L’AME ET LA GÉNÉRATION
Comment, en conséquence, doit-on se représenter le processus de la génération humaine, c'est ce qui se déduit des considérations suivantes. On sait que ce qui travaille dans le semen ou dans l’œuf humain, ce n'est pas une âme, mais une vertu formative résultant de dispositions matérielles, celles-ci jouant, par rapport aux générateurs, le rôle d'instrument. Ainsi déjà se trouvent écartées deux opinions fausses : celle qui voudrait que ce fût l’âme nouvelle, qui, dès le début, fabriquât son corps, et celle qui attribue à l’âme maternelle le développement que la vie embryonnaire nous révèle.
Cette dernière supposition n'est pas défendable. Ce qui
développe l'embryon ne peut pas lui être extérieur, lui fût-il ainsi conjoint. On voit nettement que le nouvel être assimile pour son propre compte, selon sa propre loi, et non pour le compte et sous la loi de l'être maternel. De plus, il est vite doué de sensation, et puisque c’est là une opération immanente, éminemment subjective, on ne peut la partager entre deux sujets dont l’un en serait l'agent et l’autre le siège.
Quant à la première supposition, elle se défend mieux de prime abord, mais elle n’est pas non plus acceptable. Dire que l’âme est dans le semen, dans l'œuf, voire dans l'embryon non encore pourvu de son organisation essentielle, c'est oublier que l'âme humaine n'est pas un esprit, mais un acte de corps organique. Elle dépasse celui-ci en pouvoir: mais elle s'appuie sur lui comme sur son support ontologique naturel; elle vient pour ainsi dire à son appel, comme un achèvement du processus générateur, bien que cet achèvement soit pour une part hétérogène. L'âme est un besoin du corps, un désir du corps, comme toute forme est un besoin et un désir de la matière en mal d’ascension, dans la création qui { gémit et enfante »; elle ne peut donc naturellement éclore qu’en lui, et en lui à l’état de matière préparée ultimement à son acte, c'est-à-dire possédant tout l'essentiel d’une organisation humaine. Avant son organisation essentielle, le corps n’est pas susceptible d’une âme, parce qu'au début ce n’est pas un corps; parce qu'aux stades ultérieurs, ce n'est pas un corps proportionné à cette âme, pas plus qu'à la flamme n’est proportionné un combustible à demi chaud.
Ne sait-on pas que l’âme animante est au corps ce que la vue est à l'œil? Pas plus donc que la faculté de voir ne peut exister avant l'œil, l'âme animante ne peut exister avant le corps, ni l'âme proprement humaine (qui est naturellement animante) avant le corps proprement humain, c'est-à-dire le corps organisé de façon à pouvoir mener la vie humaine.