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NATURE ET PROVIDENCE

Dans la nature elle-même, il n’y a intention que dans le sens de tendance. La nature est un art immanent, un art qui ne se connaît pas. Mais cette nature naturée, comme dirait Spinoza, ne suppose-t-elle point, au delà d'elle, une nature naturante, un art au sens propre du mot,et des intentions conscientes?

« L'ordre est l'œuvre du sage », a dit Aristote. Si la nature est un ordre, un cosmos, il faut trouver quelque part une raison de cet ordre, une idée directrice du cosmos, une idée de l'être en tant qu'évolutif et ouvrier du bien. D'où l'obligation, pour interpréter la nature,de se reporter à l’Idée. première, source des idées immanentes que la nature présente, et qui est Dieu. Nous rejoignons ainsi la notion de providence.

Au surplus, il convient de nous souvenir ici que la matière n'est qu’une dégénérescence de l'esprit; que par suite, l'idée, qui est à la base du fait naturel comme constituant, doit y être aussi comme principe. Pour la même raison, il doit y être aussi comme fin, et cela nous aide à concevoir la transformation finale du monde telle que saint Thomas se la représente. Le monde, né de l'esprit, pénétré d'esprit, tendant à l'esprit, peut un jour devenir plus ou moins esprit. À ce point de vue, le déterminisme des lois physiques serait en grande partie provisoire; la liberté des enfants de Dieu serait un jour pour une part dévolue au monde physique même, conjointerñent aux esprits.

D. — Déterminisme et Contingence.

Toutefois, ce sont là des rêves d'avenir. En ce qui concerne le présent, une difficile question vient se greffer sur celle des fins naturelles et des nécessités immanentes qui y conduisent. Je dis nécessités, et 1l le faut bien, puisque nous faisons reposer l'idée de fin naturelle sur celle de détermination active, et cette dernière sur celle de détermination ontologique ou nature des êtres. Un être peut-il être autre chose que ce qu'il est? [l=ne peut donc pas faire autre chose que ce qu'il fait, et comme il en est ainsi de tous, une nécessité infrangible paraît dominer toute la nature.

C'est là ce que ce saint Thomas n’admet point. Mais il faut préciser sa pensée, pour éviter de graves équivoques.

Quand nous voyons une cause produire régulièrement un effet, nous en concluons qu'elle y est prédisposée et qu'elle obéit ainsi à une loi immanente de son être. Quand nous voyons plusieurs causes concourir régulièrement à un même effet, comme dans la génération d'un wvant, nous concluons à une harmome préétablie entre ces causes: elles forment une gerbe; elles ont une idée directrice immanente, une intenlion commune, qui est, comme chacune d'elles, un fait de nature. On ne peut échapper raisonnablement à de telles conclusions; nous en disions la raison tout à l'heure, et ceux qui s'y refusent encourent le blâme d'un expérimentateur comme Claude Bernard, d'un esprit réaliste et positif comme Pasteur. Que si nous observons un fait très général, comme est le cycle des saisons ,comme serait une évolution régulière des espèces, comme nous nous représentons la formation d'univers stellaires, etc., nous nous élevons à l'idée d’une causalité plus ample que celle d'agents particuliers, d'un centre d’action d'où descendent comme en cascade des séries causales dépendantes les unes des autres et aboutissant à une harmonie. Tout cela, ainsi envisagé en général, est du nécessaire: car

est nécessaire, sans doute, ce qui est inscrit dans la nature des choses, ce qui coïncide, sous les auspices de l’action, avec l'être même, Or il s’agit de savoir si le Tout est ainsi: si la nature forme une intégration, à la manière d'une équation que les actions naturelles doivent résoudre, d'un «( axiome éternel » dont les faits seraient les conséquences, sans que rien pût échapper à l'emprise de cette nécessité supérieure de ce fatum, qui par hypothèse envelopperait tout. Les Stoïciens l'ont cru, et l'écho de leur pensée se retrouve fréquemment chez les auteurs modernes. On ne voit pas au premier abord ce qui peut s’y opposer. Sans ressusciter à proprement parler l'Ame du monde, ce qui serait faire du monde un grand animal, dont nous serions les parasites, on peut considérer le cosmos comme un être unique, évoluant selon une loi supérieure d'organisation et de développement, de telle sorte que tout s'y passe comme dans une cristallisation régulière, dans la formation d'un composé chimique ou dans l'évolution d'un vivant. Sans doute,ces derniers cas comportent du hasard, parce que les conditions de la matière se composent avec l'idée directrice du phénomène et en limitent la domination. Mais si l'idée directrice dont on parle est l'idée du Tout, la matière universelle est à son service, et les passivités aussi bien que les activités particulières rentrent sous sa loi. Saint Thomas a très bien vu cela: il l'a vu mieux qu'Aristote, contre lequel, à cet égard, il objecte. (In I Perihermenias, leçon 14). Toutefois, il ne se laisse pas entraîner. Il lui paraît évident, comme au Stagyrite, que la nature, qui vise partout des effets définis, en occasionne, en ce monde mouvant, une foule d'autres; que toute liaison de phénomènes n'est pas également naturelle, n'étant pas également objet de raison, n'offrant pas toujours le caractère d’une idée de nature. Pour lui, l'être est idée, ne l'oublions pas. Est naturel ce qui tend à une réalisation idéale, à une forme, à l’une des œuvres de l'art immanent qui travaille le monde, autrement dit à un bien; car le bien est identique à l'être, sous le couvert de l’idée. Quand il voit naître un vivant normal, c'est-à-dire offrant les caractères de l'espèce,

