LE FUTUR CONTINGENT
Une difficulté spéciale est soulevée dans les écoles au sujet du futur contingent, c'est-à-dire de l'avenir non encore déterminé dans ses causes, et l’on comprend à quel point la solu-
tion d’un tel problème intéresse la providence. Si Dieu ignore l'avenir des êtres, et leurs cas, et leurs actes, comment donc les régirait-1l?
Ce qui fait la difficulté, c'est que ce futur, comme futur, n'est point, et ne peut donc être un objet de vision; que d'autre part, comme contingent, il n’a pas d'être anticipé dans ses causes, et ne peut donc prêter à aucune prévision. Or ce qu ‘on ne peut ni voir ni prévoir, on ne peut, fût-on Dieu, le connaître.
Mais cette difficulté ne tient qu’à une fâcheuse assimilation de la connaissance divine à la nôtre, qui est la sujette du temps. Notre connaissance est dans le temps, comme l'objet auquel elle s’adresse; s'il n’y a pas, d’une façon ou d’une autre, coïncidence dans le temps, il n’y a pas de rencontre entre le sujet et l'objet, entre l'esprit et la chose. Je ne sais pas ce que vous ferez demain, parce que mon esprit fonctionne aujourd’hui, et que demain et aujourd’hui occupent dans le temps des cases diverses, que ne relie point d’ailleurs une sûre causahité. Mais si mon esprit était hors du temps, s'il enveloppait le temps, je verrais ce que vous ferez demain comme je vois ce que vous faites aujourd’hui, il n'y aurait aucune différence, Or, c’est le cas de Dieu.
Ïl en est de Dieu, dit saint Thomas, comme d’un observateur placé sur une haute tour et qui regarderait passer un cortège. Chaque individu de ce cortège voit ceux qui sont devant lui et ne voit point les autres; il voit, lui, le cortège tout d'un seul regard, parce qu'il en est dehors. Ainsi nous, qui sommes dans le cortège du temps, nous avons une connaissance mesurée par le temps; les verbes qui l’expriment ont des temps, et l'avenir en lui-même nous échappe. Mais Dieu observe le temps tout entier d’un regard'simple: son Verbe est sans modalités temporelles; tout l'être y est exprimé sans division ou succession d'aucune sorte, tellement qu’en se voyant, soi, Dieu voit tout, futur ou présent, parce que ces différences, qu'il crée, n'affectent point sa connaissance, pas plus que le fait, pour la muraille. de se bâtir jour par jour n’émeut la
science de l'architecte. Passé, présent, futur, sont des attributs qui sous le regard divin n’ont pas plus de valeur que ceuxci : blanc, bleu, rouge, ou : rond, carré, triangulaire. Ces dermers marquent un ordre spatial, les premiers un ordre temporel; mais espace et temps sont des différences de l'être que divisent les catégories, et Dieu est au-dessus des catégories, au-dessus de l'être, comme son Principe. Au vrai, Dieu ne lit pas dans l'avenir; 1l lit l'avenir dans son éternel présent.
Un autre caractère de la connaissance divine, caractère déjà noté et rendu évident par tout ce qui précède, c’est l’absolue indépendance de cette science par rapport à ses objets, et l'absolue dépendance de ses objets par rapport à elle. « La science de Dieu est cause des choses », dit sans cesse saint Thomas. Elle en est cause, puisqu'elle est à leur égard ce qu'est la science de l'artisan pour ses œuvres. L'artisan agit grâce à une forme qu'il a conçue et qu'il veut imprimer à une matière; Dieu, qui crée aussi la matière, agit selon une forme intellectuelle plus complète; mais la relation est la même. Ce ne sont pas ses créatures qui impriment sur lui pour qu'il les connaisse; c'est sa pensée indépendante et première qui marque en elles l'empreinte créatrice.
Au surplus, cette connaissance divine, qui crée, ne crée pas uniquement en tant que connaissance, La connaissance par elle seule n’est pas cause. Avoir l'idée d'une maison, ce n’est pas encore la créer; on la crée en appliquant la connaissance au fait, ce qui suppose dans la forme conçue une inclination, un poids qui la constitue idée-force. C’est ici que la volonté intervient.
B. — La VOLONTÉ EN DIEU
Et nous disons que Dieu est Volonté au même titre et dans le même sens qu'il est Intelligence. Il est volonté parce qu'il est Être, et que l'être a aussi cette forme tendance, dynamisme, impulsion vers un bien présumé convenable et adapté au
sujet qui y penche. La volonté n’est qu'une autre face de l'intelligence; elle en est le poids; ou si l’on veut elle est le poids de l'âme devenue autre par la connaissance, inclinée par suite à chercher son bien non plus seulement selon ce qu'elle est elle-même comme nature, mais selon ce qu'elle est devenue par autrui. Pour autant donc que nous avons prêté à Dieu la connaissance, nous devons lui attribuer aussi la volonté. Mais de même que nous avons dit : ce que nous appelons en nous connaissance n’est autre en lui que son être même, de telle sorte que ce mot nouveau ne fait qu'exprimer sous un rapport spécial l'ineffablé réalité du premier Principe, ainsi ce que nous appelons chez nous volonté n’est en lui rien de nouveau que cette réalité, afñhrmée sous le rapport corrélatif de tendance.
Et comme nous avons dit encore : à titre de propre objet, Dieu ne connaît vraiment que soi, et tout le reste en soi, comme participation de son être, corrélativement nous devons dire : à titre de propre objet correspondant à la volonté qu'on lui prête, Dieu ne peut vouloir que soi, et tout le reste en raison de soi, comme participation de son bien. De telle sorte que Dieu, qui a une volonté, n'a cependant pas de but en dehors de lui-même. Son but, c'est Lui, mais lui en tant que bien à participer, en tant que bien à répandre, Lui-même ne peut rien acquérir; il peut seulement se communiquer: son but est tout de bonté, tout de générosité, et alors que les hommes, en donnant, reçoivent du fait même de leur don, Dieu donne et ne reçoit rien, ce qui fait dire à saint Thomas qu'il est seul absolument libéral.