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LE PLAISIR EST UN BIEN

Pour saint Thomas, le plaisir est une fonction secondaire greffée sur les autres, et en dépendance de leur perfection. Lui-même est perfection, achevant la perfection propre à l'action vitale. Il n’est pas à l'égard de cette action un constituant interne, vu que l'action ou opération peut se définir sans qu'on s’en inquiète : pour caractériser la vision, on n’a pas besoin de parler du plaisir de voir. Mais le plaisir est le complément extrinsèque des opérations de la vie, à titre de reflet psychologique, d'écho, de retentissement, d’épiphénomène, ou d'accident propre (proprium accidens), et il résulte de leur perfection, intégrale ou partielle, Tellement, que Spinoza définira la joie « le passage d’une moindre à une plus grande perfection », la tristesse (le passage d'une plus

grande perfection à une moindre » (Ethique, L. NT, ch. XI, Scolie), et saint Thomas‘approuve d'avance.

On comprend par là que tous souhaitent le plaisir, de quel-que façon qu'ils le comprennent. Peut-on ne pas désirer vivre, pousser jusqu'à son terme l'expansion de la vie, goûter la vie en ce phénomène indéfinissable, qui en est comme le frisson? C'est à ce point qu’Aristote, en certain passage de l’Ethique, a pu laisser en suspens la question de savoir si le plaisir est fait pour la vie ou la vie pour le plaisir. Saint Thomas exclut fermement cette dernière hypothèse. La vie n’est pas faite pour le plaisir; dans l'intention créatrice, la délectation n'est pas première; elle est le repos de l'appétit dans le délectable, donc elle le présuppose, et la convenance de l’objet aux yeux de la raison est 1 l’essentiel;:la convenance de la délectation en résulte et en dépend. Toujours est-il que le plaisir est un bien en lui même, sinon par lui-même. Il est un bien et une semence de bien; car 1l est pour notreaction droite un merveilleux stimulant.On comprend mieux, quand on goûte l'étude: on marche mieux, surune route qui plaît:ense délectant dans la musique, on en pénètre l'harmonie; en agissant avec plaisir dans le sens de la vertu, quelle qu’en soit la forme, on offre à la vertu plus de ressources. Le plaisir n’entrave l’action que. s'il lui est étranger ou contraire; étranger, il en distrait; contraire, 1l la corrompt; mais le plaisir propre à l'action même excite nos facultés, concentre l'attention, serre le joint entre l'âme et l'objet, fait profiter celui-ci du surcroît de vitalité qu'il provoque.

Bien loin qu'on blâme le plaisir et qu’on songe à le bannir comme de nulle valeur, on doit-accorder cette proposition en apparence outrancière : au sommet de tout, 1l y a un plaisir qui est perfection essentielle, qui est valeur et bonté suprême. Il le faut bien, puisque la joie de Dieu est Dieu. On n'a rien trouvé de mieux pour louer Dieu, comme jadisles Pharaons: comme de nos temps le Pape ou un Patriarche, que de louer sa Béatitude. Mais ne s'agit-il que de nous, il est certain que le plaisir peut monter jusqu'au derré d'excellence, de richesse,

de stabilité qui est promis, si nous le voulons, à notre être même. Nos plaisirs passent; mais en lui-même le plaisir n’est pas un changement, comme l’a cru Platon. Nos plaisirs sont fragiles; mais le plaisir n’est pas de soi une fragilité; il est relatif au bien, qui ne comporte par sa nature aucune limite de valeur ni aucune borne temporelle. Si les objets qui causent le plaisir s’évanouissent, le plaisir s’évanouit; s'ils sont étroits, 1l est étroit; mais si un jour quelque bien nous arrive qui ait pour nous une valeur totale et nous promette une totale fixité, le plaisir de sa possession en révêtira les caractères; ce plaisir sera lui aussi quelque chose de durable, de suprême, de parfait. Ces qualités, 1l les recevra de l’objet; mais une fois reçues, elles seront bien siennes; et notre raison ne séparera point ce que la nature des choses a uni. Telle est, pour nous, la Joie éternelle.

