LE MAL
Ïl y a du mal dans la nature et dans la vie: il ya des désordres, et certains en prennent occasion de nier la providence. Mais au vrai, leur argument se retourne contre eux; car il n'y a faute, dit saint Thomas, que dans l’ordre des choses qui se font en vue d'une fin, et d’une fin déterminée. Reproche-t-on son désordre à un tas de sable? On le reproche à une machine ou à un organisme, Reproche-t-on au grammairien ou à l'architecte de ne pas guérir? C'est au médecin qu'on le reproche, et l'on reproche au grammairien de faire des fautes. Or c'est de la même manière qu'on reproche à la nature ses
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écarts et ses monstres, à la vie ses malheurs et ses fautes : c'est donc que la nature et la vie suivent un ordre, ont une finalité, obéissent à une pensée, sont régies par une providence.
Tout ce qu’on peut se demander, c'est comment il se fait que dans cet ordre divin le mal et les erreurs trouvent une place. Mais c’est ce qui a été expliqué, au précédent chapitre, par l'inévitable imperfection de l'être créé, voire par sa perfection même, en tant que pour se manifester et s'épanouir, la perfection de tel être amène le mal d’un autre. Etant donné cette fatalité, on peut dire que c'est de l’infinie bonté de Dieu que provient l'existence du mal; car cette bonté vise avant tout le bien de l’univers, et nous avons montré que le bien de l’univers, loin d’exclure le mal, l'exige, soit comme réel, soit comme possible et par suite se produisant dans nombre de cas.
Ceux qui raisonnent ainsi : d'un être parfait ne devrait venir que du parfait, commettent un gros sophisme. D'un être parfait ne peut au contraire sortir que de l’imparfait; car le parfait qui en sortirait serait lui-même. L'Être absolu, à descendre dans le relatif, se dégrade; il devient multiple et gradué, et de là viennent toutes les oppositions et les interférences d'où naît le mal.
Posera-t-on la question de degré? Mais les degrés, à l'égard de l'absolu, sont arbitraires. Si le monde était dix fois plus parfait, on réclamerait pour vingt; s’il l'était dix fois moins, c’est dâns l’état actuel qu’on verrait un idéal. Nous le disions, absolument parlant, le degré de perfection de l'univers ‘est quelconque; tout point de comparaison est aussi quelconque; on peut le prendre en deux sens, et ces sens s’annulent. I] est bien vrai que notre sensibilité est ici-bas offensée par beaucoup de choses, et aussi, provisoirement, notre sens de la justice; mais la providence, pour: être avouée, n’a pas besoin de nous livrer ses secrets, de nous notifier ses avenirs; 1] suffit qu'elle dévoile ne fût-ce qu'un coin de son œuvre et un moment de son travail. Il ne s’agit pas ici d'interroger Dieu, mais de le reconnaître. Une fois qu'il est reconnu à d’authen-
tiques marques, les obscurités de son œuvre ont seulement de quoi nous incliner devant le mystère, et nous devons dire avec saint Augustin : « Dieu souverainement bon ne permettrait jamais qu'il y eût du mal dans ses œuvres, s'il n'était tellement puissant et tellement bon que du mal même il puisse faire sortir un bien. » (Enchiridion, ch. 11).