans une boite pour y être conservées. Les chefs des croyants se sentaient, cependant, indépendants de toutdocument. Ilsrecueillaientsoigneusementdans leur mémoire les paroles qui avaient apporté la vie et la lumière à leurs âmes et, ce qui était bien plus encore pour eux, ils sentaient toujours qu’ils avaient avec eux le prophète lui-même. Grand nombre de disciples pouvaient réciter tout le Koran et les missioanaires étaient choisis parmi ceux-ci pour aller vers les diverses tribus d’Arabie et les exhorter à accepter la foi du prophète. Même, quand Mahomet mourut, on n’éprouva pas aussitôt le besoin de posséder un livre écrit. Pour les Mahométans comme pour les Chrétiens primifs, dit-on, la parole prèchée était plus efficace que la parole écrite. Mais une bataille sanglante contre les soctateurs d’un des faux prophètes qui se leva à la mort de Mahomet et offrit de prendre sa place, emporta les hommes qui connaissaient le mieux le Koran. Ce qui montra bien à Omar le danger de ne confier le précieux fondement de la foi qu’à la seule mémoire. « J’ai peur, dit-il, s’adressant au calife Abu Bekr, que sur d’autres champs de bataille, un nouveau carnage ne se fasse de ceux qui récitent le Koran et que nos pertes ne soient considérables. Mon avis est donc que tu donnes des ordres sur-le-champ de faire un recueil. » Le calife reconnut la sagesse de l’avis, quoiqu'on ressentit bien des appréhen-

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sions avant de se permettre une innovation aussi sérieuse. On confia à un jeune homme d’environ vingt-deux ans, à Zaïde, fils de Thabit, secrétaire en chef du prophète, le soin de rassembler les fragments des allocutions du prophète et d’en rassembler les lambeaux. Zaïde trouva la révélation écrite sur des pierres plates, des nervures de feuilles de palmiers, des omoplates de chèvres et de chameaux et sur « des poitrines d’hommes ».

Aussi longtemps qu’il s’agit de réunir et de produire une copie exacte, Zaïde accomplit son œuvre jusqu’au bout avec une crainte révérencieuse. L’accueil que fit le monde mahométan à son travail le prouve suffisamment. Mais introduire de l’ordre dans ces pièces, il ne le pouvait pas et il ne lui vint pas à l’esprit que ce fût d’aucune importance. Chaque mot, chaque lettre ne venait-elle pas de Dieu ? C'était la transcription littérale d’un texte original, « la mère du livre » qui était au ciel. Qui n’aurait pas cru cela était un chien d’incrédule. Qu'importe donc qu’un Sura ait été donné, ou une simple partie, plus tôt ou plus tard dans la vie du prophète ?

Nous pouvons très bien comprendre cette attitude en nous plaçant, encore de nos jours, au point de vue de quelques lecteurs de la Bible. Mais la Bible est une littérature, ce n’est pas un livre. Evidemment il doit être bien plus important d’étudier les caractères et le milieu où se sont formés les différents auteurs bibliques qu’un seul livre,

comme est le Koran, le travail d’une seule personne. Bien plus de lumière peut être répandue sur une « divine bibliothèque », grâce à une étude historique qu’il n’est possible de le faire sur le Koran. Mais, malgré cette preuve évidente, les savants, durant des siècles, n’ont accordé que peu d'attention à la critique historique, et plus d’un chrétien s’imagine que la valeur d’un texte est la même, peu importe quand ou par qui il a été d’abord proféré.

Nous pouvons comprendre que jamais la pensée ne vint au bon Zaïde qu’il jetterait de la lumière sur le Koran s’il introduisait de l’crdre dans les Suras. Pour tous, comme pour lui, chaque mot avait une valeur égale. Aussi les longs Suras doivent être plus précieux que les courts. Zaïde, en conséquence, plaça comme règle les plus longs les premiers et les plus courts les derniers, et mit en tête du livre qui porte le nom d’A/-Fätiha, c’est-à-dire « celui qui ouvre », un Sura que l’on considère comme « l’Oraison dominicale des Mahométans », à cause de sa belle simplicité et de la fréquence avec laquelle on le répète. C’est une prière qui peut être offerte par un chrétien quelconque dans une église quelconque : « Gloire à Dieu, le Seigneur des mondes, tendre, compatissant, le Souverain Juge au grand jour. C’est Toi que nous adorons et c’est de Toi que nous implorons le secours. Conduis-nous dans le droit chemin, dans le chemin de ceux auxquels Tu as été

