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MADAME LÉONIE D'AUNET

où l'on allait fort peu alors; on n'y avait jamais vu de Parisienne. Là commencèrent ies paysages austères, sauvages mais grandioses, du Nord, les montagnes escarpées, les cascades énormes, les pics neigeux, les vallées profondes, les routes dangereuses, les fermes isolées ou guaards semées dans l'espace, entre les villes très rares, et dont les habitants ont à prévoir tous les besoins de la vie, à exercer tous les métiers.

Le séjour à Drontheim initia la voyageuse aux habitudes, à i'élégance,

Mmo Léonio d'Aunet.

à l'horrible cuisine de cette capitale du Nord. La traversée de Drontheim à Hammerfest se fait le long d'une côte de granit, dont les caps et les ilôts innombrables, les bancs de rochers, les murailles gigantesques nécessitent des pilotes très habiles. Le steamer, qui ne pouvait se montrer que l'été, présentait un aspect très animé; c'était le seul lien qui favorisât les communications entre les groupes clairsemés d'habitations. Aussi quelle fête que son arrivée, que d'acclamations, de drapeaux hissés, d'exhibitions de belles toilettes! Pour lui on met toutes voiles dehors, soieries, bijoux, dentelles, habits de gala, car c'est la vie qui revient, ce sont les amis, les pro-

venances du Sud, les modes (de France!), les livres, les nouvelles et les rires étrangers.

Plus il avançait vers le Nord, plus Le tableau devenait morne et Bombre on ne voyait plus sur terre, sur l'eau, dans L'atmosphère que du blanc, du gris et du noir. Telles étaient les lies Loffoden, où Les pêcheurs de Christiania et de Bergen vont gagner un maigre pécule, au prix de millp danf et de dures privations.

Enfin on atteignit Hammerfol. à vingt lieues du cap Nord, La ville la plus septentrionale d'Europe, la seule où il y ait véritablement trois mois de jour et trois niois de nuit.

Le jour de son arrivée, Mme Léonie d'Aunet, après s'être installée tant bien que mal, s'était mise à écrire à sa mère; se sentant fatiguée, elle demanda L'heure à son domestique.

« Madame, il est minuit et quart. — Comment ! Mais il fait grand jour. — Madame, le soleil ne se couche pas ici en cette saison juillet . - Elle sortit pourvoir ce jour insolite; il était triste, couvert, mais tout semblable à celui de la journée. Bientôt elle éprouva, malgré ses efforts pour se faire une nuit artificielle, ce malaise nerveux, cette quasi-impossibilité de dormir que ressentent presque tous les voyageurs dans ces régions. Oh ! Le triste séjour que cette agglomération de soixantemaisons enbois barbouilléesd'ocre, dont une douzaine au plus sont habitables! Et que l'amour du lucre est assez puissant pour retenir une population sous ces latitudes, sur cette terre inculte au climat meurtrier, dans des ténèbres où le froid du long hiver est de 33 de§

La pierre s'y effrite; les navires russes et hollandais apportenl Le bois de construction; quelques Anglais et Hambourgeois se joignent à eux pour fournir tout ce qui est nécessaire à la vie, excepté le poisson et les huiles qu'on en extrait, qui sont la richesse trop odoriférante du pays. Le* chaumières couvertes de gazon présentent aux regards la seule végétation de l'endroit et chaque matin on voit les ménagères y monter leurs chèi afin qu'elles broutent quelques bouchées d'herbe fraîche!

La nourriture des humains est affreuse : du veau et du saumon -<>!it les immuables plats de résistance; les soupes varient entre L'orge aux tranches de citron (contre le scorbut) et le seigle aux cerises sèche

Les Norvégiens du Finmark sont frêles, hi.ls. pale?, ont la barbe rare et les cheveux clairs; lents, bavards, curieux, trompeurs, mais non voleurs, ils contrastent avec leurs clients les Busses, grands, bb inds, vigoureux . barbus, colore-, intelligents, actifs et gais. Tout ce monde passe son temps à se tromper le plus possible. Quatre fois par an. la lutte est épique entre les Russes et les Lapons qui viennent, dans leur- barques doublées de peaux de phoque, échanger les produits de leur pêche contre du beurre, des vêtements, de la farine et de l'eau-de-vie toujours.

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Quelques familles laponnes se sont fixées à Hammerfest, ce qui a permis à Mme Biard de donner des détails amusants sur leur aspect et leurs mœurs. Elle assista même à un mariage et « entrevit, dit-elle, à la laideur humaine, des horizons variés et infinis qu'elle n'avait jamais soupçonnés »

La voyageuse, en quittant l'église, fut éblouie par le premier rayon de soleil qu'elle eût encore vu; ceci lui suggéra l'idée d'aller au milieu des rochers, jusqu'à un plateau d'où la vue était très étendue. Tout à coup elle aperçut à l'horizon la belle voilure d'un grand navire. Il se rapprocha ; avec une violente émotion elle reconnut le drapeau tricolore, l'image de la patrie ! C'était la corvette la Recherche, qui devait porter les voyageurs, au Spitzberg !

