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La Métaphysique, Pro æmium

aucune manière, si l’on parle de Dieu en soi; nous: ne l'atteignons que par la médiation des créatures, sous les auspices exclusifs des créatures, et nous ne pouvons donc le nommer ou le qualifier qu’à travers des attributs et des noms de créatures. Ces mots signifient sans doute, finalement, une chose unique, qui est la simplicité divine; mais immédiatement et directement ils signifient une notion humaine, une conception partielle et imparfaite de l'esprit. « De même donc qu'aux perfections diverses des créatures correspond un unique Principe simple, représenté par les diverses perfections des créatures d’une manière variée et multiple : ainsi, aux multiples et diverses conceptions de notre intelligence correspond quelque chose d’absolument un et simple, saisi imparfaitement au moyen de ces diverses conceptions. Voilà pourquoi les noms que nous attribuons à Dieu, bien que signifiant une chose unique, ne sont pas synonymes, parce qu'ils signifient cette chose au moyen de notions multiples et diverses. » (S. Théol., 12 P.-Q. 13, art. 4.)

Le reproche de tautologie est donc écarté. Tautologie signifie expression répétée d'une même idée sous des mots divers. Ici, ce ne sont pas les mots seulement qui sont divers, ce sont les idées elles-mêmes; seule la chose exprimée est identique; or, tirer d'une même chose des idées et des expressions multipliées ne signifie pas tautologie, mais richesse. La tautologie est inutile, elle est fastidieuse, et qui oserait dire qu'il y a inutiité à exprimer Dieu sous toutes les formes de la vie, alors que cette expression est le point de départ, la condition du contact vivifant entre notre âme et la Vie suprême!

Nous n'exerçons nos prises sur une réalité, quelle qu'elle soit, qu'en la pensant et en nous l’exprimant à nous-mêmes: cette possession par l'esprit est préalable à toute autre utilisation. Ayant à utiliser Dieu pour guider la vie, pour satisfaire aux sentiments de la vie et à ses échanges, à ses recherches présentes et à ses espoirs, il faut que Dieu devienne en nous concept, que son être soit monnayé pour l'esprit sous forme: d'attributs, qu'il prête à communication, à enseignement,

ne

surtout si nous songeons qu'à défaut de vérités rejetées par une prétendue piété pour leur insuffisance, on ne manquerait pas de voir s’introduire une foule d'erreurs mortelles. L'expérience n'en est que trop faite.

On prétend d'autre part que la doctrine de l’analogie aboutit à un pur symbolisme; qu’elle organise un système de métaphores et non de vérités. Cela non plus n'est pas vrai; mais nous avons dit que la réponse est plus délicate, parce qu’elle consiste à situer exactement l'analogisme, si je puis employer ce terme, entre les diverses notions extrêmes touchant la connaissance de Dieu.

Les deux extrêmes sont ici l’agnosticisme et l’anthropomorphisme. Entre les deux se rangent le symbolisme et l’analogisme; mais alors que le symbolisme est un agnosticisme déguisé, l’analogisme évite formellement l’anthropomorphisme. L'agnosticisme dit : Dieu n'est connaissable en aucune manière: il est le grand X que la formule du monde garde comme inconnue; tout ce qu'on en pourrait dire est vain; tout geste à son égard est impertinent et inutile. L’être a un fond sans doute, et ce fond soupçonné, non perçu, glace la pensée inquiète d’admiration et d'horreur; il porte l’âme religieuse à l’adoration; mais ce dernier terme a seulement la signification d’un silence ému, d'un respectueux accable-

ment en face du Mystère.

= Or, que dit après cela le symbolisme? Il cède un peu à cet irrésistible penchant qui a créé les religions humaines: il admet ces religions à titre d'expression provisoire, de régime d'âme adapté aux divers états de civilisation, mais, en ce qui concerne Dieu, absolument arbitraire. Dieu est pour lui inexprimable de toute façon; ce qu’on en dit n’est pas vérité, mais invention utile, image, propos qu'on se tient à soimême, effort d’ascension spirituelle méritoire et féconde sans doufte, mais, quant aux formes qu'il prend, sans nul fondement chjectif. La concession ainsi faite à l'instinct des hommes est de quelque valeur peut-être, et peut-être aussi, par l’équi-

voque qu'ellé tend à entretenir,est-elle plus dangereuse qu'un agnosticisme pur. Au demeurant, la doctrine sous-jacente est la même. Il n’y a pas de théodicée possible. Les « attributs » de Dieu n'ont pour la pensée philosophique aucun prix. «L'Inconnaissable » est le seul nom divin. Tout le reste est sukjectif d'une subjectivité individuelle où collective, et par conséquent,en soi, arbitraire, par suite variable,soumis aux fluctuations des esprits, à la marche des temps, aux phases diverses de notre adaptation à ce qui nous dépasse. On prévoit les conséquences religieuses de tels postulats!

