MADEMOISELLE LISE CRISTIANI. S
lieux où jamais artiste n'était encore parvenu. J'ai donné, en tout, quarante concerts publics, sans compter les soirées particulières... et j'ai vérifié par moi-même l'exactitude de ce proverbe : Pierre qui roule n'amasse pas mousse.
« J'ai la mort dans l'âme..., mes douleurs croissent, mes forces diminuent; que devenir donc? J'ai tout essayé, même de ce damné pays où tout buisson cache une embuscade; au lieu de la balle que je cherchais, je n'ai attrapé que des bonbons enlevés à Schamyl dans une escarmouche; n'estce pas du guignon? »
Vers la fin de septembre elle arrivait à Novo-Tcherkash, chez les Cosaques du Don. Le choléra y régnait. Lise Christiani, dans sa disposition de corps et d'esprit, était une victime désignée; elle succomba le 21 octobro 1853. Les habitants, touchés de cette triste destinée, élevèrent à la jeune et belle française un tombeau sur lequel est représenté, au pied d'une grande croix, l'ami fidèle, le compagnon inséparable, la seconde àme de l'artiste : son bien-aimé stradivarius
MADAME DE BOURBOUIJ >.\
Lorsque, en iSiii, M. de Bourboulon, ministre de France en Chine, dal quitter ce pays après la signature des traités et conventions favorables aux étrangers et aux chrétiens, il comprit qu'il pouvait rendre de grands servions à la science et aux; intérêts français en pénétranl dans des régions connues des seuls Russes parmi les peuples d'Europe. Il décida donc de franchir par terre les 8000 kilomètres qui séparent Pékin de Moscou, au lieu de regagner la France en reprenant la mer pour la sixième fois. Mme de Bourboulon n'admit pas un instant la pensée de se séparer île lui. L'entreprise n'était pas sans présenter de grandes difficultés et des dang de bien des sortes, surtout pour une femme dont la santé avait déjà beaucoup souffert du climat et des émanations délétères du sol de Shang-Haï. lieux mille kilomètres de la roule devaient plus particulièrement mettre ù de dures épreuves les forces physiques el l'énergie morale de la voyageuse. Peut-être était-elle en partie redevable au sang écossais cpii coulait danses veines, de l'énergie entreprenante et persévérante qu'elle montra.
11 s'agissait de traverser des steppes immenses, désertes, Bouvenl arides, sans routes tracées, des montagnes esearpi'e-. de- . ■ -véritables ebaosde rochers et de pierres, de franchir des rivières el des lacs dangereux, de passer à travers les peuplades barbares de la Mongolie el de la Mandchourie, d'alterner entre la litière, le cheval et d'horribles charrettes non suspendues, de coucher sous la tente, de vivre de laitage el de biscuit si les provisions venaient à manquer, de subir des trombes de poussière et de sable, les piqûres de myriades d'injectés, des variations subites de température. Mme de Bourboulon ne se laissa effrayer par rien et supporta de vives souffrances avec tant de courage, que liés rarement elle interrompit les notes si intéressantes qu'on lui doit sur l'aspect physique des p iys
MADAME DE BOURBOl'I.ON".
qu'elle traversa, sur le caractère, les coutumes et les usaucs «le leurs habitants. Vêtue en homme, longue tunique grise à brandebourgs, vaste pantalon à la turque, bottes à l'écuyère, chapeau à larges bords, elle fit à cheval les 206 kilomètres de Pékin à Kalgan, et souvent, pendant la durée du voyage, préféra sa monture aux autres modes de transport. Les Mongols ne connaissent pas d'autre allure qu'un galop effréné, fou, et les bonds d'une voiture sur les escaliers naturels qui passent pour des routes, deviennent assez vite un supplice intolérable. Parfois les admirables chevaux du pays eux-mêmes ne trouvaient plus où assurer leur pied de chamois et il fallait se résoudre à marcher dans les roches écroulées.
Aux voyageurs français s'était jointe Mme de Baluseck, femme du ministre de Russie. Après une courte station chez les héroïques Pères lazaristes de la Chine septentrionale, très désireux de remercierM.de Bourboulon et de lui montrer la croix qui. grâce à ses efforts, se dressait depuis quelques juins seulement sur le portail de leur grand domaine, on s'arrêta dans la commerçante et curieuse ville frontière de Kalgan, on franchit la fameuse grande muraille Madame de Bourbouion.
qui escalade si hardiment
les plus hautes montagnes et l'on descendit dans la Mongolie, « la Terre des Herbes », où le désert s'étend dans toute sa majesté d'abord, et dans toute son horreur ensuite. Le 24 mai on couchait pour la dernière fois sous un toit; la mission française échangeait la protection des mandarins chinois pour celle des officiers mongols <■« prenait la route du désert de Gobi, « le désert de pierres ». Jusque-là le voyage n'avait été qu'un plaisir fatigant; l'épreuve réelle et cruelle allait commencer.
Une petite calèche pour les deux dames, douze charrettes el des chevaux à volonté pour la suite, soixante Mongols, et de nombreux chameaux pour transporter les provisions de toutes sortes (y compris le combustible qui manque absolument), formaient la caravane. On couchail SOUS des tentes de feutre imperméable, épais de deux on (rois centimètres et doublé
de riches soieries chinoises; les nomades qu'on rencontrait vendaient du laitage, des moutons, du fromage de lait de brebis ou de chamelle. Sous ce rapport, il n'y avait pas à se plaindre, mais l'allure des attelages infligeait de vraies tortures. On était littéralement roulé dans les steppes, jusqu'à en éprouver le mal de mer; tout se brisait, les monnaies se broyaient par le frottement; on ramassait des poignées de limaille d'argent; on semait la route de débris, et si l'on montait à cheval pour reposer un peu ses membres endoloris, il fallait suivre les charrettes lancées au triple galop. « On ne conçoit pas, disait Mme de Bourboulon, que la machine Domaine soit assez solidement construite pour supporter de telles secousses. »
Et devant soi, rien qu'une immensité de pierres. Sur une étendue de 600 kilomètres, on ne rencontra qu'une seule construction : une petite pagode en briques rouges.
