MADAME JANE DIEULAFOY
La plus justement célèbre de nos entreprenantes compatriotes, celle qui a le mieux mérité de son pays, de la science historique et de l'art, Mme Jane Dieulafoy, aujourd'hui revenue parmi nous, est une des femmes dont le dévouement à une idée aura produit les plus beaux et les plus utiles résultats. Déjà elle avait accompagné son mari dans ses voyages en Espagne, au Maroc, dans la haute Egypte, lorsque, à la suite de travaux entrepris par lui sur l'art musulman, M. Marcel Dieulafoy, ingénieur très distingué, artiste et savant, reçut du ministère de l'Instruction publique et des Beaux- Arts la mission d'aller étudier en Perse les monuments élevés par les princes Sassanides au troisième siècle de notre ère, ainsi que les origines de la décoration en faïence émailléc. Mme Dieulafoy, très jeune encore, saisit avec enthousiasme cette occasion de satisfaire sa vive imagination, d'utiliserson intelligence supérieure, de dépenser une activité, une énergie, un courage vraiment surprenants sous une enveloppe si frêle. Elle se fit pbotographe, apprit le persan, renoua plus ample connaissance avec Hérodote et consorts et partit à la découverte d'un monde très peu connu des Occidentaux en général, et des Français en particulier, malgré les relations si intéressantes publiées, de 1686 à 1711, par Chardin, le premier voyageur qui ait séjourné longuement en Perse et qui l'ait sérieusement étudiée; malgré les travaux dus, au commencement du xix" siècle, aux Anglais Morier, Fraser et Porter, et d'autres ouvrages de moindre importance, mais d'un réel intérêt, parmi lesquels il serait injuste de ne pas citer celui de lady Slieil, femme d'un ministre accrédité par l'Angleterre à la cour du shah.
Aucune de ces œuvres ne possède, à un point de vue spécial, la valeur de celle à laquelle M. et Mme Dieulafoy ont attaché leur nom. Dans cette
50 LES GRANDES V 0! Ai.l.l SES.
collaboration, .Mme Dieulafoy fut ch irgée de la rédaction du journal el de
L'exécution des photographies. La tâche était considérable, comm i peut
B'en convaincre en lisant ce long compte rendu si rempli de détails attachants, et en se délectant les yeux sur les innombrables illustrations uni en sont le corollaire graphique, dû à la caméra de l'artiste photographe.
Gaie, vive, sincère, spirituelle, pleine d'entrain et de honne humeur, ne posant jamais, douée d'une compréhension facile et cette, Bâchant coordonner les faits, les présenter sous des forints variées, sans petites ni préjugés, reposant le lecteur des détails techniques par des souvenir historiques sans pédanterie, des scènes de mœurs, des traits de caractère, des légendes et des anecdotes intercalées avec discrétion et sobriété, Mme Dieulafoy donne à ses nombreux personnages une réalité de vie. aux incidents un relief qui font de son journal une suite de scènes graves ou comiques extrêmement curieuses. Ce n'est plus une simple narration; c'esl un théâtre admirablement machiné, où les décors, les acteurs el L'action varient à l'infini. C'est aussi amusant qu'instructif. 11 est vrai que le champ exploré par elle et son mari n'était pas tombé dans le domaine publie i I que l'entreprise des fouilles en Susiane, qui suivit la première expédition en Perse, formait un chapitre entièrement inédit dan- L'histoire des explorations archéologiques. Depuis les admirables travaux de Botta, de Rawlinson et de Layard, à Babylone et à Ninive, rien d'aussi nouveau et d'aussi important n'avait tenté la curiosité féconde des esprits chercheurs que le voile jeté sur le passé irrite et enfièvre. M. el Mme Dieulafoy en oui BOûlevé un coin et nous ont révélé des merveilles dont L'existence avait été attestée par les historiens, mais sur lesquelles les siècles et la barbarie avaient accumulé leur poussière. Ce qu'il en a coûté d'efforts, de fatigu-~. de périls affrontés, de persévérance, de diplomatie, de volonté indomptable pour atteindre le but si ardemment désiré, on ne peut le concevoir qu'en suivant pas à pas les dévoués explorateurs sur cette terre pour laquelle la nature s'est montrée à la fois prodigue et avare, laissant à l'homme le soin de compléter sa tâche, de remédier à son avarice en jouissant de ses prod lités; pays où l'homme, après avoir compris ce qu'il avait à faire pour créer sous le ciel de saphir, au dévorant soleil, un sol fécond, propice aux abondantes moissons et aux jardins enchanté-, après l'avoir fertilisé par une irrigation merveilleuse, puis orné de splendeurs innombrables, s'est démoralisé sous des influences délétère-, a Laissé tomber L'édifice superbe et mérité ce jugement sévère de L'étranger : L'Iran est la terre de la sombre tristesse; le peuple y est faux, le sol désolé, et la maladie Botte dans L'atmosphère '. »