LE HASARD ET LA FORTUNE. LE LIBRE ARBITRE
Mais, disent d’autres objectants, si la providence régit tout dans la nature, il n’y a plus de hasard, et si elle régit tout dans la vie humaine, il n’y a plus de libre arbitre. Or nier le hasard est antiphilosophique au premier chef, et nier le libre arbitre est immoral, car c’est supprimer la moralité dans son principe même. Un fatalisme universel serait-il donc le régime que sous le nom de providence on voudrait imposer? -
: fly a là un problème; saint Thomas l’a abordé à maintes reprises, et voici la solution qu'il lui donne.
Tout d’abord, il faut maintenir fermement que l’action de la providence enveloppe absolument tout. Et la raison en est que c'est la même chose d'agir et de déterminer une fin de son action, un résultat de son œuvre; parler, c'est chercher à se faire entendre; gouverner, c'est vouloir être obéi. Dans la mesure donc où l’action s'étend, s'étend aussi la direction de l'effet, jusqu'à sa réalisation dernière. Que si un résultat échappe à l'agent premier, c’est que ce résultat est l’œuvre indépendante d’un agent nouveau, qui est intervenu en cours d'évolution et a frustré l’autre. Je tire : ma balle part dans une certaine direction que détermine mon tir: si elle dévie, c’est parce qu'une autre influence contredit la mienne : le vent, la pesanteur, ou autre chose. Mais Dieu ne peut être empêché par rien; Dieu est l'agent universel que nul agent ne peut contredire, et son action va donc toujours à son but; les êtres qu'il crée évoluent comme :il l’a prévu et prédisposé, tout compte fait des contingences et des libertés que son activité souveraine n'enveloppe pas moins que le reste.
Au surplus, on a montré plus haut que la connaissance de Dieu est cause des êtres; qu'elle n’emprunte rien aux êtres pour se constituer, mais que ceux-ci, au contraire, lui empruntent à elle toute leur réalité et tous leurs caractères, comme la maison doit à la pensée de l'architecte son existence et sa forme. Or on a dit d’un autre côté que Dieu connaît tout, et non seulement le général, mais l'individuel, non seulement le nécessaire, mais le contingent et le libre. Il est donc inévitable que toutes choses, libres ou non, contingentes ou nécessaires, soient les sujettes de l’ordre que Dieu conçoit, atteignent leurs destinées telles que Dieu les envisage, comme toutes les œuvres de l’art sont soumises à l'ordre de l'art.
Ceux qui prétendent, au nom de la liberté ou du hasard, enlever à Dieu quelque chose, tendent à le nier; car Dieu n'est introduit en métaphysique que comme principe de l'être, et de l’être en toutes ses formes et en tous ses modes. Soustraire à la causalité divine quelque chose qui est être, qu'il s 'agisse de substance ou de phénomène, d'action ou de passion, de quantité, de qualité ou de relation, de matière, d'esprit ou d'état d'esprit, bref de quoi que ce soit, c’est écarter Dieu au titre de premier Nécessaire, puisque c'est poser à côté de lui quelque chose qui, se suffisant à soi seul pour être, le décrète pour autant d'inutilité, par suite d'inexistence. « L’être de Dieu enveloppe de sa vertu tout ce qui est, sous quelque forme et en quelque manière qu'il soit, puisque tout n’est que par une participation de son être. De même, son intelligence, quant à son acte et quant à son objet, cemprend toute connaissance et tout connaissable, De même, son vouloir et l'objet de son vouloir comprennent tout désir et tout désirable. De sorte que tout ce qui est connaissable, autant qu'il est connaissable, tombe sous sa connaissance : que tout ce qui est désirable, autant qu'il est désirable, tombe sous sa volonté; qûe tout ce qui est être, autant qu'il est être, tombe sous sa vertu active. » (Perihermenias, I, 1., 14). Rien n'échappe donc à son gouvernement, et « pour s'en excuser il faudrait pouvoir s’excuser d'être » (Contre les Gentils III, 1). Par là seulement
« Dieu est parfait en tout, en existence, en causalité, en providence » (ibid.).
Qu'on y songe! si le libre arbitre ou une cause quelconque avait, à titre indépendant, le pouvoir de constituer un ordre de relations, il s’ensuivrait que l’ordre universel n'aurait plus en Dieu sa perfection pleine: il gagnerait ou il perdrait à nos interventions, et c'est la créature qui serait appelée à lui donner sa dernière forme. Or cette idée de retouche ou de contradiction au plan créateur est blasphématoire. Toute perfection, avec sa mesure, descend de Dieu: nulle ne s'y ajoute ni ne s'égare. L'ordre définitif est en lui, en tant que causé par lui, non en tant qu’obtenu, indépendamment de lui, par un apport ou un refus de créature.
Sur cet article, saint Thomas est d’une fermeté imperturbable; 1l n’admet pas de réserves; il ne lui convient pas de disputer à la Cause première sa primauté, au Transcendant son indépendance, à l'Être plein l’universalité de ses communications. Tout partage lui paraît une offense, Ce qu'il admet, c'est une subordination. Comme nous participons à l'être premier, ainsi nous avons part à l’action souveraine; mais de même que participer à l'Être divin ce n’est rien y ajouter, ainsi avoir part à la divine action ce n’est pas la modifier dans ses résultats ni y apporter la moindre composante. :
Reste à s'expliquer sur les termes de ce mystère. Car c'en est un, et nul ne peut prétendre l'éclaircir, ainsi que nous le disions plus haut de la création. Au vrai, le mystère, ici et là, est très exactement le même; car créer, pour Dieu, c'est poser l'être en toutes ses manifestations, et l’action est l’une d'elles, et les résultats de l’action en sont d’autres. On dit bien que la création, (à proprement parler » ne s'adresse qu'aux choses subsistantes; mais cette propriété d'expression n'affecte pas notre problème. Les choses non subsistantes, telle l’action, sont dites « concréées », c'est-à-dire créées encore; le sujet agissant est créé comme tel, c’est-à-dire en tant qu'agissant, aussi bien que comme sujet, et son action est donc créée aussi, elle est une participation de l'Action première comme le sujet
est une participation de la Substance première : deux choses identiques, et le mystère des participations, le mystère du contact et de la conciliation entre l'Etre absolu et ses dérivés, entre l’Infini et le fini, s’y retrouve.
Que dit donc saint Thomas pour en marquer les bords? Le voici.