MADAME LEONIE D'AL'NET
de Brème; sa mort remontait à 1697. Deux cercueils placés dans un creux de rocher étaient encore intacts, et les corps qu'ils renfermaient avaient non seulement leur chair, mais leurs vêtements. Ils ne portaient pas d'inscription. La jeune femme compta cinquante-deux tombes dans ce champ des morts, plus affreux qu'aucun autre, et lui fit donner le nom de Presqu'île des Tombeaux.
Pour la première fois elle fut saisie d'un effroi indicible, à la pensée
Vue de la baie de la Madeleine. — Dessin de Foulquier, d'après l'atlas des voyages de la corvette la Recherche.
qu'elle pourrait y prendre sa place et surtout en songeant aux tortures qu'un hivernage dans ces ténèbres glacées devait inlliger avant d'amener la mort. Elle n'était pas seule à bord à s'en préoccuper, et une conversation entre quelques matelots, qu'elle saisit sans le vouloir, augmenta ses terreurs. On parlait d'elle ; on déplorait assez crûment qu'on eût amené une femme si délicate ; « bien sûr elle partirait la première. On avait bien des vivres pour un an, mais pas de combustible, et certainement elle ne supporterait pas le froid. Le maître d'équipage, homme d'expérience, démontrait qu'au contraire, la présence de la « petite dame » serait très utile. Ce qu'il y a le plus à craindre en pareil cas, c'est la démoralisation; elle tue plus que le froid
et le scorbut; on soignerait, on dorloterait la petite dame, et tant qu'elle vivrait, on se servirait de sa force de résistance pour remonter le mural des hommes. Le capitaine l'avait dit au lieutenant; ainsi! »
Ces beaux raisonnements encourageaient peu la passagère, car elle était très souffrante, des nerfs surtout, malgré toutes les précautions prises. Sa cabine (celle du commandant) capitonnée, enveloppée de peaux de renne etd'édredons, ressemblait plus à un nid qu'à une chambre Néanmoins elle ne pouvait y dormir. Elle avait adopté l'habit d'homme, beaucoup plus chaud que celui des femmes, coupé ses long cheveux afin d'abréger sa toilette; elle vivaitdans la laineet la fourrure, se souciant pou de n'avoir plus forme humaine. Malgré tout, cette étrange vie la faisait souffrir comme un cauchemar. Les seuls moments où elle eût vraiment chaud lui étaient pror curés par le jeu des Montagnes russes naturelles et gigantesques, jeu auquel on se livrait avec ardeur. Un seul jour, le 10 août, les grand- rideaux de brume s'écartèrent, comme tirés par des mains invisibles, et le soleil, un vrai, beau, éclatant soleil, fit resplendir le Spitzbcrg d'une beauté féerique, éblouissante, surnaturelle, qu'on eût voulu adorer à genoux! Mais hélas! le lendemain l'ombre paraissait plus obscure, le brouillard plus triste, le froid plus intense, les gémissements de la rafale plus sinistres, l'immobilité plus funèbre après cette apparition sublime !
Le 14 on s'éloignait enfin, le cœur soulagé, de la baie Madeleine, après avoir gravé profondément sur une grosse roche le nom de la corvette, les dates de l'arrivée et du départet les noms de toutes les personne- présentes. Colui de la courageuse passagère reçut galamment la première place et, comme elle l'a dit, s'il n'était pas le plus illustre, il était le plus étonnant.
Avec quelle joie elle revit la triste plage, les collines nues et stériles, les pauvres maisons, les misérables habitants de Hammerfest ! Elle était saui fière et ravie! Néanmoins les épreuves n'étaient pas terminées. M dgré les conseils des gens du pays, M. et Mme Biard résolurent de traverser la Laponie, cent lieues de plaines pierreuses ou boueuses, de marais interminables, car l'été la neige se change en eau vaseuse et, comme il pleut beaucoup, il est très rare qu'on soit tout à fait sec. On voyageait à cheval, guidé par les hommes et les chiens, avec une tente de soldat pour abri et une marmite en fonte pour batterie de cuisine.
