‹ Les grandes thèses de la philosophie thomisteChapitre 12 sur 97 · LES CINQ « VOIES · texte numérisé non relu

LES CINQ « VOIES

À cette question, la réponse a été déjà fournie par nécessité, mais sous une forme négative. On prétendait nous interdire au sujet de Dieu toute démonstration, disant : « S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, et nous ne pouvons connaître ni ce qu'il est, ni s'il est ». Sur ce dernier point, nous avons écarté une fin de non-recevoir: mais nous n’avons pas foifrni de preuve, Sur le premier, sur ce qu'est Dieu, nous avons fait des concessions, mais sans rien de posiüf, et les concessions mêmes n'ont pas été suffisamment précisées. Il faut donc doublement nous reprendre.

Comment procédons-nous, pour établir rationnellement que Dieu soit? Saint Thomas, dans la Somme, a ouvert cinq voies pour aboutir à cette conclusion. Nous ne voulons pas ICI les suivre une à une; nous l'avons fait ailleurs ! et beaucoup d'autres avec nous ?. Prenons-les dans leur tout, qui se peut synthétiser de la façon suivante.

Tout ce qui frappe nos regards nous apparaît comme un

1. Saint Thomas d'Aquin. Collection des Grands Philosophes, Paris, Alcan. 2. CE Garrigou-Lagrange. Dieu, son existence et sa nature, Paris, Beauchesne,

enchaînement d’existences qui se provoquent l’une l’autre et se succèdent l’une à l’autre, d’attributs qui se communiquent et s’échangent, de valeurs qui s’échelonnent, de résultats tantôt partiels, tantôt généraux, et de plus en plus généraux qui s'obtiennent et forment un umivers. C’est un ordre en séries qui se croisent et qui s’entrecroisent, un cosmos aux amples combinaisons indéfiniment subdivisées, mais où tout s’enchaîne. Un être vient d’un autre, qui lui-même trouve sa raison dans un autre, et celui-ci dans un autre encore. Un effet vient d’une cause, qui pour agir veut une autre cause, laquelle invoque une cause nouvelle. Un changement, soit local, soit qualitatif, soit quantitatif, réclame une source de changement, qui se montre en dépendance d’une deuxième, issue d’une troisième. Une perfection se présente ici à tel degré, ailleurs à tel autre degré, dans des conditions qui décèlent une origine commune, au sujet de laquelle, si on compare la perfection nouvelle à ses congénères, la même question peut se poser encore. Et dans l'ordre des rangements, un élément s’agrège à une combinaison, celle-ci devient élément par rapport à une autre combinaison, de grands ensembles s'organisent, des biens se manifestent et ouvrent des perspectives vers de plus vastes biens. Tout cela, d'un mot abstrait, familier aux philosophes, peut s'appeler un immense conditionnement, grâce auquel, à différents niveaux, sous différents rapports, en différentes formes, circulent l'être et les bienfaits de l'être.

Comment peut s'expliquer et que suppose cet enchaînement? Peut-on montrer que toute cette agitation sacrée de la nature trahit l'afflux divin?

Il en est qui disent : tout cela est subjectif, c'est-à-dire ne se pose qu'en nous-mêmes. On pourrait sourire et passer, mais charitablement il faut dire : cela n'y change rien; il y aurait seulement, après, d'autres problèmes. Car ces états de nous-mêmes dont on parle se conditionnent l'un l’autre aussi bien que des choses, et à défaut de trouver Dieu au sommet des choses, on aurait simplement à le trouver en soi.

D'autres disent : cela est réel, mais comme Tout; le morcelage n’est qu’analytique; c'est la pensée qui le crée, en raison de sa structure propre et pour les besoins de l’action. Cela non plus n’y change rien,et nous nous réservons de le montrer tout à l'heure. Pour le sens commun, et pour tous finalement; dépassée la zone des arguties qui compliquent en vain le problème, l'univers subsiste; 1l subsiste avec ce caractère d’un vaste enchaînement multiforme, et il y a lieu, encore une fois, de se demander où nous conduit cet enchaïînement.

