‹ Les grandes thèses de la philosophie thomisteChapitre 42 sur 97 · IH: — LA VIE · texte numérisé non relu

IH: — LA VIE

Que dire de la vie? Quel est ce fait étrange, et qu'a-t-il d’essentiel, de commun à tous les vivants? L'essentiel de la vie doit être un phénomène tout simple, tout au moins dans sa notion; car il doit se retrouver dans des êtres bien différents, comme le lichen d’un rocher, un protozoaire, ou un homme. Ce ne peut pas être l’action dans sa généralité; car tout être est actif; l'être est de soi dynamogénique: mais c’est l’action dans une de ses divisions toutes premières. Deux cas fondamentaux de l’action peuvent en effet être envisagés. Il est des actions dont le récepteur est autre que l'agent, et qu’on appelle pour cela transitives: 1l en est qui sont immanentes, c'est-à-dire qui sont reçues dans l'agent même, non pas comme tel, évidemment; car à parler avec précision, rien ne peut se mouvoir, l’agir et le pâtir impliquant l’un affirmation et l’autre négation, l’un possession et l’autre privation à l'égard de la même chose. Mais on veut dire que certains êtres sont doués d’une organisation qui leur permet d’être à la fois agents et patients sous divers rapports, et l'on dit alors qu'ils se meuvent eux-mêmes; on dit qu'ils sont vivants.

Pour bien comprendre cette conception, d'apparence si élémentaire, 1l faut se souvenir que le mouvement, pour le péripatéticien, ne s'entend pas uniquement du déplacement local, translatif ou vibratoire; il se prend pour tout changement respectant l'essence des choses, et comprend donc, chez le vivant, tout ce qui concerne son évolution intérieure et ses rapports avec son milieu : croissance, adaptation, défense. En tous ces cas, le vivant trouve dans sa propre nature des ten-

© 1 Voir sur ce point les explications du chapitre cinquième.

dances relatives à un plan de développement qu'il devra réaliser par ses moyens propres. Il devra, de lui-même, appliquer ces tendances aux divers cas de sa vie, les coordonner avec le milieu, utiliser les excitants extérieurs, se défendre des pièges, absolument comme un principe aboutit à des conséquences positives ou négatives par l'intercalation de mineures diverses.

€ Un arbre pousse par syllogisme » a dit Hégel. La plante procède ainsi en ce qu’elle assimile, et, par ce moyen, évolue et réalise, par un travail dont elle est l’ouvrière, le plan qu'exprime sa nature. L'animal fait cela même et quelque chose de plus; car il connaît, et par là fournit au travail qui s'opère en lui et par lui des ressources incomparablement supérieures. Enfin, l'animal raisonnable que nous sommes ajoute à ce qu'il participe de la bête et de la plante la faculté de juger ses fins, au lieu seulement de les atteindre sous l'impulsion de sa nature et des circonstances. Par là, il domine ses objets, et, au lieu d’être simplement l'agent de ses destinées, comme la plante, ou d’en être l'arbitre inconscient, comme l'animal, il en a le libre arbitre, c'est-à-dire qu'il n'obéit fatalement qu'à sa nature foncière, et que, dans le domaine laissé aux va-et-vient de cette nature, il peut choisir sa destinée au lieu de la subir.

Il est certain que cette théorie générale de la vie contredit beaucoup de nos penseurs; mais elle n’a rien à redouter de la science; elle coïncide avec celle qu'intronisèrent Claude Bernard en France et Wundt à Leipzig. Pour ces savants comme pour saint Thomas, l'être vivant est bien celui « qui se meut lui-même », c'est-à-dire qui a la propriété de parcourir un cycle défini de chañgements, par des moyens que déterminent sa propre nature et ses rapports avec son milieu. L'idée directrice de Claude Bernard n'est pas autre chose que la forme ou idée immanente de saint Thomas. Sauf que chez saint Thomas la forme n'explique pas seulement le vivant, mais toutes choses. Tout se fait, ici-bas, selon des plans; tout obéit, pour l’agir comme pour l'être, à des idées de réalisa-

tion, à des idées directrices immanentes. Dans le vivant, la forme ayant un rôle nouveau prend aussi un nom nouveau; elle s'appelle l'âme; mais la théorie n’est pas pour cela différente; la philosophie des formes a simplement ici son application appropriée. Et précisément il convient d'observer combien cette unité de plan de la philosophie thomiste est aujourd’hui frappante, combien elle rend naturels ces passages de l'inanimé à l’animé, ces ressemblances que décèle de plus en plus la science entre les réactions du vivant et celles des corps ” soi-disant inertes.

Quoi qu'il en soit, l'âme est une forme; l’âme est une idée réelle qui a pour objet le corps; qui est complexe et une de l'unité et de la complexité du corps. Ou pour mieux dire, c'est le corps, qui est un parce que son âme est une; qui est complexe, parce que son âme a besoin, pour se manifester, d'une harmonie de propriétés et d'organes, comme le compositeur de l'orchestre, comme le penseur des phrases et des mots. Le corps, dit Paul Valéry, « a trop de propriétés, il résout trop de problèmes, il possède trop de fonctions et de ressources pour ne pas répondre à quelque exigence transcendante, assez puissante pour le construire, pas assez puissante pour se passer de sa complication » !, En effet! Il y a dans le transcendant, c'est-à-dire dans l’ordre métaphysique, dans le monde des idées-mères, dirait Gœthe, une exigence du corps, et c’està-dire que les formes d’être conçues par Dieu ne sont pas toutes appelées à l'immatérialité et à la subsistance; elles n’en sont pas toutes capables. Certaines, aux plus bas degrés, ont besoin d'un support pour leur être même, d'un support différencié et d’un instrument pour chacune de leurs fonctions. L'instrument, c'est l'organe; le support d'existence, c’est le corps. Et ainsi l'âme veut le corps; elle le requiert pour sa manifestation et pour son service; mais aussi est-elle assez puissante pour se le donner à elle-même, non point seule,

1. Paul Valéry. /ntroduction à la Méthode de Léonard de Vinci.

LA NATURE ET LA VIE Se 2

ainsi que nous le dirons à l'instant; mais en pleine responsabilité cependant, comme le propriétaire architecte qui a besoin de se loger et qui peut bâtir.

Trois problèmes célèbres se trouvent ainsi d'avance résolus . 1° comment l'âme fabrique son corps; 2° comment l'âme est unie au corps; 3° comment l’âme meut le corps.

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