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L'ASPECT SUBJECTIF DU CHANGEMENT

Mais à nos propres yeux, finalement, qu'est donc le mouvement lui-même et en lui-même? Nous avons dit : il est appréhendé quand, dans l'unité d'un même concept, on attribue à l’un des états du mobile la double relation d’antériorité et de postériorité qui l’affecte; quand on considère cet état comme une arrivée qui en même temps est un départ, sans dis- .continuité entre ces deux conditions solidaires. Qu'est-ce à dire? Le mouvement serait-il donc une notion? serait-il un simple fait subjectif? Non; car quelque chose de lui est positif : le mobile et la diversité d'états du mobile. Mais il est vrai que ce quelque chose de lui n'est pas lui. Lui-même, en sa

forme achevée, en sa pleine entité répondant à la définition qu'on en donne, est en effet subjectif. L'acte de ce qui est en puissance en tant qu'il est en puissance sous-entend évidemment, par son en tant que, un travail d'esprit. Comme acte, et par suite comme réalité décisive, il ne peut être que dans l'esprit; en lui-même, étant l'acte de ce qui est en puissance en tant qu'il est en puissance, étant donc toujours en puissance, toujours mêlé de puissance; il comporte un certain non-être, auquel seul peut remédier l'esprit qui conçoit.

Telle est la conclusion de saint Thomas. Pour lui, «la notion de mouvement est intégrée non pas uniquement par ce qui en existe en nature, mais par ce que la raison en appréhende. Du mouvement, dans la nature extérieure, il n'y a autre chose que l'acte imparfait acquis, commencement ou participation, en ce qui se meut, de l'acte parfait à acquérir. Ainsi, en ce qui se meut vers la blancheur, déjà de la blancheur existe. Mais pour que cette participation soit mouvement, il faut de plus que nous la considérions par l'esprit comme un milieu entre deux extrêmes, le premier étant avec elle dans le rapport de la puissance à l'acte, en raison de quoi on appelle le mouvement un acte; le second dans le rapport de l'acte à la puissance, ce qui fait dire du mouvement qu'il est l'acte de ce qui est en puissance. » (III, Phys. 1, 5). L'ordre d’antériorité et de postériorité en sa synthèse, qui est le mouvement, est donc le fait de l'âme; par souvenir et par prévision, c'est elle qui lie la gerbe.Sans l'âme, il n’y aurait pas de mouvement; en dehors de l'âme et en abstrayant d'elle, il n’y a pas de mouvement, mais seulement des états de succession sans lien, une multiplicité sans unité; multiplicité, d’ailleurs, indéterminée, puisque le continu n'a de parties actuelles et par suite de nombre que par la division qu'on y opère. Là est le gîte du mystère que recèle, comme tel, l'être mobile. On'peut regretter que saint Thomas n'y ait pas insisté; l’état des problèmes à son époque l'invitait à d’autres recherches; aujourd’hui, on soupçonne tout ce qui pourrait sortir d'une concession pareille. Le mouvement est «la vie même de la nature », selon les

propres expressions de notre auteur; nous ne connaissons que par lui le temps; l'espace même n'est-il pas dans sa dépendance, s’il est vrai qu'un espace est pour nous ce qui peut être parcouru? Que si le mouvement a besoin de la pensée pour être, c'est la nature qui devient en bonne partie subjective. Ou si l’on veut, le sujet et l'objet, ici, entrent en communion: ils ne sont pas séparés comme deux choses. L'homme est mêlé à la nature. Nos pensées, nos sentiments, notre mémoire sont des facteurs effectifs de l'univers. Et si l’on songe que l’univers est, en tant qu'être, une perpétuelle émanation divine, on se prend à trouver quelque vérité dans ce fragment de Novalis : « Le monde est le résultat d'une action et d’une réaction entre moi et la Divinité. Tcut ce quiest et tout ce qui naît, naît d’un contact d’esprits (1)». Comment s'en étonner? Après avoir défini l'être par l’idée, l'affirmation de synthèses entre l'être et la pensée doit paraître toute naturelle. Le « réalisme » de saint Thomas, si souvent relevé, est aussi un idéalisme; c’est Platon complété et raffermi. Combien précieuse à cet égard est la rapide notation que nous venons de citer! Nous en avons rencontré et en rencontrerons plus d'une autre.

B. — Le Devenir substantiel.

Voici maintenant le devenir substantiel. Phénomène de l'être mobile, ce n’est plus à proprement parler un mouvement; car ce qui éclôt, au moment où il éclôt vraiment, est déjà éclos; il n'y a de succession que dans sa préparation et ses prodromes:; en elle-même et rigoureusement parlant, une éclosion est un phénomène indivisible, parce que l'être substantiel ne comporte pas de degrés. On n'est pas plus ou moins ceci ou cela. Toujours est-il qu'il y a devenir. Dans la nature, les produits reproduisent leurs producteurs; la génération renaît de ce qui a été engendré : systole et dyastole, sorte d'élasticité,

1, Novalis. Fragments inédits, Paris Stock, 1926.

de rythme alternant, qui est une des grandes lois des choses. Il y a donc lieu, constatant le devenir, d'en préciser les termes, d'en énumérer les principes, et d'en marquer la place dans ce monde changeant.

Contrairement aux anciens philosophes de l'Hellade et à beaucoup de philosophes modernes, saint Thomas considère le devenir substantiel comme un fait. Il refuse de penser que l’homme, le chien, le chêne, l’eau et quoi que ce soit ne diffèrent que comme modes d'une unique substance, ce qui voudrait dire, pour lui, qu'ils ne diffèrent pas en tant qu'êtres, . puisqu'à ses yeux la substance, c'est l'être, toute réalité attributive ne faisant que s’y ajouter à titre de plus précise détermination. Îl n'y aurait donc, dans la nature, que des générations apparentes (ad sensum)? Saint Thomas ne le croit pas. I] voit le travail de la nature suspendu à des conditions plus profondes; il croit avec Pascal que « les principes des choses sont proches du néant ». Pour lui, l'être mobile est mobile dans son être même: il est, comme tel, éternellement fluent:; il se défait et se refait à fond par la génération et la destruction, comme il se fait ou se défait selon ses modes par l’altération, l'augmentation ou le mouvement local. Un devenir permanent Je travaille, ne respectant de lui qu’une potentialité réelle, le prope nihilum de la matière,

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