CHAPITRE VI
I. La NATURE. — À. Le Changement. — L'aspect subjectif du changement. — B. Le devenir substantiel. — La Forme. — La Matière. — La Privation. — Caractères de l'élément matériel. — Portée métaphysique de cette théorie. — L'Agent. — Nature de l'Action. — L'agent univoque et l'agent non univoque. — La Génération spontanée. — C. Les Fins de la Nature. — Nature et Providence. — D. Déterminisme et Contingence. —— II. LA Vie. — Comment l'âme fabrique son corps. — Nutrition et Croissance. — Comment l'âme est unie au corps. — Comment l'âme meut le corps. — L'action de l'âme et la Conservation de l'énergie. — Importance actuelle de la doctrine du Composé vivant.
OUS avons envisagé l'univers comme un système d'échanges, de communications, de dépendances mutuelles, où des séries causales prenant leur origine pre-
mière dans.l'Etre souverain entretiennent la beauté et les utihités du Cosmos.
Mais ces actions et réactions, ces communications ne sont pas toutes de même nature. Mon esprit agite des idées ou les émet; un animal éclôt et périt; deux éléments chimiques se combinent ou se dissocient; un corps se déplace, s'échauffe, se dilate, se liquéfie, s'électrise; voilà des phénomènes bien différents. Les trois derniers groupes offrent des changements apparentés à la matière, et le milieu où ils se produisent est ce qu'on appelle proprement la nature. Le premier est d'un ordre étranger et supérieur, en lui-même, au monde matériel;
il s’y fait voir cependant lié, et le sujet qui en est le théâtre appartient à deux mondes : c’est le composé humain, dont la notion, éminemment thomiste, aura besoin d'être soigneusement précisée.
Les autres phénomènes mentionnés sous le nom de changements matériels se distinguent sans peine. La génération et la mort animales sont les événements extrêmes de ce qu’on appelle la vie, cas particulier du fonctionnement naturel qu'il faudra envisager à part, et où la position de saint Thomas est particulièrement géniale. Les combinaisons et les dissociations d'éléments sont pour notre auteur, à la différence de beaucoup de philosophes et de savants, des générations et des destructions au sens plein du terme : évocation de cette matière première, ou matière pure, où nous avons vu le cas extrême de la dégénérescence de l'être à partir du premier Principe. Enfin, les changements superficiels du dernier groupe : déplacements locaux, accroissements, modifications qualitatives de toute espèce, posent le problème général du mouvement, en prenant ce mot dans sa teneur complète.
Aujourd'hui, quand on parle de mouvement, on l'entend exclusivement d'un déplacement dans l’espace, et volontiers on s’imagine, après Descartes, que non seulement tout se fait « par figure et mouvement », ainsi que disait Pascal; mais que tout n’est que figure et mouvement, de telle sorte que la qualité ne serait que de la quantité modifiée et active. Saint Thomas repousse cet appauvrissement de l'être et cette fausse simplification issue de l'esprit mathématique. Les qualités naturelles présupposent le mouvement mécanique, mais ne coïncident pas avec lui, de sorte que le changement qualitatif est bien un mouvement sui generis, irréductible à l’autre, de même que l'accroissement et la diminution, qui se rapportent à la substance. L'effet mécanique n'est ici que le moyen, l'occasion ou le résultat d’une métamorphose intérieure, celle-là qualitative, formelle, bref, d’un ordre idéal. Emile Boutroux adhère à cette conception quand il dit : ( La matière ébranlée ne semble être en eux (dans les corps) que le véhicule de pro-
priétés supérieures, lesquelles sont les propriétés physiques proprement dites 1, »
Au total, il s’agit en tout cela de l'être mobile (ens mobile), selon l'expression synthétique adoptée par le thomisme. L'expression est forte, et, prise dans son sens profond, elle marque d’un trait saisissant la grande division de l'être en deux zones, à la frontière desquelles — fait étrange et si plein de conséquences — s'établit l'être humain.