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COMMENT L'AME EST UNIE AU CORPS

« L'union de l'âme et du corps », c'est une façon de parler aussi fautive, en toute propriété d'expression, que la fabrication par l'âme du corps qu'elle anime. Je dis anime, et non point habite, ainsi qu'on le dit si souvent dans le langage cou-

rant, décelant par là l'erreur où l’on est des vrais rapports du corps et de l’âme. Si l'âme habitait le corps, il y aurait lieu de se demander comment elle s’y introduit, s’y installe, s'y adapte et en prend le gouvernement ,comme l’aviateur accroché à ses commandes: et la distance entre deux choses aussi disparates qu'une âme autonome et un corps,risquerait fort de rendre le problème insoluble. Defcartes et les cartésiens y * succombent dans toute la mesure où ils sont fidèles à leurs faux principes; c’est en biaisant; c’est en parlant non plus d'union, mais de mélange ou de quasi-mélange de l'âme et du corps, qu'ils se sauvent plus ou moins d’embarras inextricables. Mais le moyen de s'étonner qu’un problème, une fois posé, soit insoluble, quand en réalité il ne se pose point!

Toute union suppose, au moins pour l'esprit, une séparation préalable, et une séparation suppose deux êtres distincts. Or ni le corps à lui seul, ni l'âme à elle seule n’est un être (non est quid diversum secundum esse). L’âme ne peut pas plus se définir sans le corps que le corps sans l'âme, que la pensée d'une phrase sans son expression. L'âme est organique; le corps est animique. L'âme, en tant qu'animante, c'est le corps même envisagé philosophiquement, c’est-à-dire quant àsa forme propre, quant à son enféléchie !. Dans ces conditions, l'être réel est ici le composé, et un composé est tout naturellement uni à lui-même en ses diverses parties, sans qu'il y ait là de problème d'aucune sorte. Le corpsn’est proprement uncorps, un corps en acte, que parce qu'il est animé; l'âme n'est âme que parce qu’elle anime: l'union de l'âme et du corps n'est donc pas un problème d'union, mais un problème d'être, et ce problème n'est que le problème général de la matière et de la forme, de l'idée et du support de l’idée : dualisme constitutif qui prête à analyse sans doute, mais non point à séparation, ni par suite à union en un domaine quelconque, vivant ou non vivant.

1. Qu'on prenne bien garde À cette précision : l'âme en tant qu'ani-

mante: l'âme humaine a d’autres fonctions.

: ee bare Ceux qui veulent à toute force unir l'âme au corps, Je disen

toute propriété de termes, raisonnent comme qui voudrait

unir Ja circonférence au cercle ou la chaleur à la flamme. La chaleur est un constituant de la flamme; la circonférence est un constituant du cercle: elles ne s’y unissent point : de même, l'âme est un constituant du corpsanimé:; elle est,en tant qu'animante, la forme même du corps, et elle est donc, ainsi que toute forme, ce par quoi l'on est, non quelque chose qui est. L'âme est ce par quoi le corps animé est lui-même.

COMMENT L'AME MEUT LE CORPS Enfin, se demander comment l’âme meut le corps, c'est

aussi, à proprement parler, poser un pseudo-problème. On dit tout couramment sans doute que l’âme meut son corps,

et saint Thomas ne s'en prive point; mais ce n’est là, dans sa

pensée, qu’une formule abréviative. Au vrai, l'âme ne meut pas le corps, puisque, comme forme du corps, elle n'est pas proprement distincte du corps (aliud quid). Elle est; encore une

fois, un constituant, non un moteur. Comme telle, elle n’a.

donc pas d'action propre: si elle en acquiert une, c’est qu’elle sera, comme dans l’homme, un principe non plus seulement animant, mais subsistant, et ce sera sous ce dernier rapport, non sous le premier; qu'elle jouera, à l'égard des fonctions spirituelles, le rôle d'agent, non pas encore sans collaboration corporelle. « La forme a pour rôle de constituer, non d'agir; elle se repose en son sujet, bien qu'elle le constitue agissant. » (Q. II de la Vérité, art. 14). Si donc on dit, comme on peut le dire en effet, que l'âme meut le corps, il faut l’entendre de l'âme incarnée, ou, ce aui revient au même, du corps animé, du corps organisé dont l'âme est l'acte. Et cela revient à dire : l'âme est le principe par lequel le corps organisé sous sa loi se meut lui-même. De sorte que, selon l'expression énergique de notre auteur, le pouvoir moteur qui réside dans le vivant n'est, à titre exécutif, que « la disposition même du

mobile », à savoir l'organisation. C'est parce que le corps est organisé, que le vivant, par un système d'échanges, peut s’imprimer à lui-même le mouvement autonome: c'est parce que l'organisation de ce corps est étonnamment complexe, que la loi de l'âme s'applique à des mouvements de plus en plus variés selon l'échelle des vivants.

L'âme et ses facultés, à elles seules, ne sont causes de rien, n'expliquent rien; prises ainsi comme causes immédiates et suffisantes des phénomènes psychologiques, ce ne sont, comme le disait Th. Ribot, que des «entités verbales ». Ce qui pense, veut, éprouve et se meut, c'est une substance muxte, non une âme dans un corps. À parler tout à fait concrètement,en matière de motion vitale, il n'y a ni âme ni corps, et Claude Bernard a tout à fait raison de dire qu’à cet égard les expressions spiritualisme et matérialisme ont vieilli.

