‹ Les grandes thèses de la philosophie thomisteChapitre 16 sur 97 · CHAPITRE IV LA CRÉATION · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV LA CRÉATION

À. La Création et le « Commencement ». — L'idée de création implique-t-elle celle de commencement dans le temps? — Saint Thomas et Aristote. — Ce que c'est que la création. — B. L'éternité ou la non-éternité du Monde. — L'éternité du monde ne saurait être démontrée à l'encontre de la foi. — Le «commencement » du monde ne saurait être démontré davantage; c'est un article de foi. — C. La création s'étend-elle à l'Univers en son tout ?— La Matière. — La multitude et la variété des choses. — D. La Création

et le Mal. — E. L'Unité de la Création.

À. — La Création et le « Commencement ?.

cile que le problème de Dieu. Au fond, c’est le même.

La création se conçoit comme le terme frontière que rencontre la pensée en s'élevant de la créature à Dieu, en redescendant de Dieu à la créature. Demander ce que c’est que la création, c'est demander comment le monde dépend, comment Dieu le pose, et dans les deux cas la nature de Dieu telle que nous Ja pouvons connaître, en fonction de ce monde, est incluse. Nous ne pouvons pas savoir ce que c'est que la création sans savoir ce que c'est que l'action de Dieu, qui est Dieu. Nous ne pouvons pas savoir ce que c’est que la création sans, savoir ce que c'est qu'un commencement ou un noncommencement, ce que c'est que le temps et l'éternité; or l'éternité est un des attributs de Dieu, et la question de Ja valeur objective de ces attributs va donc faire retour. Etc.

[ E problème de la création n'est pas moins délicat et difñ-

Nous souvenant des déterminations qui précèdent, nous devrons tenter de nous élever — c’est le mot qui conviendrait — au niveau de la pensée thomiste en matière d'action créatrice. Saint Thomas est admirable ici comme alors. Peu l'ont compris. Pourtant, le comprendre et diffuser sa pensée est aujourd'hui nécessaire, car nos fausses conceptions sont une pierre de scandale qu'il faut écarter.

Je commence par avouer que les textes de saint Thomas, en dépit de leur limpidité, je dirai même à cause d'elle, peuvent parfois égarer le disciple. Théologien, ayant à ménager les textes sacrés; homme religieux, devant parler en faveur des simples un langage plus ou moins anthropomorphique, notre auteur abandonne souvent, en apparence, ses points de vue les mieux définis et les plus fermes. Il fait comme l’astronome, qui couramment, et même dans ses traités, parle de lever et de coucher de soleil, alors que sa vraie pensée rapporte ces mouvements à la terre. Il n'y a dans ce fait aucune défaillance; mais afin de mieux manifester la doctrine, nous éviterons autant que possible ces expressions; l'opportunité le veut, et la fidélité non seulement l’autorise, mais y incline.

Touchant le problème de la création, saint Thomas se trouvait placé une fois de plus — étant donné sa position philosophique initiale — entre la Révélation et Aristote, entre le Symbole des Apôtres et les dires du Philosophe. Aristote avait cru à l'éternité du monde: la foi affirmait un commencement. Sur cette question de fait, pas de conciliation possible;il fallait abandonner le grand païen. Mais s’agissait-il là d'un abandon proprement philosophique? L'idée de création, en ce qu'elle a d’essentiel, implique-t-elle un commencement? L'éternité du monde, ou ce qu’on appelle ainsi, n’estelle pas une conception philosophiquement légitime? Si à cette dernière question on pouvait donner une réponse favorable, Aristote n'était plus en faute, sauf quant à un fait’ inaccessible aux spéculations humaines et dont la méconnais-

sance ne le pouvait humilier, Or, telle fut la solution de saint Thomas, et il s'y tint avec une fermeté qu'on pourrait juger un peu âpre, comparée à son habituelle douceur. L’opuscule sur l'Eternité du Monde contre les Murmurateurs, porte la trace d'un certain énervement à l'égard de contradicteurs trop peu philosophes. Mais au vrai, l'insistance ne vient ici que d’un sentiment profond de l'enjeu réel du débat, et qui est l’authentique relation entre Dieu et le monde, autant dire la notion de Dieu.

Ceux qui défendent à tout prix l'idée de commencement, ne le font d'ordiriaire que parce qu'ils ont dans l'esprit une idée fausse de la création elle-même. Ils croient que la création est, activement, un intermédiaire entre Dieu et le monde: passivement, un intermédiaire entre le néant et l'être, une succession du néant et de l'être, un passage du néant à l'être; ils se figurent que le monde a été posé dans le réel à un moment donné, avant lequel Dieu seul existait; que l’action créatrice a donc eu lieu en son temps, quand Dieu, comme fatigué de solitude, a décidé de faire un monde semblable à soi. Le devenir du monde est ainsi conçu à la façon d'un devenir quelconque, sauf qu'il part du rien et ne fait appel à aucune présupposition, hors sa cause divine. Or tout cela, pris à la lettre,

est plein d’absurdité. Je dis pris à la lettre; car de telles expres-

sions, bien jugées, c'est-à-dire corrigées par l'esprit, sont absolument légitimes; saint Thomas les emploie comme tous, et c’est à elles que je faisais allusion tout à l'heure, Mais saint Thomas avertit qu'il s’agit là de nos façons de comprendre, ou mieux d'imaginer les choses; dans le réel, cela ne répond à rien, et s'y attacher entrainerait, outre l'absurdité, les plus graves difficultés doctrinales.

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