‹ Les Grandes voyageusesChapitre 14 sur 52 · MADEMOISELLE LISE CRISTIANI · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE LISE CRISTIANI

cinq jours on louvoya, et l'on s'ennuya sur le Pacifique brumeux, en compagnie des baleines, morses, veaux-marins, phoques, etc., tirant le canon à tout propos et hors de propos, admirant des clairs de lune splen-

Tuinbeau de MailcmoisoUc Cristiani.

dides, des nuages lumineux, les étoiles de mer, subissant quelques bourrasques très brutales et arrivant enfin aux bouches de l'Amour, au nouveau port d'Ayanc, où l'on célèbre avec un bruit infernal L'anniversaire du couronnement de l'Empereur. Encore quatre jours de repos, el puis le voyage vraiment terrible commence.

On monte les coursiers que nous connaissons déjà. Le cri : « en avant) » s'échappe de toutes les poitrines. Aucun ne le pousse et ne le répète avec une ardeur plus fébrile que notre jeune Sainte-Cécile métamorphosée en Walkyrie chevauchant à travers la tempête. La neige se met à tomber e1 bientôt un immense linceul couvre la terre; on fait des étapes insensées; on mange quand on peut. Un jour, Lise Christian! se détourne de la route un employé du général passe et lui jette ces mots : « Je vais à la station chercher des porteurs; Madame ne peut plus continuer à cheval. — Je vous suis. — Très bien, mais je vous préviens que je ne m'arrête pour rien, quelque obstacle qui se présente. — Convenu ; marchez! »

Alors commence une course vertigineuse à travers les rochers, les houes, les marais; on monte, on descend, on remonte, les chevaux -'•'puisent, on les frappe; la nuit vient; ils butent à chaque pas; l'inexorable guide n'écoute rien, il va, il va toujours; la jeune fille le suit comme entraînée parle chasseur noir delà ballade; elle demande grâce. « Impossible! Ordre du général! — C'est bien,crie-t-elle, à la garde de Dieu! » Elle pi deux fois la bride autour de sa main, pousse un cri sauvage, éperonm U malheureuse bête qu'elle croit voir s'abattre à tout instant, se jette en désespérée à travers tout ce que le hasard ou le diable mettent sur son passage et arrive enfin à demi morte, ayant fait dix verstes en une heure, dans l'obscurité. « C'eût été impossible, dit-elle, si j'y avais vu clair! »

Quelle organisation féminine civilisée se jouerait impunément à de pareilles épreuves? Dès son retour à Yakoutsk, l'énergie de Mlle Cristiani faiblit; elle écrit : « Cet éternel linceul de neige finit par me donner le frisson au cœur. Je viens de parcourir 3000 verstes de plaines; rien, rien que delaneige! La neige tombée, la neige qui tombe, la neige qui tombera! Des steppes sans limites, où l'on se perd, où l'on B'enterre ! Mon âme a fini par se laisser envelopper dans ce drap de mort; il me semble qu'elle repose glacée devant mon corps qui la regarde sans avoir la force de la réchauffer. »

La pauvre enfant chantait son Requiem.

Elle revit des climats plus doux sans retrouver ses forces, ni son insouciante ardeur. Le 3 septembre 1853, elle écrivait de Vlady-Kaafat. petite ville du Caucase : « Je viens de faire un voyage qui a duré un an et vingtcinq jours. J'ai parcouru plus de 18 000 verstes de route c'est-à-dire plus île cinq mille lieues de France; j'ai visité quinze villes de la Sibérie..., traversé quatre cents cours d'eau. J'ai fait tout ce chemin en brishka, en traîneau, en charrette, en litière, tantôt traînée par des chevaux, tantôt par des rennes ou des chiens, quelquefois à pied el plus souvent à cheval...: j'ai reçu l'hospitalité chez les Kalmouks, les Kirghis, les Cosaques, les Ostiaks, les Chinois, les Yakoutes, etc., etc. Je me suis fait entendre en de»

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