Comment saint Thomas explique-t-il que les non-vivants ne se meuvent point, bien qu'ils aient eux aussi une sorte d'âme, à savoir leur forme substantielle, qui est, au même titre que l'âme, une idée évolutive, une idée de plan relative à la durée comme à l’être? Si, dit-il, les non-vivants n’ont point de mouvement autonome, c'est que leur organisation est trop simple pour qu'une partie y puisse jouer le rôle de moteur par rapport à l’autre, C'est donc que pour lui le moteur interne

du vivant n'est pas l’âme, mais le vivant lui-même en ses diverses parties, qui sous divers rapports s’actionnent mutuellement, en cercle. L'âme est motrice par le composé, auquel elle communique sa forme d'existence. L'âme est motrice « par ses puissances », qui sont organiques et passent à l'acte au moyen de l’organisation. Dans le mouvement ainsi ana- Iysé, l'âme est première, le reste est dépendant; mais l'âme n'est pas pour cela une cause autonome. L'âme est source des effets en tant que principe de la nature participée en commun par les éléments assimilés, lors de la génération et au cours de la régénération nutritive. Et c'est ce qui faisait dire à Claude Bernard que la vie est création, c'est-à-dire que tout en elle s'explique par la constitution du vivant, sous l'empire initial

et permanent de son idée directrice. Somme toute, il n'y a pas à rechercher comment cette chose : l’âme, meut cette autre chose : le corps, qui à la vérité n'est pas autre chose; on peut seulement se demander comment le corps animé se meut luimême selon ses diverses parties, ou comment se solidarisent ses diverses fonctions, ce qui est une question toute différente. Scientifiquement, cette question est du ressort de la psycho-physiologie et l'occupe presque toute; philosophiquement, elle peut se trancher en quelques brèves remarques,

Îl n'y a rien d'étonnant à ce qu'au sein d’un être un, bien que virtuellement multiple, toute modification sur un point entraîne une modification sur les autres. Ainsi le veut la solidarité fonctionnelle, qui correspond à l'unité d’être. Il n'est pas besoin pour cela d'une intervention nouvelle. Quand le corps lourd tombe, rien n'interviént pour‘le pousser; il tombe parce qu'il est lourd: tout au moins l'on peut penser qu'il y a là une loi immanente, indépendante de toute explication mécanique, De même, par l'effet de la loi intérieure qui régit le vivant, le vivant peut se mouvoir sans que nulle composante de force intervienne. La différence entre les deux cas consiste en ce que la loi de chute des corps est simple, tandis que la loi d'un vivant est multiple comme lui, incluant dans sa formule dynamogénique non plus une position d'équilibre seulement, mais une destinée. De là vient que les phénomènes complexes observés dans le vivant comportent des explications psychologiques et physiologiques, par lesquelles ces phénomènes sont rattachés soit à des phénomènes de même ordre, mais plus simples, soit aux phénomènes du monde inorganinique. Seulement, de la même manière que les substances inorganiques ou organiques incorporées au vivant deviennent lui et perdent leur autonomie d'existence : ainsi la loi qui les régissait cesse d'être leur loi pour se ranger sous la loi plus ample de l’idée-âme.

Deux cas sont alors à considérer. Ou il s’agit d’une nature purement végétante : alors, rien de particulier; l'harmonie intérieure s'établit et le développement se poursuit au moyen

de ces échanges circulaires, qui ht de chaque élément excité par le milieu et réagissant au milieu le moteur de tous les autres. Ou bien la nature dont il s’agit donne lieu à des manifestations d'ordre à part : telles la sensation, l’appétition, la pensée et la volonté chez l'homme. Dès lors, il n’y aura pas à s'étonner du retentissement de ces fonctions sur les interactions organiques, ni par suite surles mouvements qui les traduisent. La faculté connaissante modifiée, l'appétit modifé, le corps et ses mouvements se modifient, de même qu'a lieu la réciproque. Il y a là corrélation interne, harmonie préétablie dans l’axiome immanent appelé âme. Nos inclinations font de nous, ipso facto, des forces naturelles. Nul besoin de recourir à je ne sais quelle motion d'une âme démiurge. Ceux qui le font. s’exposent à mériter l'ironie de Titchener, définissant l'âme «un animal invisible logé à l'intérieur de l'animal visible »; on dirait, s'il s'agissait de l'âme pensante : un ange dans une chair.

L'action de l’âme est immanente au composé, et elle n'est donc pas, à proprement parler, action de l'âme, mais action dû composé sur lui-même. Les actions appartiennent aux sujets subsistants (actiones sunt suppositorum) . 1, Je suis un, pourrais-je dire, et j'ai poùvoir par mon âme sur mon corps parce que je suis mon corps, de même que j'ai pouvoir par mon corps sur mon âme parce que je suis mon âme. Je puis par moi sur moi, et cette réciprocité d'action immanente n'est que ma propre évolution comme substance mixte; il n’y a là aucun dehors, donc nul besoin de chercher des portes par où l'action de l'âme pourrait entrer dans le corps, ou celle du corps dans l’âme. Si notre âme est dite nous mouvoir, c'est parce que de notre action sur nous-mêmes, c'est elle qui est le principe.

1. H arrive à beaucoup de gens, dit saint Thomas, d’errer au sujet des formes, pour cette raison qu'ils en jugent comme de substances complètes. »

(Q. Disp. de Virtutibus, art. 11).

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