IMPORTANCE ACTUELLE DE LA DOCTRINE DU COMPOSÉ VIVANT
On peut mesurer l'importance d’une telle doctrine, en un temps où les matérialistes d'une part, les cartésiens ou platoniciens attardés de l’autre, prouvent une égale impuissance
à organiser philosophiquement les données de la science expérimentale. Tout le monde en convient aujourd'hui plus ou moins explicitement, un composé chimique est une unité dont les radicaux sont tout autre chose, une fois englobés dans cette unité, qu'ils ne seraient à l'état de substances libres. Bien plus évidemment encore, un organisme est une unité, une substance déterminée en soi, non une colonie de cellules ou d’atomes. Hors de là, nul ne saurait tenter une explication quelque peu plausible de ce fait que le vivant peut s'assimiler son milieu pour premièrement se développer; deuxièmement réparer ses pertes en se régénérant d'après les données d'un plan vital toujours identique; troisièmement se reproduire avec ses caractères spécifiques et selon les lois de l'hérédité. Or, la doctrine des formes répond à cette exigence, C'est la forme, c'est l'âme, ou, comme aimait à dire Gœthe, l'entéléchie, qui explique l'unité du mixte, l'unité du vivant, le caractère propre de l'évolution organique, de la croissance et de la défense vitales. De là cette © opiniâtreté des caractères individuels » qui frappait le penseur de Weimar, et «l'aptitude qu'a l'homme de repousser ce qui n'est pas en harmonie avec son être, »
De là cette idée en apparence étrange de Novalis, que la maladie est comme une « démence corporelle ». C'est une démence, alors que la santé est une pensée droite, puisque le régime intérieur du vivant dépend d'une idéalité immanente que détermine son espèce, et que toute déviation organique est donc une sorte d'infidélité spirituelle, une aliénation.
D'autre part, la science oblige à reconnaître et saint Thomas ne cesse d'afhrmer que si les manifestations vitales sont orientées par la forme vivante vers un but préfixé par elle, en tant qu'idée immanente, elles sont réalisées par la collaboration des propriétés élémentaires que le milieu intérieur du vivant nous révèle, avec, pour condition, le concours actif et passif du milieu extérieur. Pour le thomiste, dans l'orga-, nisme, tout se passe, chimiquement, physiquement, mécaniquement, comme s'il n'y avait point d'âme, et tout se passe,
vitalement, selon l'âme, La forme du lit, disait Aristote, n'est pas attribuable à la scie, mais à l'art, et cependant, c'est la scie qui exécute, De même, l'assimilation, qui est le tout du vivant, est, à titre exécutif, le résultat des qualités élémentaires; mais elle n'en est pas moins attribuable à l'âme. Celle-ci est l’art immanent du corps; ce n'est pas le mécanicien de Platon, ni l'esprit pur de Descartes, uni au corps on ne sait comment, pour opérer en commun avec lui un travail impossible à répartir,
À ce titre, la philosophie de saint Thomas est éminemment actuelle; animiste au sens d’Aristote, elle est à La fois idéaliste et positive, métaphysique et ouverte à toute expérience; elle mérite l'éloge qu’en faisait Wundt quand il disait : « Le résultat de mes travaux ne cadre ni avec l'hypothèse matérialiste, ni avec le duslisme platonicien ou cartésien : seul l'animisme aristotélicien, qui rattache la psychologie à la biologie, se dégage comme conclusion métaphysique plausible de la psychologie expérimentale, »