LA THÉODICÉE
Evidemment, le philosophe qui parle ainsi a le devoir d'établir toutes ces propositions successives, déduites du nécessaire. C’est l'œuvre de la théodicée naturelle: elle s'y emploie absolument toute, Et c'est pourquoi nous disions et l'on doit dire que la théodicée n'est qu'une longue preuve de Dieu; saint Thomas le dit sans cesse, assurant qu’elle répond exclusivement à cette interrogation : Dieu est-1l (an sit). Quant à sa nature (quid sit), saint Thomas la déclare inaccessible, ainsi! que nous le disions tout à l'heure. De même que partout le visible repose sur l'invisible, ainsi le pensable a sa source dans l'impensable divin.
Quelqu'un dira sans doute : C’est étrange! vous déclinez interminablement les attributs de Dieu pour aboutir à déclarer que Dieu est inconnaissable? Qu’appelez-vous donc connaître? Ou bien, que valent ces déductions et ces attributions, ces ( noms » multiples et merveilleux que vous donnez au premier Principe?
Là est la grande question. Nous en avons posé les termes et marqué même la solution dans la mesure nécessaire à une question préalable; mais il faut y. insister: car de toutes les
(thèses » de saint Thomas, nulle ne fait plus d'honneur à son : génie et à son attentive sagesse.
IT. — Que valent nos connaissances relatives à Dieu ?
Comment procédons-nous, se demande notre docteur, pour définir notre connaissance d’une chose? Nous n'avons que ce moyen : distinguer cette chose des autres, et lui marquer ainsi sa place dans le cadre de nos pensées. Dans cette vue, procédant par approches, nous déterminons d’abord le genre d'objets auquel la chose à définir appartient; par la suite, nous précisons des différences, grâce auxquelles la chose envisagée se caractérise de plus en plus, s’éloignant, à chaque étape, de groupes d'objets où tout d’abord une notion vague l'avait confondue.
Quand il s’agit de Dieu, pouvons-nous procéder de la sorte? On le croirait, à lire dans le Catéchisme : « Dieu est un pur esprit, infiniment parfait, qui sait tout, qui voit tout, etc... » Et bien davantage le croirait-on à lire la table des matières d'un manuel théologique. Le sens commun, quelles que soient ses idées sur Dieu, ne se voit-il pas obligé de s'exprimer en cette forme : Dieu'est un être qui. Or, par ces expressions, comme par la mention de « pur esprit » ou par toute autre, affirmée d’abord, on semble bien loger Dieu dans un genre; du genre on passera à l'espèce, au moyen de différences constitutives propres à caractériser Dieu tout à fait. Mais c’est là un faux semblant. Il n’y a pas de genre qui puisse prétendre à envelopper Dieu, à contenir Dieu, non pas même ce faux genre de l'être, dont la notion n’est pas homogène, et qui cependant, d'une certaine manière, réunit tout. Nous avons déjà dit que Dieu est au-dessus de l'être, et que par conséquent il en est dehors, comme sa Source. Que si Dieu est au-dessus de l'être, il est à plus forte raison au-dessus des catégories qui pour nous épanouissent l'être et nous fournissent nos genres, commé substance, qualité, quantité, situation, durée, etc., etc. Et à plus forte raison encore est-il au-dessus et en dehors des dif-
férences qui pour l'esprit précisent ces notions et les appliquent à des êtres, comme matière, esprit, individu, personne, intelligence, puissance, bonté, justice, et en général toute attribution substantielle ou accidentelle, toute qualification empruntée aux cadres généraux où se loge inévitablement tout ce qui est.
Cela revient à dire que Dieu ne peut être défini, ni en tout, ni en partie, d'une définition positive. À cet égard, il est exact que parler de Dieu, en parler dis-je avec la prétention de défnir, c'est toujours exprimer une erreur partielle; le penser dans ce même esprit c'est inévitablement Je déformer, l'abaisser, et pour tout dire le nier. Devenu vérité en nous, il n'est plus alors le Dieu vrai, et la pensée ne s'adresse qu'à une idole. Sur ce point capital, saint Thomas ne tarit pas. Nous l'avons vu faire honneur à Dieu de son caractère inconnaissable au point de voir là pour nous, en ce qui concerne Dieu, la plus haute et la plus précieuse des attributions. « Dieu demeure alors, dit-il, dans une sorte de nuit d'ignorance, et pour autant qu il appartient à cette vie, c'est par cette ignorance que nous sommes le plus parfaitement unis à Dieu. » (Sentences, L. |, Dist. XIIL, art. 1, rép. 4.) Dans saint Jean Damascène, il voit Dieu figuré par un « Océan de substance sans détermination et sans bords », et il adopte cette formule. Dans le même auteur, 1l trouve ceci : « De Dieu, il est impossible de dire ce qu'il est en lui-même, et il est plus exact d'en parler par le rejet de tout. Il n’est en effet rien de ce qui est. Non qu'il ne soit d'aucune manière, mais parce qu'il est au-dessus de tout ce qui est, et au-dessus de l'être même. » (De la: Foi orthodoxe, L. I, 4).