Voir des visages français, entendre parler français, quitter Hammerfest, triple joie ! Avant de se remettre en route, la mission fit une excursion à la petite baiedeHavesund, située tout près du cap Nord. Là demeurait, dans une maison unique, dernier logis humain du Nord, un riche négociant, M. Ullique, avec sa femme et cinq filles blondes, roses et gracieuses. Il passait les mois de clarté à échanger de l'huile de baleine contre de l'eaude-vie et des peaux de phoque contre de la farine ! Le reste du temps il se chauffait et supputait ses gains chèrement achetés.

En 1793, deux jeunes gens s'étaient présentés chez son père, qui, charmé de leur aimable compagnie, les avait menés au cap Nord et comblés d'attentions. Quelques années après, il apprenait que M. Froberg se nommait en réalité Louis-Philippe d'Orléans et M. Muller, son compagnon, M. de Montjoye-

Il en était résulté que le fils de l'hospitalier négociant avait été élevé dans l'amour de la France et du nom d'Orléans. Ces sentiments reçurent un nouveau stimulant, lorsque la mission dont faisait partie M. Biard olfrit à M. Ullique II un beau buste en bronze de Sa Majesté le roi des Français, envoyé en souvenir de la cordiale réception d'autrefois.

Le portrait du souverain fut installé avec solennité, au bruit de vingt et un coups de canon, tirés par la Recherche, de frénétiques hourras nor-| végiens et de force bouchons de Champagne.

Le 17 juillet la Recherche faisait voile vers le Spitzberg ot l'atteignait le 31, après avoir, sur sa route, reconnu l'île Cherry, découverte en 1506 par

un navire hollandais ci nommée, jusqu'en IGO.'t, L'Ile Ueeren ou de l'Ours, parce qu'on y avaii tué, en débarquant, un ours blanc ionç de neuf pieds.

On était donc au but du long et aventureux voyage, à 250 lieues du pôle, dans celle baie Madeleine, le dernier mouillage possible pour un gros navire. L'île du Spitzberg, dont on n'a pas encore pu explorer l'intérieur, a soixante lieues de Long sur trente-cinq de large. La baie située a l'extrémité ouest est entourée de montagnes granitiques, hautes de L500 à 1800 pieds. Entre chacune d'elles se sont formés d'immenses glaciers convexes qui augmentent toujours, car un été de quelques semaines ne peul fondre les énormes amas do neige sous lesquels se trouve la glace.

rendant neuf mois au moins, c'est le royaume des brumes et des ténèbres; à partir de novembre, le mercure gèle, on casse l' eau-de-vie à coups de hache et. le froid pst de 45 à 50 degrés!

Tel est le redoutable pays que la jeune femme affrontait. Pendant le sommeil qui suivit la jetée de l'ancre (on ne pouvait alors parler de nuit), le dégel commença. A l'immobile solitude, au silence profond, avaient succédé l'agitation et le tumulte; une flottille d'iles mouvante-, changeant de forme à tout instant, brillantes comme de monstrueux diamants, saphirs, émeraudes et opales, enveloppait la corvette. « On eût dit les débris d'une ville de fées; clochers, colonnes, minarets, ogives, pyramides, tourelles, coupoles, créneaux, volutes, arcades, frontons, assises colossales, sculptures d'une finesse merveilleuse tombaient, se heurtaient, se brisaient avec un fracas épouvantable; c'était, au milieu des tourbillons de ni de rauques mugissements, des décharges de mousqueterie et d'artillerie; on assistait à cet effondrement avec un mélange d'admiration et d'épouvante.

En face de ce spectacle magique, le rivage s'étendail sinistre, jonché des gigantesques ossements de phoques et de morses laissés par les pécheurs qui venaient autrefois jusque-là faire de l'huile de poisson.

Mme d'Aunet, descendue à terre en fait de terre on ne voyait que de la neige), se trouva, en s'avançant vers l'intérieur, dans une espèce de cimetière, devant des restes humains. « Plusieurs cercueils, à niuitié ouverts et vides, avaient dû contenir des corps que la dent des ours blancs avait profanés. Ne pouvant creuser de fosses dans la glaee, on avait placé -ur le couvercle des cercueils d'énormes pierres, mais les robustes bras du gros homme en pelisse les avaient déplacées; des ossements à moilii saient àl'entour. » Mme d'Aunet les recueillit pieusement et les replaça dans les bières. Quelques tombes avaient été épargnées et contenaient eni des squelettes, ou des corps à différents degrés de conservation. La plupart ne portaient aucune indication: sur l'une cependant on lirait : Dordrechtllollande, 1783; le nom était devenu illisible, Un antre marin était venu

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