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THOMISME ET ARISTOTÉLISME

Etrange rencontre, en apparence; gageure, que ce raccordement du christianisme — en morale! — à une philosophie païenne. Mais saint Thomas ne voit là qu'un cas particulier d'une rencontre plus ample, dont nous avons noté les fréquents succès. Du reste, une différence capitale se manifeste, dès qu’on en vient à préciser les choses. Contemplation du divin, oui! c’est l'essentiel de la béatitude humaine. Mais si vous demandez à Aristote ce qu'il entend par là, il vous répond d’une manière bien propre à décevoir ceux qui ont admis le principe, comme à justifier le cas de ses négateurs. Il ne s’agit vour lui que de cette vie; dès lors, le bonheur soi-disant humain qu'il propose n'est plus le fait que de rares privilégiés, pendant de rares instants, dans des conditions toujours précaires. Combien de sujets y trouvera-t-on adaptés? La haute pensée est le fait d’un tout petit nombre, dans une humanité que dominent si puissamment les pesées de la matière et les hasards de l’hérédité. Comment la vie s’y prêterait-elle, accaparée presque toute par le besoin et ne laissant tout au plus à la contemplation que des quarts d'heure?

Saint Thomas sent vivement l'ambiguité d'une telle situation. Il n'en maintient pas moins son adhésion aux vues aristotéliciennes, car 1l a de quoi remédier à leur insuffisance et justifier leur audace. Il y a une autre vie. Après le voyage de ce monde tout embrumé de matière, 1l y a pour nous recevoir une patrie spirituelle. Et certes, on ne peut décrire ce qui nous y attend; mais de par Dieu qui nous y appelle, la voie est ouverte à nos espérances, et la théorie présomptueuse du Stagyrite peut devenir une réalité.

Du reste, saint Thomas ne s’attarde pes ici à des recherches purement rationnelles; il ne construit pas le ciel du philo-

sophe; connaissant le ciel chrétien et sachant qu'il est le seul, c'est ce but qu'il montre au bout du chemin, et la moralité est ainsi définitivement assurée de ses bases, parce qu'elle est assurée de ses fins, qui leur correspondent. Dans la contemplation intuitive de Dieu, nous trouverons — parce que Dieu est la fontaine de tous biens — la satisfaction de toutes nos requêtes. Ce que procurent la vie sensible, la vie intellectuelle la vie familiale, la vie sociale et toutes les formes d’heureuse activité temporelle, a nécessairement son équivalent supérieur dans la Source première d’où il sort. Et d’ailleurs, la foi nous promet, grâce à la résurrection des corps, grâce aux nouveaux cieux et à la nouvelle terre, des prolongements « accidentels » de la béatitude première et essentielle. Le but est donc bien fixé et bien adapté aux exigences de son rôle. Reste à savoir comment on peut l’atteindre.

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