LA MÉMOIRE INTELLECTUELLE
Une grave question est de savoir si les idées extraites de l'expérience sensible intérieure, des fantômes, se conservent dans l'intellect, ou seulement y apparaissent de nouveau quand se reproduisent les conditions cérébrales qui leur ont donné naissance. L'importance de la réponse était grande, aux yeux de saint Thomas; car si l'idée ne se conserve point en ellemême; s’il ne demeure d'elle qu'une capacité de revivre à l'occasion d’un nouvel éclairement des phantasmata, que deviendront nos pensées, et le souvenir de nos pensées, lorsque l'âme séparée de son corps n'aura plus à sa disposition nulle richesse cérébrale, nulle expérience d'un monde évanoui ?
Sans doute, et nous le dirons plus loin, l’âme acquiert alors une expérience nouvelle, supérieure à la première; mais le supérieur ne supplée pas entièrement l'inférieur; nous tenons à nos pensées, elles-mêmes, dussent-elles, disparaissant, se retrouver dans un équivalent étranger d’un prix infiniment plus élevé que le leur. Et puis enfin, la doctrine de l'âme veut qu'on la complète, en une matière qui se présente nécessairement à l'esprit.
Dans le commentaire sur les Sentences (IV, dist. L, q., I, art. 3), saint Thomas s'exprime sur ce point d’une façon assez dubitative. Plus tard, sa pensée s’affermit, bien que certaines expressions et, dit-on, certains incidents de sa vie, manifestent Ja permanence d'un doute, La raison d'affirmer est celle-ci. Un pouvoir spirituel, s'il est capable de recevoir une conformation nouvelle, un pli, doit pouvoir aussi le conserver, et il est bien peu probable (non videtur probabile) que le devenir spirituel aboutisse, sous le nom d'idée, à un produit ontologique moins stable que ne sont les images matérielles. Celles-ci se conservent, au milieu du flux incessant dont l'organe animé cest le siège : a fortiori la forme d'être obtenue par l’évolution connaissante doit-elle rester acquise, quitte à requérir, pour
son emploi, les conditions organiques reconnues universellement nécessaires.
Souvenons-nous que connaître, c'est éfre, à savoir être autrui, et ce, par une addition d'acte, l'acte du connu se greffant sur l’actualité antérieure du sujet.Or, entre la pure puissance à être autrui et la jouissance actuelle de cet enrichissement, qui est un acte second, il y a place pour l'acte premier, qui est l’idée acquise, non encore vécue, état d’un être formé: inconsciemment selon autrui (informatus) et prêt à en prendre conscience dès que seront réalisées les conditions imposées à la connaissance actuelle. Il semble donc (videtur) que toute idée acquise se conserve au trésor de l’âme, et sans doute indéfiniment, puisque, ici, dans l'immatériel, le flux des changements naturels ne la saurait atteindre. De sorte que toute acquisition idéale vaut pour l’autre vie, où pourtant son utilité est relative.
Toutefois, nous l'avons dit, ce n’est pas cela qu'on appelle proprement la mémoire. La mémoire a rapport au passé comme passé. Penser à une chose sans y inclure cette condition de distance temporelle, alors même qu'on y penserait pour la seconde ou la troisième fois, ce ne serait pas se souvenir. Or le temps est le nombre du mouvement, qui est une condition des choses matérielles. L'idée n'ayant rapport qu’à l'universel, donc à l'immatériel et à l'immobile, elle ne porte avec elle rien du temps, et elle peut donc bien représenter ce qui est passé, mais non pas le passé en sa forme propre; c’est dans la sensibilité que le passé comme passé laisse sa trace; c'est notre corps, qui est en nous la puissance d’enregistrement. On retrouve ce qui fut, et qui nous affecta, par un mouvement de régression que saint Thomas appelle réminiscence (acte de se remémorer). Le continu intervient là, donc aussi la matière.
En conséquence, dans l’âme séparée du corps, l’abstrait qui demeure en elle, s'il y demeure, n’y est pas inutile sans ! doute; il constitue une disposition spéciale qui conditionne l'emploi des idées venues de plus haut, détermine leur géné-
rahité à certains objets, et fait ainsi que l’âme repense ce qu'elle a autrefois pensé, en se rendant compte qu'elle le repense. C'est bien là se souvenir d’une certaine façon. Mais il reste qu'en rigueur, et selon le langage accoutumé des philosophes, la parole d’Aristote est vraie : le corps dissous, l’âme ne se ressouvient pas !. [] n’y a pas, à proprement parler, de mémoire iritellectuelle.