Pour ces motifs, le thomisme condamne les rigorismes de toute provenance — qu'ils soient stoïciens, kantiens ou sottement mystiques — au nom desquels on poursuit le plaisir d'invectives moralement irrecevables, si elles s'adressent à sa nature même on à son emploi raisonnable. Bien mieux, non seulement l'acceptation des nobles plaisirs n’est pas un vice; c'est Je contraire, qui est un vice. Pour ce vice inattendu, saint Thomas emploie le mot insensibilité, qu'il faut traduire par refus, déviation, déformation ou amoindrissement volontaire de la sensibilité. C'est là une cffense à la raison; c'est une offense à Dieu, parce que c'est un refus de son crdre, un rejet de ses dispositions paternelles, de sa bonté. Un fils qui ne voudrait pas être heureux chez son père, tout en consentant à le servir, remphirait-1l vraiment tous ses devoirs? Pour une part, il serait ingrat et priverait l'amour dont il est éclos de son

plus cher témoignage.

é LE PLAISIR N'EST PAS LE PREMIER BIEN

Mais voici maintenant la doctrine complémentaire qui équilibre la précédente, doctrine dont la nécessité est sans

doute autrement urgente, bien que toute vérité le soit.

Le plaisir est un bien; mais il n'est pas un bien par luimême, et ne saurait donc être le premier bien. Le plaisir favorise la vie: mais 1l n’est pas le tout de la vie: il n’en est pas le principal; il suppose tout d'abord une activité heureuse: heureuse, dis-je, comme répondant à ce que nous sommes, à ce que notre raison dûment éclairée pense de nous, à ce que dit cette voix intérieure qui est en nous comme la voix de Dieu même. -

Cela s'oppose aux partisans de la Morale du Plaisir, aux hédonistes, moralistes immoraux, dont Eudoxe, dans l'antiquité classique, fut, avant Epicure, le plus célèbre représentant. Aristote faisait remarquer à ces penseurs, à l'applaudissement de saint Thomas, qu'ils s’élevaient ainsi contre le sentiment général des hommes. Les hommes aiment le plaisir; mais ils n’en demandent pas moins à juger de l'objet où ils le trouvent. « Content d’être bien aise » est une formule de moquerie : n’exprime-t-elle pourtant pas très exactement le sentiment de l’hédoniste? Un homme bien constitué est content de se sentir quelqu'un ou quelque chose, d’avoir réalisé ou de posséder un bien.

Quel est celui qui consentirait à savourer l’orgueil de la royauté à la façon des fous qui se croient rois, ou d’éterniser, en faveur des joies de l'enfance, l'enfance la plus heureuse? Qui voudrait jouir sans fin en vivant dans le crime, dût-il n'en craindre aucun retour? Etre un homme et jouir de sa rajson, de son honorabilité, de son intègre humanité;nous paraît préférable à toute joie hors la vie normale, et si voir, entendre, se souvenir, savoir, aimer, être aimé, etc., procurent des satisfactions nombreuses, nous savons bien que, n’en procurassentelles point et pût-on espérer de leur absence un regain de volupté, nous n'y renoncerions pas.

La nature a attaché un plaisir aux fonctions, pourquoi? Evidemment parce qu'elle tient aux fonctions. La preuve, c’est qu'elle a attaché les plus vifs plaisirs aux fonctions qui lui sont les plus précieuses, les moindres à ce qu’elle jugeait

moindre. Par exemple, en matière de délectations corporelles, la nature attache moins de plaisir à ce qui ne touche que l'individu, davantage à ce qui concerne l'espèce. C'est là un signe providentiel, et l’on en doit tirer que le bien du plaisir n'est, dans li intention créatrice,et par conséquent pour la droite raison, qu ’un surcroît,un appât, une précaution de sagesse, l’annonce d’une bonté qui se confie à notre sens des choses, non une occasion d'abus par attribution au plaisir d’une valeur indépendante, ni surtout première.

À la base de tout plaisir, vous trouvez une valeur hors laquelle le plaisir ne se comprendrait pas, ne se qualifierait pas, et nepourrait donc prétendre se justifier aux yeux de la loi morale. Si c'est un bien de jouir de la vérité, c'est que la vérité estd'abord un bien. Si c'est un bien, à un degré inféneur, de se délecter modérément dans la nourriture, c'est que la nourriture est un bien du corps et que, précieux en luimême, le corps est surtout l'instrument de l'esprit.

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