I. — LA NATURE
À. — Le Changement.
Etudions le changement dans ce qu'il a de plus simple, en comprenant sous le vocable commun de mouvement, le déplacement local, l'accroissement et la décroissance, l'altération selon toutes les qualités élémentaires dites physiques. Comment interpréter ce fait, général dans la nature, et dont les astres et les atomes offrent à notre vue ou à notre esprit le cas le plus saisissant? Au vrai, on ne peut pas définir le mouvement, non plus que toutes les notions premières; Pascal a raison de dire que les prétendues définitions qu’on en donne s'appelleraient mieux des propositions, et sont plus obscures que le terme à éclaircir. Toutefois, ce qui semble premier à l'intuition ne l’est pas toujours pour la pensée systématique, et l’on peut se demander légitimement dans quels cadres plus généraux se range le mouvement, en bonne philosophie thomiste.
Il est évident que le mouvement a pour terme une acquisition; gagner un certain lieu ou une certaine position, obtenir tel niveau de croissance: se colorer, s’échauffer, s’électriser jusqu'à tel degré, c’est son but et son résultat, Avant que ce
1. E. Boutroux, La Contingence des Lois de la Nature, Paris, Alcan p.64.
mouvement ne s’amorce, ce qu'il recherche était une possibilité naturelle; après, ce sera un fait. Et pendant? C'est ce pendant qui est le mouvement même. Or, chose étrange, ce pendant est proprement insaisissable; car à tout moment assignable, ôn ne saisit jamais qu’une chose acquise ou une chose à acquérir, nulle part l'acquisition. Si cette chose insaisissable existe, et elle existe, puisque par elle quelque chose se fait, dans quel compartiment de l'être la loger? Ce n'est pas dans l'être actuel, qui n’est plus à obtenir; ce n'est pas dans l'être potentiel, qui n'obtient pas encore. Ÿ a-t-il donc un moyen terme? I] le faut bien. De quelle nature est-il, par rapport à ces premières notions qui n'ont rien d’antérieur à elles? Il faut que ce soit une certaine actualité, puisque le mouvement est chose réelle, chose qui, actuellement, se passe. Ce ne peut pas être l'actualité de la chose acquise, ni davantage l'actualité dont on part : quelle actualité est-ce donc, sinon celle du pouvoir dont on parlait, pouvoir qui est bien une réalité lui aussi, car là où 1l n'existe point le mouvement ne saurait se produire. Voilà donc le secret. Le mouvement est l'actualité du possible, en tant précisément que possible (actus entis in potentia, prout in potentia): Naïveté, dira-t-on! Regardons-y de plus près, et nous verrons que ce n’est pas naïveté qu'il faut dire, mais mystère.
Le mouvement a lieu continâäment. Si l’on y supposait des secousses, génératrices d’arrêts, il y aurait au vrai plusieurs mouvements, et dans chacun d'eux on retrouverait la continuité, continuité inévitable, vu que l'espace n’a pas de coupures, ni d’hiatus. Or, que le mouvement soit continu, cela veut dire qu’à tout moment assignable entre les deux termes, il y a mouvement. Pourtant, nous disions qu’à tout moment assignable il n’y a jamais que chose acquise et chose à acquérir, Sera-ce donc entre deux moments que se logera, comme en je ne sais quel intermédiaire, le mouvement même? C'est bien ce que l’on conçoit, puisque le mouvement fait passer d'un point à un autre, Mais voici! entre deux moments, si rapprochés qu'ils soient, il y a une infinité de moments pos-
sibles: désignez-les à volonté : entre lesquels trouverez-vous le mouvement? À mesure que vous le chercherez, il fuira; vous vous enfoncerez dans l'infini de la quantité pure; des points de départ et des points d'arrivée, c’est tout ce que vous pourrez saisir, et pour constituer avec eux du mouvement, comment pourrez-vous faire? Dès que vous voulez fixer sous votre regard cette réalité, elle s’évanouit; ce que vous en appréhendez est toujours autre chose qu’elle, son souvenir, ou bien son espoir.
Direz-vous, comme dernière ressource, que le mouvement n'est que le mobile même en chacun de ses états? Alors le dynamique cède la place au statique. Si rien d'autre cependant ne peut être désigné, et si, dès qu'on désigne, ce qu'on désigne vient avant ou après ce qu'on cherche, on doit avouer que ce qu'on cherche est introuvable en la réalité des. choses. Le fluent, comme tel, ne peut pas être appréhendé; il est devenir pur et non pas être.
Allons-nous, avec M. Bergson, définir l'être même par le devenir? Non. Pour nous, l'être est idée;son absolu est l’'Idée première, d'une actualité et d’une immutabilité parfaites. Il faut rétrograder; nous ne voulons pas d’un Dieu en devenir: nous voulons que l'être, comme tel, soit pensable; que ce qui est puisse être objet de l'esprit, puisse se désigner, et ce n’est pas le cas du devenir. En conséquence, pour exprimer le devenir en termes d'être et en donner une idée qui se soutienne, c'est à autre chose qu'une positivité naturelle qu’on devra avoir recours. On dira : tel état du mobile en mouvement, en tant qu'il est lui-même, n'exprime que l'être, et non pas le changement d'être. En tant qu'on le regarde comme acquis par une évolution antérieure, c'est une arrivée; en tant qu'il doit se muer en autre chose, c'est un départ. Mais en tant qu'il suppose à Ja fois des acquisitions antérieures et ultérieures, et que cette double relation lui est attribuée par l'esprit dans l'unité d'un même concept, c'est le mouvement; car ainsi’ signifié, il s'engage dans une suite; il fait partie d’un flot; l'intelligence qui l'en avait extrait pour connaître (ne connaissant
nommément que l'être) l'y relance de son autorité même ; il est connu, intellectuellement, sous forme statique, mais il n'est pas supposé statique. Le découpage conceptuel opéré pour saisir le mouvement en quelque chose de lui qui soit positif se nie en se posant; l'esprit déclare sa propre impuissance et n'en. est pas dupe. Par là le thomisme échappe au reproche bergsonien, de vouloir faire du mouvement avec des arrêts. Non: nous savons que dans le continu il n'y a point de divisions actuelles; il y en à seulement en pouvoir. C'est ce pouvoir que l'esprit utilise pour saisir ce qui est, de soi, insaisissable, Mais le pouvoir que l'esprit utilise ainsi, le mobile, lui, ne l'utilise pas; il traverse l'étendue dans son indivision, une, un luimême, et il ne subit donc pas des’arrêts dont le nombre, s'il existait, serait infini et rendrait impossible tout passage.
C'est là ce que prétendait Zénon d'Elée, assurant que la flèche qui vole ne peut jamais arriver au but, qu'Achille aux pieds légers ne peut pas attraper la tortue, puisqu'une infinité de positions s'interpose. Le sophisme succombe à cette remarque que le découpage verbal et conceptuel qui nous sert à noter le devenir ne le qualifie pas en lui-même; c’est un artifice de l'esprit; ce n’est pas, à nos propres yeux, un mode du connu.