11 y avait vingt-deux jours qu'on n'avait aperçu un lit, quand on atteignit Haparanda. Souvent la voyageuse exténuée s'affaissait sur la terre mouillée et s'endormait dans son manteau.
Depuis vingt-deux jours elle n'avait pas quitté -es vêtements d'homme, qui tombaient en haillons. Luxe inouï! Haparanda possédait une aulx r§ Quand elle s'aperçut dans une glace, Mme Biard ne se reconnut pas! Une longue toilette, puis, sans rien voir, ni rien entendre, ni rien manger, la
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voilà dans un vrai lit! Quelles délices! Elle y resta quarante-huit heures; elle eût souhaité y rester huit jours.
Mais il fallait se remettre en route, en voiture cette fois, et quelle voilure ! De Haparanda à Stockholm, dix-neuf jours de sapinières. C'était long ! En revanche quels bons relais chez les paysans suédois, propres, aisés, hospitaliers, confortables dans leurs maisons de bois à douce odeur résineuse ! Les excellents repas de gibier! Les nuits reposantes dans des draps qui sentaient la bonne lessive. Après le pôle arctique et les marécages lapons, c'était Capoue! Quelle joie gourmande à Stockholm de croquer deux pommes venues de France, fruit qu'on n'aimait pas eu Normandie ! El les admirables aurores boréales rouges de la Suède Méridionale, tandis que celles de l'extrême Nord étaient couleur de soufre !
Après avoir traversé trop vite les belles et poétiques provinces orientales de la Suède, la voyageuse s'embarquait à Ystad et rentrait en France par le Mecklembourg, Berlin, Dresde, Leipsig, Casse], Mayence et l'Alsace, ayant héroïquement conquis sa place parmi les femmes qui ont, au péril de leur vie, ajouté un chapitre inédit à la description véridique de pays presque ignorés.
MADEMOISELLE LISE CRISTIAM
Parmi les femmes qu'une imagination ardente et les séductions de l'inconnu jetèrent dans des aventures lointaines ei périlleuses, on ne peut refuser un souvenir attendri à une jeune artiste très française, malgré son nom italien, que les hasards de la destinée jetèrent dans un milieu où jamais ses pareilles n'avaient pénétré.
Admirablement douée, Lise Cristiani s'était fait, avant vingt ans, une belle réputation musicale, avait conquis à Copenhague le titre et le brevet de violoncelliste du roi et en Suède le surnom de Sainte-Cécile française. En 1882, elle alla tenter la fortune à Saint-Pétersbourg . In <l<-uil de cour interdisait à ce moment toutes les fôtes. Ce fut une grande déception pour la jeune lille; entraînée par le mirage et l'amour du nouveau et de l'imprévu, elle céda à des influences plus amicales que prudentes et se i résolument à travers la Sibérie, avec une femme de chambre russe, un vieux pianiste allemand qui remplissait le double rôle d'accompagnateur et de protecteur et son fidèle stradivarius. Ses lettres à -a famille ont donné un récit vif et spirituel de son étrange entreprise.
Le général Mourawiev, gouverneur de la Sibérie, allant avec sa famille d'Irkoutsk à Kiachta, ville frontière de la Chine, emmena la jeune virtuose. 11 fallut traverser ce dangereux lac Baïkal, un des plus grands du monde, qui a 2S00 lieues carrées de superficie, reçoit les eaux de 80 rivières et par endroits est profond de 3300 pieds. Les vents y sont variable-, les côtes sans abri, les navires très peu sûrs et par conséquent la navigation dai reuse.
