ÉTAPES ET CONDITIONS DE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE
Puisque l'intelligence est un pouvoir appartenant à une âme qui est la forme d'un corps, l'intellection sera un acte lié à l'acte du corps. En fait, c'est au milieu de phénomènes sensibles, en continuité avec eux et en dépendance d'eux, que l'acte intellectuel se produit. Îl ne s'en détachera pas. Saint Thomas ne pense point qu'aucun phénomène spirituel puisse se produire naturellement, en nous, autrement que par les voies du sensible. S'il est un événement spirituel dansl’homme, c’est bien sans doute une conversion: or saint Thomas n'hésite
pas à dire que « le changement qui a lieu du vice à la vertu comme de l'ignorance à la science, atteint à la partie spirituelle de l'âme par accident, la transmutation ayant lieu par soi dans la partie sensitive |. »
De quoi disposons-nous pour convaincre quelqu'un et changer, dans la mesure où cela se peut, l'orientation de son âme? Des sons que profèrent-nos lèvres,et qui arrivent jusqu’à son oreille; des images mentales provoquées ou réveillées en lui par ces sons, et qui se transmutent, par accident, vu sa nature mixte, en idées ou en volontés nouvelles. Il en est exactement de même des changements spontanés qui se produisent en nous; à la base, ils sont physiques, ils altèrent le corps, et nous ne pouvons les susciter qu'en modifiant, par des moyens qui d’ailleurs nous échappent, « l'organisme in-. conscient et généralisable où s’abrite l’idée ? ».
On s’est souvent étonné de voir Spinoza faire intervenir le corps dans la définition des choses en apparence les plus spirituelles : saint Thomas le fait tout autant; seulement ,cela ne se voit pas. Dans ces cas-là, saint Thomas dit l'âme; mais il l'entend de l'âme informante, de l’âme animante, de l’âme comme âme,et non point comme esprit. Or il est chez lui de doctrine générale, on l'a vu, que l’âme ainsi comprise inclut le corps dans sa définition et dans son fonctionnement, qu’elle est le corps même en acte.
Il y aurait lieu, aujourd'hui, sous le règne de la « science », de tenir compte davantage, et dans le vocabulaire même, par une retranscription enrichissante, de cette considération capitale. C’est une des conditions du renouveau thomiste en psychologie, et bien peu cependant y songent. On fait ici de la métaphysique de l'âme en termes anciens; là de la psychologie expérimentale en termes empruntés au positivisme, voire au matérialisme : il reste à ressouder ces tronçons de connaissance, à en faire une doctrine.