CHAPITRE VIII
À. Les Fondements de la Doctrine. — Caractère métaphysique de ces fondements. — B. La Béatitude. En quoi elle consiste dans sa forme et dans sa matière. — Thomisme et aristotélisme, —C. Les Actes humains moyen de la Béatitude. — Par quelle voie ces moyens rejoignent la fin. — Nouveau contact avec Aristote. — D. Le Plaisir et le Bien. — Leurs vrais rapports; leur rôle dans la béatitude, — Le plaisir est un bien. Le plaisir n'est pas le premier bien, — Conclusions. — E. Obligation et Sanction. — Comment la morale thomiste est en un sens une morale sans obligation ni sanction. — Nature de la loi morale. L'autonomie. — Nature de la sanction morale. Le prétendu désintéressement, — Les sanctions naturelles et les sanctions d'au delà.
À. — Le Fondement de la Doctrine.
N a souvent accusé nos morales théoriques et catho-
liques d’être a priori, de revêtir un caractère abstrait,
de reposer sur l'arbitraire d'un commandement sans justification positive, de se donner des solutions ou de les recevoir de la foi plutôt que de les fonder, bref d'ignorer ce caractère de science qu'on veut maintenant rencontrer dans toutes les disciplines. Nous n'avons pas à justifier d'autres penseurs; mais en ce qui concerne saint Thomas, la vérité est que sa morale est scientifique autant qu'il convient. Elle se raccorde à une métaphysique; mais ne le faut-il point, si
l'homme, qu'il s'agit de régir, est un être, et doit donc trouver sa loi en liaison avec les lois générales de l'être?
- Saint Thomas part de ce qui est. La vie humaine est engagée dans un ensemble de choses où l’homme prend, par ressemblances et par différences, ses caractères propres; qui l'entraîne dans un immense mouvement, dont l'origine, la fin et la courbe d'évolution conditionnent sa destinée comme cellé de tout être. Ne doit-il pas rencontrer là, par une application toute naturelle du principe d'adaptation, les normes de son activité? Quelque chose, en lui, le lui dit : sa conscience, c'est-à-dire cet ensemble d'impulsions que sa nature raisonnable subit, ces dictées que son-intelligence perçoit et auxquelles, quand il est droit, sa conduite se conforme.
Il s’agit d’une finalité. Mais d'une finalité libre; car à la dif-
férence des autres êtres, l'homme se meut lui-même vers sa
fin, après que par sa raison il a pu la reconnaitre. De là vient sa responsabilité, et aussi son risque. Le tragique de la destinée consiste en ce que l’homme est quotidiennement et continüment l'agent de son propre sort. À chaque instant de sa vie consciente — et même de l’autre indirectement — il pose l'acte qui le sauve ou qui le perd. Condition redoutable, infiniment honorable aussi, et qui est, avec la pensée, en conséquence de la pensée, notre grandeur souveraine.
L'homme moral ne peut que s’égarer et se perdre, s’il se retire du courant divin qui oriente l'être et réahse en ce tout les fins créatrices. Quand :il reste dans le courant, a fortiori s’il le favorise — et d’ailleurs en le suivant il le favorise toujours — l’homme se sauve, et avec lui la part de l'être universel attenante à son être. Il s’agit de faire aboutir sa vie; par elle d'aider à de plus larges aboutissements. Ce n’est pas un mystère, et c’est sans doute très positif.
Pour aboutir ainsi, l’homme n'a qu'à reconnaître sa vie telle qu'elle est, puis à tirer les conséquences. La morale n’est que l’art de diriger l’activité libre de l'homme de manière à ce qu'il réalise sa fin telle que sa place dans l’œuvre de Dieu la lui détermine, telle que la lui suggèrent ses propres ins-
tincts bien jugés. Ou si l’on veut, en termes un peu schématiques, mais limpides : la morale est la science de ce que l’homme doit être, en raison de ce qu'il est. .