La ville de Kiachta, la dernière de la frontière russe, n'esl qu'à 360 lieues de Pékin, où Mlle Cristiani aurait bien voulu aller, si les Chinois l'avaient permis! Kiachta, divisée en deux parties bien distinctes, l'une russe, l'autre
MADEMOISELLE LISE CRISTIANT.
chinoise, et séparées par une esplanade fermée, offre cette singularité que du côté chinois c'est une ville exclusivement masculine ; il n'est pas per-
Mademoiselle Lise Cristiani.
mis aux fils du Céleste Empire d'y amener leurs compagnes. Ils n'y viennent que pour leur négoce ; aussi leurs demeures, bien que soignées, élégantes
même, ont-elles un aspect glacial.
Invitée il dîner chez le gouverneur chinois, la petite caravane russe eut le plaisir de goûter successivement à une multitude de mets dan- cinquantedeux soucoupes. Le repas se termina par huit soupes à la viande, ce qui est le minimum de la politesse dans le pays. Les convives avaient apporté leur pain et leurs couverts : l'un est inconnu, et les autres sont remplacés par ces petits hâtons d'ivoire que les Chinois manient avec tant d'adresse. Beaucoup de porc, de graisse, de vinaigre, <le l'eau-de-vie sucrée poui tout breuvage, mais après le diner un thé exquis et d'excellentes confitures, tel fut, en résumé, le menu.
Par courtoisie, le maître de la maison avait changé de costume après le dessert; il conduisit ses hôtes d'ahord au principal temple de la ville, liebeau, très orné, et contenant d'affreuses idoles; puis au théâtre assez barbare, où, pendant les entr'actes, il y eut, dit spirituellement la musicienne au supplice, des salves d'instruments. Le lendemain on rendit la politesse à ce mandarin; qui affirmait ignorer l'existence du pays appelé la France après quoi on se sépara très bons amis, sur un échange de présents variés.
Une visite encore plus intéressante fut faite dans les steppes des en- • virons, chez un chef des Bouriatcs, Mongols nomades, pasteurs, braves, gens hospitaliers, francs, et qui gagnèrent évidemment les sympathies de la jeune voyageuse. Trois cents cavaliers en robes de satin et bonnets pointus garnis de fourrure, armés d'arcs et de flèches, et montés sur de merveilleux chevaux, escortèrent leurs hôtes en exécutant pour eux fantasias d'une adresse inouïe. Toujours pour leur faire honneur, ils ate- Ièrent leurs montures aux véhicules, et emportèrent ceux qui les occupaient dans un galop plus vertigineux qu'agréable. <»n arriva cependant sans avoir rien de brisé, et, sous la tente de feutre, on dîna beaucoup mieux que chez le mandarin, avec accompagnement de Champagne.
On admira d'innombrables troupeaux de moutons, de chevaux el de chameaux avant de se rembarquer sur le lac Baïkal pour rentrer à Irkoutsk à la fin d'octobre 1848.
Le 15 mai suivant, Lise Cristiani « s'engageait dans une de ses folles entreprises » qui allait ajouter deux mille lieues aux trois mille la séparant déjà de sa patrie! Elle appelait cela, « compléter sa vie d'artiste ».
On sortit d'irkoutsk à 3 h. 33 (chiffre de bon augure che/ I,- suju-r-t itieux russes), dans des voitures attelées de sept chevaux el suivies chacune de six cosaques à cheval, au son des cloches et des acclamations. A quelques pas de la ville, un saint prêtre, debout près d'une croix, jeta une bénédiction sur la caravane, qui en fut tout émue. Au premier village où condui-ait une belle route bordée de rhododendrons en fleur, le galowa ou maire attendait devant l'église, à la tète de la population, pour offrir le pain et la pre-
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mière de ces salières dont on récolta en chemin une telle collection, qu'on aurait pu, par la suite, en faire le commerce.