Parfois les pierres cèdent la place au sable profond dont les trombes menacent de tout engloutir, ou bien encore aux prairies tourbeuses, où Mme de Bourboulon faillit périr un jour qu'elle s'était laissé entraîner par la beauté sauvage du site; heureusement pour elle, son cheval, effrayé de se sentir sur le sol mouvant, s'emporta et la ramena vers la caravane.
A cette Mongolie Pétrée succède la Mongolie septentrionale, confinant à la Sibérie et jouissant d'une abondance et d'une fertilité extraordinaires : hautes montagnes, grands lacs, fleuves puissants, forêts et pâturages admirables, mines de houille, d'argent et de cuivre, toutes les richesse- naturelles sont accumulées dans ce beau pays au climat tempéré. La Russie le convoite et l'on peut prévoir le moment où le désert de Gobi formera la frontière entre la Chine et l'empire des tsars. Les tribus Khalkhas. qui habitent ces régions privilégiées, n'ont ni industrie, ni commerce. M" de Bourboulon donne les plus intéressants détails sur leur état social, le mélange d'autocratie féodale et de théocratie qui les gouverne, l'une représentée par les roitelets descendants de Gengis-Khan, l'autre par les lamas, dont le chef, le Guison-Toruba, était alors un enfant de quatorze ans, l'une des incarnations de Bouddha. L'enfant en grandissant peut devenir redoutable, s'il est ambitieux, car le fanatisme des Mongols est sans bornes. En 1839, le Guison-Tomba qui régnait à Ourga, où Mme de Bourboulon vit son successeur, voulut rendre visite à l'empereur de la Chine. Aussitôt toutes les tribus s'ébranlèrent et il eût pu faire son entrée à Pékin avec 100000 hommes prêts à tout. On eut si peur, qu'on envoya les plu? ha) diplomates le supplier de se contenter d'une escorte de 3000 lamas.
Si Mme de Bourboulon trouva plus de civilisation, une hospitalité charmante et mille sujets d'observation intéressants en Sibérie, elle n'y trouva pas le repos; les honneurs dont on combla les voyageurs, le* fêtes, les dîners, ajoutèrent même à ses fatigues habituelles. On ne savait comment
témoigner assez de respect ri d'égards aux représentants delà France dans
ce pays où la vénération de L'autorité est poussée à ses extrêmes limites, où le plus petit fonctionnaire incarne en sa personne une parcelle de la toute-puissance impériale. Le luxe des villes sibériennes, enrichies par les mines et le commerce, dépassait ce qu'un pouvait attendre; partout une profusion de vaisselle d'or et d'argent, des repas exquis dont la desserte eùl nourri une armée, une quantité de fleurs rare- qui émerveillent dans ce pays des glaces. Partout aussi la civilisation française apparut aux voyageurs sous les traits des modistes, des maîtres de danse et des cuisiniers. On pourrait leur adjoindre le Champagne, bien que la majeure partie fût fabriquée avec la sève fraîche des bouleaux.
Quant aux émotions sur terre, sur les fleuves et les lacs, elles ne diminuèrent pas sensiblement, et les marais de la Baraba, les plu- vastes du monde, dépassèrent peut-être en borreur le désert de Golii. Pendant deux jours il fallut porter des masques à camail et d'épais gants de Feutre pour se protéger contre les diptères suceurs, depuis la tipule grosse comme une tète d'épingle jusqu'au maringouin à ailes noires et au taon doré, long de plusieurs pouces. Il fait très chaud l'été en Sibérie; un soir, Mme de Bourboulon s'assoupit près d'une portière ouverte et, malgré le masque et les gants, se réveilla dans un état affreux; la caravane ressembla bientôt à un cortège d'bùpilal; les pauvres chevaux étaient fou.- furieux : l'un d'eux brisa tout et mourut en s' élançant dans le mar lis; tous étaient couverts de sang! Le lac Baïkal ne voulut pas mentir à sa redoutable réputation • t menaça d'engloutir les passagers aventurés sur ses flots, dans une effroyable tempête.
Telles sont quelques-unes des souffrances auxquelles s'exposa sciemment notre courageuse compatriote, pendant le trajet de 12000 kilomi qu'elle parcourut de Shang-Haï à Pari-. Avec quelle joie elle vendit - voitures à Perm pour s'embarquer sur le Volga! Épuisée, brisée, malade, elle ne regrettait cependant rien, car. disait-elle, -i beau que soit le confluent de la Kama et du Volga, ce n'e-l rien, comparé aux fleuve- et aux lacs de Chine et de Sibérie! Et pourtant, ces fatigue- excessives devaient abréger ses jours. Le 11 novembre 1865, cette femme distinguée s'éteignait à trente-sept ans. dans son château de Glaireau (Loiret), laissant à la France un des meilleurs compte rendus qu'elle possède sur l'aspect, le sol, les mœurs, les usages, les coutumes, l'état social, politique et religieux de la Chine.