On voit intervenir dans ce raccourci de la morale thomiste quelques notions principales qu'il faut éclaircir, et tout d’abord la notion de fin dernière, ou béatitude,
B. — La Béatitude. ?
Tout agit en vue d’une fin; toute activité recherche quelque chose. S'il n’y avait pas un terme assigné à l’action, inclus dans l’action même, rien ne sortirait de ceci plutôt que de cela: le déterminisme naturel n'aurait plus d'explication, et un hasard absolu serait le maître, de telle sorte qu'il n’y aurait plus de science possible. Mais si tout être agit en vue d’une fin, tout être ne connaît pas cette fin, et, alors même qu'il la connaît comme objet, tout être ne connaît pas cette fin comme une fin, c'est-à-dire dans sa condition de résultat à obtenir par des moyens appropriés, moyens jugés, comme la fin ellemême, et jugés dans leur rapport avec ce qui y mène. La raison. seule est en état d'opérer ce travail, et l'être raisonnable est donc le seul qui se dirige vers sa fin d’un mouvement autonome,
Quelle sera cette fin? Tout être tend, consciemment ou non, à la réalisation de lui-même, à sa conservation, à son épanouissement, et, s’il est évolutif par nature, à l'achèvement de son évolution dans le parfait. L'homme ne fait pas exception à cette loi. Etre multiple et un, il veut se déployer et s'achever selon toutes ses fonctions, dans toute son harmonie. Du moins est-ce là ce que veut sa raison, quand elle s’obéit à elle-même. Mais la raison n'est-elle pas ici le juge, participant au grand Jugement qui détermine aux êtres leur marche normale, parce que Lui-même les forma?
Et en quoi consiste l'harmonie humaine? En quoi consiste l'achèvement humain? L’harmonie consiste évidemment dans
la subordination hiérarchique des fonctions en faveur de la principale; l'achèvement consiste en la plénitude du fonctionnement à tous les degrés, dans la mesure où le permet l’essentiel. Quel est en nous l'essentiel? C’est la vie supérieure de l'âme, celle qui nous définit comme êtres raisonnables et nous distingue des animaux. À l'intérieur de cette vie, l'essentiel est la fonction la plus haute, la fonction première, dont les autres sont dérivées et servantes: l'intelligence. Ainsi, une vie pleine autant qu'il se peut, mais orientée vers la vie supérieure, vers la vie de l'intelligence, s’y réfugiant au besoin pour y trouver, soit provisoirement, en cette vie, soit définitivement, en une autre, le tout de ses désirs : telle sera la finalité humaine, que nous appelons de ce mot, propre ici-bas aux seuls humains : la béatitude.
Seulement, ceci ne résout pas la question d'objet. La béatitude ainsi envisagée est une forme d'activité: reste à lui désigner sa matière. Quels objets peuvent nous rendre heureux? À quoi nous adresser pour bien vivre? La réponse à cette question, s'il s'agissait de la béatitude intégrale, supposerait toute une anthropologie; car, nous venons de le dire, c'est en raison de ce qu'il est, que l’homme doit être ce qu'il doit être. Un humanisme intégral serait alors proposé par le thomisme, à titre de programme à réaliser progressivement, à élaborer, aussi, progressivement, car les progrès de la pensée et de l'action sont ici solidaires. Mais s'il s'agit de l'essentiel, c’est une facile métaphysique qui répond.
L'homme est essentiellement un être intelligent : donc l'objet de sa béatitude essentielle, son suprême idéal est un objet d'intelligence. Et si l’on convient que la béatitude exige le parfait dans l’ordre d'activité que l’on considère, on doit conclure que l’objet ne peut être ici que l'objet parfait, l'objet le plus élevé dans l’ordre de l’intelligible, et c'est Dieu. Nous résumons; mais on suit la courbe. Et voilà donc la béatitude humaine essentielle ramenée à la contemplation du divin.
Saint Thomas philosophe rejoint ainsi, d'une part, la foi chrétienne, qui définit la béatitude dernière comme une vision
St. Albert’s College Libra
de Dieu, et, d'autre part, l'aristotélisme le plus authentique, celui de la Morale à Nicomaque dans ses chapitres I et X.