Et c'est-à-dire qu'en cherchant à définir Dieu, force est de se rabattre sur des différences négatives, caractérisant Dieu d'après ce qu'il n'est pas, le constituant « par rejet », le retisu de ce qui répugne au rôle qu'il doit jouer, et qui est d'un Super-Etre. On dira par exemple : 1° Dieu n'est pas un pur idéal ; 20 Dieu nest pas un pur phénomène; 3° Dieu n’est pas Corps; 4 Dieu nest pas un être sensible; 5° Dieu n'est pas une intelligence liée à un sujet, dépendante d'un objet,etc., etc.
et nous le connaîtrons proprement, autant que nous pouvons le connaître, quand nous l'aurons distingué de tout, quand nous aurons nié de lui tout, ce qui a permis à d’audacieux mystiques de nous parler du néant de Dieu, afin de mieux écarter du Super-Etre, seul consistant, le faux être des créatures. à
Mais ce point de vue n'est pas le seul qu’on puisse envisager. Ou pour mieux dire, ce point de vue peut se compléter et s'éclairer sans qu'on l'abandonne, de manière à rapprocher cependant de nos pensées Celui dont nous devons vivre. Renonçant à définir Dieu, on peut encore en parler avec pertinence d’une certaine façon: on peut le caractériser indirectement, sous les auspices de ses œuvres, se référant aux motifs qui ont conduit notre esprit à le poser. Car ne serait-il pas contradictoire de dire : Dieu est, et de refuser à Dieu ce sans quoi il ne pourrait Jouer son rôle, satisfaire aux requêtes qui provoquent à nos yeux son affirmation? Nous avons appelé Dieu comme cause de tout l'être; parce que l'être en toute forme et en toute manifestation voulait ce postulat; parce que ce moins veut un plus et ce prétendu fout une réalité enveloppante qui en fasse vraiment un Tout : nous ne pouvons après cela dénier à Dieu la plénitude de valeur que suppose cette exigence. À quoi servirait Dieu, si ce qu'il doit fournir ne se trouvait en lui à l’état éminent, sous la forme — ou avec l'absence de forme — qui convient au premier Principe? Chargé de fournir l'être, Dieu possède donc tout l'être et le concentre dans son mystère; il est Etre par soi, source de l'être participé et communiqué. Et dès lors, lui attribuer tout ce qui dans l'être est être vraiment, c'est-à-dire perfection, valeur, n’impliquant pas limite et dégradation dans sa notion même, ne sera-ce pas légitime? Dieu a été atteint par ascension à partir du créé, sous les auspices de certains rapports, définis de notre part, entre ce qui est et ce qui doit le faire être, entre l'arbre et la racine secrète, entre la lumière diffuse et l’astre sointain : serait-il arbitraire de nommer Dieu en considération de ces rapports, de lui prêter — avec les précautions que de
droit — des caractères empruntés non à ce qu'il est et que nous ignorons, mais à ce que nous sommes, nous, créatures, à ce qu'est cet être emprunté que l'Etre par soi diffuse comme un halo de lumière autour de son soleil ?
Dieu est une plénitude sans bords, un (océan de substance infini et indéterminé », et dans cet océan, il n'y a pas d'îles ou de rochers pour que la pensée; se pose, pas de courants que l’on puisse distinguer, pas de flots que l’on puisse dénombrer. Mais le créé qui en sort s'y projette comme un arbre touffu dans une source, et nous le nommons, nous le qualifions d’après cette projection du créé. Ce serait le cas de dire avec Paul Valéry, dans Aurore, au nom des Idées personnifées par le poète :
Nous avons sur tes abimes Tendu nos fils primitifs, Et pris ta nature nue
Dans une trame ténue
De tremblants préparatifs.
Nommant ainsi Dieu, nous le nommons en conséquence
d'après la créature, s'il s’agit des modalités et de la multiplicité.
de nos qualifications; mais nous le nommons pourtant d'après lui-même, s'il s’agit du contenu essentiel des termes à lui attribués, puisque, source, il contient à sa manière, « noyé dans l'infini », dit Albert le Grand, le substrat de nos quahfcations.
C'est là ce qu'on a coutume d'appeler, en théologie thomiste, la méthode d'analogie, et il la faut comprendre,