Dans un ordre de choses quelconque, nul ne donne que ce qu'il a. S'il ne l’a pas de soi, 1l le reçoit d’un autre. Le fait qu'il y a des échanges et des échelonnements prouve qu'il y a des sources. Quelques-unes de ces sources nous sont évidentes, et dans la nature les provisions de toute espèce ne manquent pas. Seulement, on doit se demander où sont les sources primordiales, les énergies premières, les êtres premiers, les perfections premières, les premières raisons de tout ce qui apparaît. Car c’est le premier, qui dans une série causale fournit tout. Quand un lustre est suspendu au plafond par une chaîne l'anneau le plus proche de l'appareil le soutient; cet anneau s'accroche à un autre qui se suspend à un troisième; mais c'est la pièce terminale qui porte tout. De même, si un être éclôt, son éclosion suppose une condition immédiate dite génératrice; celle-ci est elle-même conditionnée par toutes sortes de faits qui en expliquent et l'existence et l’action; chacun de ces faits a des conditions nouvelles, et ainsi de suite, en remontant, jusqu'aux grands rouages du monde.

Quand l'être ainsi engendré devra à son tour fournir les raisons de son être ultérieur et de son activité, les mêmes considérations devront intervenir. Et si, au lieu d’un être, c’est un état, une qualité, un arrangement, un attribut quelconque qui est acquis, la situation est identique. L'être est multiforme; mais ses lois essentielles ne changent pas, et nous analysons l’une des plus profondes. Chacun ne donnant que ce ” qu'il a, un intermédiaire, à lui seul, n'explique rien, parce qu'il donne bien sans doute, mais il ne donne qu'autant qu'il

DIEU te O0!

reçoit, et c'est-à-dire que par lui-même il n’a pas: il est uni pur canal, non une source. De sorte que, dans chaque série causale, les canaux, les intermédiaires ne peuvent être invoqués indéfiniment; (on ne peut remonter à l'infini dans les causes »; cela, non seulement parce que l’infinité des éléments de l'univers semble être une impossibilité par elle-même; mais parce qu'elle ne servirait de rien, n'expliquerait rien et laisserait tout le train de la nature sans cause suffisante.

Tout conditionnement se compose essentiellement de trois termes : une origine, un milieu communiquant, un résultat ultime; une source, des canaux, un effet. Que le système de canaux soit plus ou moins développé, que le milieu soit simple ou multiple, que le nombre des intermédiaires soit fini ou infini, cela ne change rien à leur caractère. Supprimez la source première, les intermédiaires en nombre infini ne la remplaceront point; les canaux transmetteurs n'ont plus rien à transmettre et n'offrent, en fait d'infini, qu'une infinie et inutile vacuité,

Dût-on nier, comme tout à l'heure je le notais, la réalité des éléments en tant qu’éléments, ne voyant en ceux-ci que le résultat d’une décomposition conceptuelle, de telle sorte qu'il n’y aurait au vrai ni causes ni effets distincts, ni pièces de l'harmonie universelle, ni mouvements coordonnés, m1 échelonnements, ni échanges, mais une unité fondamentale d’où tout cela serait tiré, après coup, par‘une analyse issue de nos catégories mentales et exigée par l’action : toujours est-1l que les résultats de l'analyse dont on parle nous ouvriraient un jour sur l'unité qu'on dit sous-jacente; à mesure que se poursuivrait l'émiettement analytique, on aboutirait à un moins supposant avant lui un plus, et de plus en plus, en remontant, il faudrait bien aboutir à une intégration ramenant nos conclusions premières.

Le principe de causalité, nous dit-on, n’exprime au fond qu'une chose, c’est que les choses forment un Tout, que leur caractère et leur réalité même dépendent de leur insertion dans ce Tout, qu'en cela même elles consistent. Accordons.

On devra avouer pourtant que tout phénomène n'est pas.en rapport avec le Tout d’une façon immédiate et indépendante; il y a des interpositions, des médiations: il y a des séries; le nier serait enlever son objet à la science. Et quant au Tout, il restera à en déterminer le caractère. Si ce caractère le fait voir divin, nous aurons satisfaction, quitte à établir — ce qui ne saurait manquer de s'imposer — la transcendance de Dieu en lui-même,

