A. — LA CONNAISSANCE EN DIEU
Dieu est provident, en ce que l’ordre des choses procède delui aussi bien que la substance des choses; en ce que les destinées universelles et particulières tiennent de lui leur orientation et leur forme, et que par suite la conception de cet ordre, de ces destinées est incluse dans l’objet de l'Intelligence première,
Nous n'avons plus à établir que Dieu soit intelligence; notre second chapitre et le troisième y ont pourvu. Beaucoup d’autres choses auraient pu être dites à cet égard; mais nous devons nous réduire. Il faut lire dans saint Thomas les admi- . rables pages que nous avons indiquées dans notre traduction de la Somme (Dieu, t. IT avec les Appendices). Et il faut aussi se souvenir que, si l'intelligence divine enveloppe nécessairément toutes choses, elle n’en demeure pas moins, d’une certaine manière, enfermée en soi, ainsi que l'avait vu Aristote. Il ya là deux façons de comprendre, dont la premièreseule est fautive : 1° que Dieu ne connaisse que soi, et ignore, de ce fait, tout le reste; 2° que Dieu ne connaisse que soi, mais, de ce fait, connaisse en soi tout le reste.
On l’a vu, connaître c’est devenir idéalement ce qu'on connaît : or il est clair que Dieu, idéalement ou non, ne saurait devenir, et qu'il n’est en aucune façon autre chose que luimême. En outre, une multiplicité d'idées, en Dieu, ne se conçoit point; car Dieu est parfaitement simple; le créé ne peut donc pas être en lui comme sont les éléments d'un paysage dans un miroir. Enfin, alors que l'intelligence humaine est conditionnée par son objet, reçoit de lui, dépend de sa réalité et de sa forme, Dieu intelligence ne saurait être conditionné par rien, dépendre de rien, ni recevoir de nulle créature. Mais il ne s’agit pas de cela. Nous disons Dieu intelligible et intelligent parce que nous le pensons sous la forme de J'Etre, qui en son absolu est l’Intelligible et l'Intelligence mêmes; parce qu'il est forme pure, immatérialité souveraine, et que c'est cela, l'esprit. Comme donc rien dece qui a valeur d'être ne peut se voir soustrait à Dieu premier être, ainsi rien de ce qui a valeur d'’intelligible ou d'intelligence ne peut se voir refusé à Dieu contemplé comme premier dans chacun de ces domaines. L'intelligibilité de Dieu enveloppe en la dépassant infiniment l'intelligibiité de l'umvers envisagé dans sa source, et en se connaissant, soi, Dieu connaît nécessarement tout le reste.
Dieu connaît tout, non pas seulement en général, comme le
voudraient quelques déistes inconséquents, mais jusqu'au plus intime des êtres et des cas particuliers que devra régir sa providence. Le général n’a pas de réalité consistante:; il n’a pas d’être; si Dieu connaît les êtres en tant que Cause de l'être il les connaît dans leur réalité, dans leur singularité, dans leurs possibilités mêmes, qui sont aussi de l'être. Nous avons écarté plus haut cette sorte de création échelonnée qui n’attribuait à Dieu la responsabilité que des premières créatures : pour les mêmes motifs nous écartons une connaissance en échelons, qui confinerait l'intelligence divine dans l'universel, alors qu’elle embrasse tout l'être, étant l’Etre même, à qui tout être des créatures est uniformément emprunté. Si l’architecte était cause, par son art, de la maison en tous ses éléments, y compris ses matériaux et son site, 1l la connaîtrait en se connaissant lui-même, en sa propre pensée, et les visites au Chantier lui deviendraient inutiles. Ainsi Dieu à l'égard de tout ce qui est, et c’est pourquoi il n’a pas besoin d'aller puiser sa connaissance des êtres en ces êtres mêmes, 1] la puise en soi; il l'y trouve totale, et rien n'est général ou particulier, au regard de sa science.
Cette science embrasse jusqu’à l'infini, car elle embrasse le réel et le possible, le présent et l'avenir sans fin, l'actuel et le potentiel où l'infini se rencontre sous tant de formes. À l'égard de tout cela, en effet, le principe de la connaissance divine, qui est l'être même de Dieu, source universelle, est un principe universellement enveloppant, et l’on n’échapperait à ce connaître qu’en échappant à l'être. Dieu est un infini de compréhension auquel rien n'échappe, parce qu'il est un infini d'être auquel tout emprunte. « Il est virtuellement toutes choses », a dit précédemment notre auteur.