‹ Les grandes thèses de la philosophie thomisteChapitre 60 sur 97 · De Memoria lect · texte numérisé non relu

De Memoria lect

serait le cas, si le pouvoir de comprendre, au lieu d’appartenir à chaque âme, était une réalité commune, que ce fût Dieu ou, comme le pensaient certains philosophes arabes, une Intelligence. Pour cette raison, saint Thomas se fixe nettement, par la suite, dans l'opinion contraire,et il appelle le pouvoir qui permet en nous la transformation de |’ expérience sensible en idées générales, l'intellect agent.

En voici la place précise dans le système.

Toute théorie de la connaissance présuppose une parenté préalable entre ce qui doit être connaissant et ce qui doit être connu. Il faut, pour que le réel devienne en nous idée, que le réel soit déjà, d’une certaine manière, idée. I] l’est de Ja façon que nous avons dite (ch. IT). Le réel est une descente d'idée dans la pure réceptivité de la matière. Venant de l’idée, réalisant l'idée, il est riche de l'idée et pourra la susciter de nouveau dans un sujet apte à la recevoir. Seulement, cela ne va pas de soi; car ainsi incarnée, l'idéalité des choses ne jouit plus des caractères d’universalité, de nécessité qui en pourraient faire l'obiet de l'intelligence; elle est tombée à l'étendue, au nombre, au mouvement, à la contingence. Pour qu'elle revive dans l'esprit avec ses caractères propres, il faut que, par un moyen ou par un autre, le réel, entrant en nous, fasse retour vers sa source, se désincarne, refasse en sens inverse le chemin que l'individuation lui imposa. L'individuation, réalisée par la génération d'un être, est comme une attraction d'idée dans une matière; 1l faudra, pour connaître, opérer une extraction contraire, ou abstraction. Cela ne se peut sans un agent approprié. Et encore une fois il n’est pas indispensable, a priori, que cet agent soit conjoint à l'âme; ce pourrait être une intelligence séparée; ce pourrait être Dieu; il faut bien finalement que ce soit Dieu, puisque Dieu est source première d'intelligibilité comme de tout le reste. Pour ce dernier motif, saint Thomas appellera l’intellect agent une « lumière émanée de Dieu »; il dira que Dieu est la « cause excellente de notre cienc e ». Mais il s’agit ici des principes immédiats du connaître, et vraiment, on a le droit de considérer comme arbi-

traire et pratiquement négligeable l'opinion qui chercherait ces principes en dehors de l’âme elle-même.

En l'âme donc, nous devons supposer, outre la capacité passive de s'adapter aux choses, de recevoir en soi l'âme des choses, un pouvoir de transformation idéale en raison duquel la désincarnation du réel, commencée déjà dans les puissances sensibles, s'achève dans l'intellect et rende possible cette assimilation dans la forme, en quoi consiste l’acte d'intelligence. L'intellect agent répond à cette nécessité. On n'y pourrait échapper qu’en recourant aux idées innées, à des préformations intellectuelles qui rendraient inutile l'expérience. Mais si nous n’admettons, comme source des idées, que le réel extérieur, où l'idée se manifeste, mais n’est pas proprement existante (épsa forma non est, sed compositum per forman), il devientnécessaire de procurer cette existence, et puisque le sujet en doit être l'intellect, puisque l'objet en doit être la chose même, il faut qu'une activité spirituelle préside à la synthèse sujetobjet en quoi consiste toute connaissance.

Un triple concours intervient ici : celui de l'intellect possible, où sera reçue idéalement l'impression des images qui représentent la réalité extérieure; celui de l'intellect agent, qui tirera de ces images l'idéalité qu’elles incarnent; celui des images mêmes, qui, en imprimant ainsi dans l'intelligence, rendront compte de l'objectivité du savoir, Pouvoir actif d'idéalisation; pouvoir passif de réception idéale; pouvoir spécificateur, auquel l'idéalité donnée et reçue empruntera sa forme : telles sont donc les nécessaires conditions du connaître.

Îl est seulement urgent de remarquer que ces trois éléments ne sont pas trois choses subsistantes. Ce sont des choses au sens large du mot (res quaedam); mais ce ne sont pas des sujets. Les mots intellect agent, intellect patient, images, pris comme sujets de nos phrases, pourraient faire illusion ; mais il faut comprendre que le langage est toujours anthropomorphique. Il n’y a pas deux intellects à la manière de deux âmes. Les images, à leur tour, ne sont qu'une modification du sujet doué

d'intelligence. Mais autre est le sujet en tant que doué d'in

tellect, autre est le sujet modifiable en images. Et par ailleurs, autre est l'intellect en puissance d'intelligibilité, autre l'intellect en tant qu'il est en acte. Disons : l'âme intellectuelle, jouant son rôle immanent, a le pouvoir de communiquer aux images sensibles une efficacité de l'ordre transcendant auquel elle appartient ‘elle-même. Il s'ensuit que, douée en même temps d'un pouvoir passif, elle subit l'efficacité des images et conçoit les objets que ces images lui représentent. C'est ce pouvoir de spécification passive qui fait appeler notre faculté connaissante intellect patient, et c'est ce pouvoir actif de surélévation ontologique, dont profitent les images, qui la fait appeler intellect agent. « Un exemple tout à fait semblable serait celui d'un œil qui non seulement serait diaphane et passif sous l'action des couleurs, mais en même temps projetterait de la lumière, de façon à manifester les couleurs et à les rendre visibles en acte. Tels ces animaux dont on dit qu'ils voient la nuit, parce que leurs yeux ont un pouvoir éclairant capable d'illuminer pour eux les objets» !.

Il apparaît à travers ces explications que la connaissance intellectuelle est bien vraiment, ainsi que le disent les sensualistes, de la sensation transformée: seulement, contrairement à ce que croient ces penseurs, la transformation est totale. On dirait de même que la sensation n’est qu'une altération physico-chimique transformée; seulement,la transformation est totale. Il y a là divers ordres. Pour passer de l'un à l'autre, un pouvoir surélévateur est requis. Ce sera ici l’activité du sens, pouvoir animé; ce sera là celle de l'intellect, pouvoir d'un ordre supérieur à la vie physique.

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