Laissons de côté ces conceptions. Ce qu'il faut observer avec soin, c'est ceci. Quand nous remontons, en vue de trouver un Premier, la chaîne des phénomènes et des êtres qu: mutuellement se conditionnent, la remontée ne se fait pas au cours du temps, mais dans le conditionnement en ce qu'il a de plus essentiel, c’est-à-dire actuellement. Les causes du monde ne se découvrent pas à la course. Le passé peut être une condition du présent, mais c'est uniquement quant au devenir, ce n’est pas quant à l’être. Le passé, n'étant plus,ne peut faire être rien; ce n’est pas lui qui porte le présent, qui l'explique actuellement, qui en fournit la raison immanente ou extérieure, ou voisine ou lointaine. Un père est cause que son fils soit né; il en est cause en collaboration avec les causes générales qui concourent à toute génération et sont le support de tout être; mais après cela, il n’explique plus rien; la preuve, c'est que sa disparition ne change rien: l’activité des causes générales et la consistance interne de l'être engendré interviennent désormais seules. Et :l en est ainsi de tout. De sorte quela régression explicative que nous tentons n'est pas une régression dans le temps et une recherche d'origines temporelles. Nous raisonnons sur les séries causales comme nous ferions d'une rangée de boules alignées en ligne droite et se touchant; la première, frappée, fait partir aussitôt la dernière : ainsi la première cause, actuellement, rend compte du tout dernier effet !,

1. [s'agit ici, bien entendu, d'une simple comparaison. En réalité, le temps de transmission du mouvement de boule en boule se mesure.

Une telle observation est capitale: car si la série de causes envisagée était composée d'êtres simplement successifs, chacun causant le suivant, mais l’action du dernier ne résultant pas proprement de leur ensemble, rien n'empêcherait que ces causes ainsi ordonnées, mais non pas subordonnées dans léur causalité même, fussent en nombre infini. Saint Thomas croit

à la possibilité d’un monde éternel, où des séries de générations se succéderaient sans terme. [l appelle cet infini-là un

infini accidentel, c'est-à-dire n'ayant pas de rapport essentiel

avec la causalité. Mais à l'intérieur et dans l’enchaînement de la causalité, l'infini répugne, parce qu'il s'oppose à ce que soient réunies et intégrées les conditions requises pour un phénomène, parce qu'il écarte le térme originel, d’où le phé- nomène ou l'être était cénsé provenir.

Nous voici donc aux sources premières, aux premiers points de départ de l'être et de l'activité, de la perfection de toute forme et de tout degré, et de l'ordre. Ces sources existent ; on n'en peut douter; notre raison les requiert et notre science les recherche: notre science croit les pressentir,et fait effort chaque jour pour en trouver de plus hautes et de plus authentiques, Supposez que par son aide nous pensions avoir trouvé le point de départ de la vie, le point de départ des créations astrales et des évolutions qu'elles commandent, le point de départ intime ou lointain de tous les mouvements observés. de toutes les organisations et de toutes les perfections qu'on découvre au monde : que devrions-nous demander à ces

- points de départ pour les recevoir comme tels, pour qu'ils fussent vraiment premiers? Il faudrait qu'ils offrissent des

propriétés telles, que leur propre existence, leur propre acti- :

vité, leurs arrangements s'ils en ont, leur perfection, leur tout se trouvassent justifiés sans autre recours. Car expliquer un phénomène, c'est le penser en fonction de ses antécédents immédiats, ceux-ci en fonction d’autres, ces derniers en fonc- -tion d’autres encore, et pour finir en fonction dutout quant à en ses conditions primordiales, et à ses racines premières. Il faut donc, si le réel est intelligible —et le réel n'existe pour nous,

êtresintelligents, que pourautant qu'il est intelligible —1l faut, si la pensée humaine en son plus essentiel fonctionnement n'est pas un leurre, que ces conditions, ces racines de l'être universel puissent se penser sans appel à quoi que ce soit d'autre. C'est ce qu’on nomme du nécessaire. Du nécessaire, dis-je, non pas en ce sens seulement qu’en fait il ne doive pas manquer, il ne doive pas périr,il ne doive pas déchoir ou être autre qu'il n’est; mais en ce sens qu'il ne le puisse en aucune manière, portant en soi sa raison totale, de telle sorte que ses dérivés reçoivent de lui, mais sans que lui-même ait rien à recevoir de personne, soit commeintelligibilité, soit comme être.