On allait à Okhotsk. — « Savez-vous, dit un jour à la jeune fille le général Mourawiev, ce que nous allons faire là-bas? Nous allons en expédition aux embouchures du fleuve Amour, pour en prendre possession au nom du gouvernement russe. Les Anglais y prétendent, mais j'ai l'ordre de soutenir que l'une de ses rives nous appartient. Michel N... a été envoyé d'avance pour annoncer sur les lieux nos intentions et la prochaine arrivée d'un bâtiment de guerre qui vient de faire le tour du monde et qui va nous prêter son appui... Nous allons, chargés de présents destinés à nous rendre favorables les sauvages de ces contrées. Les Chinois n'hésiteront pas à nous céder une rive, quand on leur aura fait comprendre que c'est pour les garantir des Anglais. — Eh bien! va pour la conquête des bouches de l'Amour ! s'écria Lise Cristiani ; il sera assez original d'y voir participer une Parisienne jouant du violoncelle, surtout si l'on tire le canon! » — On le tira beaucoup, mais amicalement.
Peu de jours après on descendait mollement et en joyeuse compagnie la Lena, l'un des plus grands fleuves de l'Asie septentrionale, qui traverse toute la partie orientale de la Sibérie et se jette au nord, dans l'océan Glacial, après un cours de 700 lieues.
Dans ces contrées on fît connaissance avec les Toungouses et les Iakoutes, ces affreux sauvages de race mantehoue, à !a grosse tête, au corps robuste, aux jambes grêles, nomades, chasseurs et pêcheurs, idolâtres et communistes dans le sens le plus étendu de ce mot. Ils considèrent la femme comme un animal inférieur et font d'elle une bête de somme.
A peine arrivé à Iakoutsk, on repart le i juin pour Okhotsk, dans des voitures attelées de chevaux endiablés qui n'ont jamais senti le harnais. C'est par miracle que l'on gagne le but avec sa tête et tous ses membres, au commencement de juillet. A Okhotsk, on prend la mer pour un trajet de 350 lieues; mais que sont les brumes, les calmes ou les colères de l'Océan Pacifique après la course fabuleuse qu'on vient de faire ! Un seul incident pendant la traversée : une nuit, ou du moins à une heure qui devait être la nuit (elle n'existe presque pas en cette saison), le navire est secoué d'une manière insolite; tout le monde se précipite sur le pont. — Qu'y a-t-il ? — C'est une baleine qui est venue se promener sous la coque et comme Mme Cristiani et son stradivarius ontjelé pendant la soirée leurs plus belles mélodies à la brise, il est décidé, convenu que les baleines sont des dilettantes et que celle-ci a été attirée par la sirène!
Nous voici en Kamtchatka, à Petropaulowsk, sa capitale, entrepôt du commerce russe-américain dans ces régions, port magnifique, sans rival, enveloppé d'un amphithéâtre de volcans, les uns éteints, les autres en acti-
'tO
vite, port qui pourrait abriter, dit-on, les Qottea réunies de toutes b~ puissances du monde. Sa population n'est qne de 4 000 âmes, mais on esl surpris d'y trouver toutes les ressources, toul le confort, tous les raffinements
imaginables.
Les tribus qui peuplent le Kamtchatka, « ronqui-es par le sabre et Laptisées clans le sang », sont restées au fond sauvages et païennes. Pendant l'hiver elles se réfugient dans des huttes souterraines, de forme conique,
Mademoiselle Cristiani daus les marais do la Sibcrio.
ouvertes par le haut, dansent autour de leurs feux toujours allumés et se soucient peu de la neige. Pour elles, le roi des animaux est le chien. C'esl lui qui fait le traînage et les transports pendant l'hiver, avec une intelligence et une rapidité qu'égaleraient à peine les chevaux. L'été, les braves bètes se reposent. Ils sont au nombre de cinq ou six mille, non loin de la ville, au bord d'un ruisseau à ceul bras qui serpente au pied d'une colline : là chacun se creuse un abri dans la terre. Deux fois par jour on leur porte à manger du poisson séché au soleil; s'ils aperçoivent des inconnus, leurs hurlements sont à faire frémir.
Le séjour à Petropaulowsk ne lut que de trois jours, rendant cinquante-