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LA MATIÈRE PREMIÈRE

Mais — et la formule ainsi hibellée nous l'indique déjà — la forme ne peut pas être l'unique principe de l'être mobile. Deux évidences s’y opposent : d'abord le cas de l'individu, son caractère irréductible à l’idée et à la connaissance, sa multiplication dans une même espèce; ensuite les substitutions totales observées entre les formes qui se succèdent l’une à l’autre. Puisque là où il y avait un corps il y a ensuite un corps différent, et ce, non par substitution locale, mais par altération successive, c’est donc qu'il y a un sujet commun des deux formes qui successivement se manifestent, et c’est la

matière.

Ïl y a encore un troisième principe.

Le sujet du devenir substantiel, avant de revêtir une certaine forme, la possède en puissance. Si l’on n’attribuait à la matière ce pouvoir, à quoi servirait-elle? Mais puisque la matière doit passer successivement sous diverses formes, c'est donc à toutes ces formes que s'adresse son pouvoir. Bien plus, ce pouvoir universel la définit toute; caractériser son ampleur réceptive, c'est dire à fond ce qu'elle est. Il s'ensuit que lorsqu'elle se fait voir sous une forme et qu'elle va en revêtir une autre, de cette autre il n’est pas vrai seulement que la matière ne l'ait point; il faut dire qu'elle en est privée; car sa capacité réceptive la comprend, et à cette capacité la génération en cours va donner une satisfaction provisoire. Si la matière n'était qu’un sujet, dès qu’une forme quelconque lui adviendrait, son rôle serait rempli, sa capacité serait éteinte, et le devenir substantiel n'aurait pas d'autre suite. La nature évolue : donc elle poursuit constamment quelque chose, et le point de départ de cette poursuite éternelle est la privation, c'est-à-dire l'ample capacité que tout amuse et que rien ne peut satisfaire. De là l'effort de la vie universelle et le peu de souci qu'elle prend de ses propres œuvres. Accomplir du nouveau, amener des formes au jour, sans cesse,et à tout prix : telle est la soif insatiable à laquelle semble livrée la nature physique, et qui occasionne cette implacable indifférence à la destruction, à la souffrance, à la mort de ce qu’elle a déjà produit, en faveur de ce qu'elle produira.

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