saint Thomas ne doute pas que ce ne soit là un fait de nature, et il y reconnaît aussitôt le déterminisme des causes enchaïinées qui régissent le phénomène. Mais si le produit est un monstre, 1l dit : c'est un accident; non que les enchaînements de causes qui aboutissent à cet effet ne soient également … rigides, et qu’à ce point de vue, ainsi que le remarquera Claude Bernard, ce qui se passe ne soit également naturel; mais parce que, instruits par les faits normaux qui se produisent d'ordinaire, nous ne pensons pas qu'une cinquième patte de mouton, par exemple,ou une patte sur le dos, soit un fait gouverné par une intention de nature, ni qu'un complexus défini d'agents soit ordonné naturellement à un tel résultat. En d’autres termes, 1] y a des résultats qui ne sont pas des fins, parce qu'ils n'ont pas de raison immanente, de forme, de bonté: propre, et que l'irrationnalité de la matière, irréductible à l'idée, a pu seule les causer. En d’autres termes encore, le domaine des faits est plus large que celui des lois; les lois régissent des séries que les faits débordent, parce qu'il n’y a pas, pour les rencontres de séries, de loi enveloppante et suprême, d'« axiome éternel »,au sein de l'être. créé. Les grandes séries de phénomènes qui s'entrecroisent sont pareilles à des courriers qui se hâtent et ne se connaissent point. Or,dans un complexus de moyens et de fins,defaits et de lois,telle qu’est la nature totale, ce qui échappe à l'étreinte est dit accidentel, fils du hasard, étranger, par conséquent, à toute nécessité naturelle.

Îl ne s’agit pas ici, on le voit,de nier le déterminisme en tant qu'il est un postulat de la science. Cette affirmation générale, que tout ce qui se passe doit se passer étant donnél'ensemble des conditions du réel,est maintenue:elle le sera, bien que ce soit d’une autre façon, même à l'égard du libre arbitre, et pour la nier, il faudrait croire, avec Renouvier, à des commencements absolus en cours d'action et à des faits sans cause sufhsante, Mais il faut se rendre compte que l'une des conditions du réel est la matière: que la matière, en elle-même, est un indéterminé; que nulle forme ne l'enserre sans régres-

sions et sans fuites possibles, et que par conséquent nul ensemble de conditions définies ou définissables ne peut régir l'action selon tout ce qu’elle offre à l'esprit. C’est pour cela que le hasard nous paraît merveilleux. Le hasard nous révèle, . au plan créé, les infinies richesses de combinaison des choses, et 1l évoque par surcroît l'infini créateur.

Ceux donc qui ont cru possible une formule générale du monde, telle que tout événement singulier y serait contenu, ont rationnalisé outre mesure. Ils ont oublié cet élément irrationnel, naturel pourtant, qui est la matière; ils ont cru que le singulier est fait avec de l’umversel, n’est que de l’universel précisé, c'est-à-dire combiné avec un autre universel, alors que le singulier est (ineffable », inexprimable en concepts, irrationnel en son fond de matière, et que le mot de Pascal : « nous ne savons le tout de rien » est bien plus qu'une constatation empirique, se trouvant nécessité par le dualisme matière-idée qui est le fond de l'être objet de l'expérience. A cet égard, bien qu'il répugne un peu aux formes paradoxales, saint Thomas pourrait signer cette phrase de M. Emile Meyerson : « Le seul fait que le monde existe suffit à prouver qu'il est irrationnel. »

Toutefois, nous l'avons vu !, le dualisme en question n’est que relatif; la matière, irréductible à l'idée, ne lui est pas étrangère; elle n'en est qu'une dégradation, un affaiblissement d'être, et la Pensée première, identique à l'Etre plénier, la contient. Il s'ensuit qu'à l'égard de Dieu, rien n'est accidentel: son action à lui, étant totale, a un retentissement universel: sa causalité ne peut être empêchée par rien, pour cette raison qu'il donne tout, même ce qu'on prétendrait lui opposer. Mais nous savons aussi que la contingence ou la nécessité de Ja nature ne peuvent être jugées à cette norme. Dieu est transcendant à la division de l'être en contingent et nécessaire, étant la cause commune de ces différences; son action est donc transcendante aussi, et elle ne trouble rien; au contraire, elle

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