À l’autre extrême, nous avons nommé l'anthropomorphisme, qui répond à la formule ironique de Voltaire : « On dit que Dieu a créé l’homme à son image : l’homme le lui a bien rendu.» Les paganismes anciens étaient tous anthropomorphiques, bien que Gœthe ait prétendu voir dans le culte ancien moins l’humanisation de Dieu que la déification de l’homme. Les deux choses se concilient fort bien; elles sont corrélatives. Parmi les philosophes mêmes, l'anthropomorphisme le plus net a été soutenu. Swedenborg disait : Dieu est un Homme. Renouvier a dit : Dieu est une Personne finie. Il va de soi que dans le peuple chrétien comme dans le peuple juif, en dépit d'une adhésion explicite au Dieu vrai, on a souvent une conception instinctive du même genre. Cela ne compte point. Ce qui compte pour nous, en philosophie, et ce qui est le plus fréquent parmi ceux qui systématisent sur Dieu, c'est un anthropomorphisme inconscient, voilé, honteux, pourrait-on dire, mais qui n’en est pas moins réel. On croit — ou l'on parle comme si l’on croyait —- que les attributs divins sont des qualifications appartenant à Dieu au même titre qu'à nous-mêmes, seulement magnifées et adaptées, croit-on, par un passage à limite qui ne les laisse pas moins dans la même essence. Le « nombre infini » de Pascal est un nombre; (il est faux qu'il soit pair: il est faux qu'il soit impair », et 1l est par là jeté d’une certaine façon dans le mystère; mais c'est un nombre quand même : ainsi l'intelligence que nous prêtons à Dieu serait intelligence et rien autre chose,

et ainsi de la bonté, ainsi de la puissance, et ainsi de tout le reste. Dieu serait par là jeté aux catégories; il serait définissable par tranches, si j'ose dire. L'Etre premier aurait une étoffe d'être, avec une trame, une chaîne, des dessins, au lieu de la sublime indistinction et de la nécessaire simplicité qu'il exige. Si nos concepts même les plus épurés ont en Dieu quelque chose qui leur corresponde proprement, directement, terme à terme, et s'il y a en Dieu autre chose que Dieu, que le Dieu de saint Jean Damascène, océan sans déterminations et sans bords, nous adorons un faux Dieu, un Dieu fini, un Dieu homme, et Dieu, philosophiquement, ne nous sert plus ‘de rien; car, on l'a vu, le problème de Dieu est le problème de la source d'être, par conséquent du sur-être, et quiconque loge Dieu dans l'être et dans les catégories de l'être, inconsciemment le nie.

Mais le thomisme n'est pas ainsi. L'analogie de notre auteur : n'est pas une simple surélévation de tous les termes, une sublimation de tous les concepts laissés pourtant à leur forme propre; c'est une totale transposition, dont le terme unique, du côté de Dieu, terme identique à chaque reprise d’attribution, est l’Ineffable. La sagesse de Dieu, c'est Dieu; la bonté de Dieu c’est aussi Dieu, et c'est donc la même chose que la sagesse, avec la seule différence que nous la signifions autrement, en vue de marquer la plénitude indistincte du premier être, plénitude qui comprend et déborde tous les significats de nos mots, sans correspondre nommiément à aucun, ce qui nous a fait dire avec Albert le Grand que Dieu est innommable.

Que si on le dit ultérieurement polynommable et omninommable, c'est cette fois avec le correctif de l’analogie, en connotant nos façons défaillantes de concevoir, notre impuissance à penser l’un autrement qu’au moyen du multiple, et à l’exprimer autrement que par le discours, sans pour cela le juger tel, mais au contraire en affirmant contre notre propre pensée son caractère humainement impensable, contre la multiplicité de nos expressions inconsistantes son infrangible et indéfectible unité.

Ainsi nous avouons que la pensée, en face de Dieu, se voit contrainte et se sent uniquement capable de tenter des bonds désespérés hors de ses formes propres. Toutefois, nous ne rétrogradons pas jusqu’au symbolisme; car ce que nous disons de Dieu n'est pas pour nous uniquement figuratif, n'est pas arbitraire, n’est pas subjectif; cela est fondé en vérité; car cela correspond à un rapport vrai, rapport parfaitement défini de notre part, bien qu'il ne soit pas défini de l'autre; rapport essentiel, bien qu'il réfère son terme humain à ce qui n'a pas d'essence : j'entends le rapport entre le dérivé où se puisent nos concepts et la source qui le comprend et le déborde. Du moment que nos attributions sont fondées, et nommément fondées, bien que visant l’Innommable, il n’y a pas symbolisme; il y a vérité formelle, quoique misérablement défail- Jante. Il y a fausseté sous un autre rapport, disions-nous, et nous äccordions que cette fausseté dépasse cette vérité; mais elle ne la contredit point; elle marque seulement notre insuffsance. Bref, il y a là, entre l'agnosticisme et l’anthropomorphisme, un moyen terme qui en est vraiment un; qui ne se reverse pas, doctrinalement, dans l’un ou l’autre extrême. Le symbolisme n'est pas une doctrine: c'est un agnosticisme teinté. Le thomisme est une position autonome, une doctrine aux contours délicats sans doute — la matière ne le justifiet-elle point? — mais parfaitement accusés et précis. Après toutes explications, on en rétrouve la formule complète dans cette phrase déjà citée et riche de substance secrète : « Nous ne savons pas ce que Dieu est, mais seulement ce qu'il n'est pas et quelle relation soutient avec lui tout le reste, » Cette phrase exprime tout ensemble le fondement, les limites, le caractère partiellement afñirmatif, partiellement et finalement négatif de toutes nos attributions. Et c’est la thèse themiste touchant la connaissance de Dieu.

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