C'est ce dernier effort de recherche que Platon reproche à Anaxagore, dans le Phédon, de n'avoir pas su accomplir. « Anaxagore, dit-il, ne voit que la cause de ce qui est; il ne voit pas cette autre chose, sans laquelle l4 cause ne serait pas cause. Il y a la matière et l'instrument (ou l'intermédiaire); mais il y a aussi le bon, le divin, l’immortel Principe, seul capable de lier et d'embrasser tout. »

Et en effet, le nécessaire que nous requérons. si l’on se met à l'analyser, prouvera des exigences formidables. Par des démonstrations successives, on pourra établir qu'il n'est pas multiple, ainsi qu'on le pouvait croire à nous y voir remonter au long de séries diverses, mais unique, à la façon d'un centre de convergence umverselle, On établira en outre qu'il est incorporel, car le corporel est multiple, tout au moins en puissance, et de bien d'autres façons encore il est en puissance; — qu'il est simple de toute manière, car sans cela il serait postérieur à ses composants et poserait donc le double problème de leur origine et de leur synthèse; — qu'il est absolument parfait, afin de fournir, à titre de cause suffisante, le possédant par soimême, tout l'être, tout le parfait qui se dépense dans les choses; — qu'il est par là le souverain Bien, source de tous les biens et les unifiant dans sa pure et simple excellence; — qu'il est donc doué d'infinité, ce qui est au vraila même, chose, le parfait excluant de soi toute limite; — qu'il est en conséquence présent en tous lieux et en l'intime de toutes

choses, puisqu'on est là où l’on agit, et surtout si l'on y doit fournir l'être avec tous ses caractères; — qu'il est immuable et non pas changeant, ce qui le supposerait potentiel et en recherche, au lieu de sa plénitude; — qu'il est doué de connaissance et non inconscient, car la plénitude de l'être présente à elle-même, loin de toute matière, de toute potentialité, réalise la perfection de cette intimité du sujet et de l’objet qui fait la connaissance; — qu'il se connaît donc parfaitement lui-même par lui-même et que par lui-même il connaît tout, étant source de tout et non pas sous un rapport particulier seulement, mais en tout ce qui est fre; — qu'il a en lui les idées de toutes choses, réelles ou possibles, ce qui n’est que se connaître lui-même en tant que participé ou participable; — qu'il est la Vérité substantielle, vu que son être est l'essence même du vrai tel qu'il est dans les choses, l'essence même du vrai tel qu'il est dans l'esprit juge des choses, et que ces deux cas, en lui, sont identiques; — qu'il est vivant, ou plutôt qu'il est Vie, tout ce qui est en lui, et notamment son intelligence souveraine, s’y trouvant perpétuellement en acte; — qu'il est doué de volonté et que sa volonté est souverainement libre, parce que la volonté n'est que le poids de l'intelligence,

et, comme elle, se mesure à l'être, de telle sorte que l'être cause

de tout par intelligence est nécessairement maître de tout par

- la volonté; — qu'il aime et ne fait rien de ce qu'il fait que par - amour, n'ayant pas de fin à poursuivre pour lui-même et ne

donnant l'être, avec les biens qui s’y adjoignent, que par un effet de son amour créateur; — qu'il est juste et miséricordieux, donnant à tout être ce qui revient à son cas et à sa nature, et comblant de sa plénitude toute misère de l'être créé

* dans les limites de son équitable sagesse; — qu'il est provi-

dence, parce que l'ordre des choses fait partie des choses

mêmes et ne peut échapper à Celui qui donne tout l'être; —

que tout obéit à sa puissance, identique à son être cause de tout être, et qu'enfin sa plus haute activité est le retour cons-

‘cient de sa perfection sur elle-même, c'est-à-dire son bonheur.

On a donc atteint Dieu; car c’est cela que dans son accep-

tion la plus haute et la plus complète enveloppe le mot Dieu. Et cette double interrogation : Dieu est-il, et que pouvonsnous savoir de lui, viennent ainsi à coïncidence. Etre, pour Dieu, c’est être tout cela. Nous savons que Dieu est, parce que nous savons qu'il nous faut un être répondant à ce signalement-là. Nous le savons parce qu'il nous faut du nécessaire, et du nécessaire premier, absolu, indépendant d'une façon complète. Et nous savons qu'il nous faut du nécessaire ainsi compris, parce que ce nécessaire, pareil à cette immobilité qu'il y a dans l'axe quand la roue tourne, est le point de départ, le fondement, la condition inéluctable de ce qui est.

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