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06 LES GRANDES RELIGIONS miséricordieux, que Ta colère ne poursuit pas et qui ne s’égarent pas. »

L'ordre que Zaïde fit subir au Koran ne laissait rien à désirer à l’époque, mais comme « les Suras les plus courts appartiennent, généralement, à la première période du ministère de Mahomet et les plus longs à la dernière, cet arrangement est en raison inverse de l'ordre naturel, si bien que le lecteur qui voudrait commencer par la fin du Koran et lire en remontant, aurait une idée bien plus vraie de l’enseignement de Mahomet au début de son ministère et de ses progrès jusqu’au plein développement de l’Islamisme que s’il commençait par le commencement. Du reste, jamais nous ne sommes sûrs du contexte, les fragments ayant été disposés avec une naïve simplicité. Les matériaux étaient trop sacrés pour que la main de l’homme les mit en ordre, et c’est ainsi que nous avons un mélunge, une mosaïque dont les parties sont rapprochées si grossièrement et tellement au hasard que le but de l’enseignement est sonvent détruit, manqué et la lecture inintelligible » (1).

On est maintenant d’accord que les scribes, qui recueillirent la littérature sacrée d'Israël, le firent de la même manière, sans aucun sens critique et inconscients de cette absence. La preuve en saute aux yeux dès qu’on ouvre les premières pages de l’Ancien Testament : séparation des cinq premiers

(5) The Koran, by Sir W. Muir, pp. 40, M.

MAHOMÉTISME 7 livres du sixième, bien que le livre de Josué soit tiré des mêmes documents que les livres antérieurs (?); Amos et Osée placés après Esaïe, Jérémie et Ezéchiel, et les douze prétendus petits prophètes, les plus anciens comme les plus récents, jetés pêle-mèêle dans le recueil. Il existe des Chrétiens qui considèrent comme un sacrilège d’intervenir dans le travail mécanique des scribes et qui appliquent le terme de « critique subversive » aux efforts sérieux de savants respectueux de classer les écrits des prophètes dans leur ordre réel et dans leur milieu historique véritable !

Rien d’étonnant que la traduction de Sale donne du Koran de Zaïde une idée bien incomplète.

Carlyle ne va pas trop loin quand :il l’appelle « un tout y va ennuyeux et indigeste. Répétitions. entortillements sans fin, labyrinthe, bref, une stupidité insupportable. Rien que le sentiment du devoir ne peut soutenir un Européen à travers le Koran ». Les lecteurs de la traduction de M. Rodwell ou de feu le professeur Palmer ou des Selections de M. Poole prononceraient un jugement bien différent, surtout à l’endroit des premières révéletions de Mahomet.

Il va sans dire que des variantes se glissèrent bientôt dans les exemplaires du Koran faits d’après la compilation de Zaïde et, environ vingt ans après, on réclama une seconde rédaction. Ce qui

(@) V. The Cambridge Companion to the Bible: l'article sur « l'Hexateuch », par J.-J. Stewart Perowne D. D.

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arriva au Koran, sans doute s’est souvent reproduit pour d’autres écrits acceptés comme verbalement inspirés. Les fidèles, inquiets de ces différences, quand ils croyaient l’original absolument pur, exigèrent un exemplaire sans fautes. Le calife Othman se laissa persuader qu’il fallait que cette grande tâche füt entreprise avant qu’il fût trop tard, et il chargea Zaïde, assisté de trois autorités de Koreysh, de reviser sa propre rédaction déjà parue. Ces juges examinèrent soigneusement toutes les différentes variantes et ixèrent un texte assimilé au dialecte de la Meccue qu’avait parlé Mahomet et alors, malgré ia perte certaine de recherches futures quelconques, tous les exemplaires d’autres textes furent brûlés. Depuis ce jour, on s’en est si bien tenu à la révision de Zaïde qu’il n’existe plus qu’un seul texte du Koran que les Mahométans connaissent dans le monde entier. Ils comparent avec orgueil cet exemplaire unique sans erreurs avec les cent mille « variantes » ou plus dans notre Nouveau Testament. Ceux qui ne « croient pas que la lettre tue » et qui ne comprennent pas que dans l’état des choses, la meilleure garantie de la pureté du texte, consiste dans la variété qui nait de la liberté plutôt que de l’uniformité produite par une contrainte sans critique aucune, peuvent bien être effrayés en face de ce contraste. Il ne déplait pas à des Chrétiens plus sages de laisser les palmes d’une victoire stérile aux théologiens mahométans.

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