‹ Les Grandes voyageusesChapitre 17 sur 52 · M. aier · texte numérisé non relu

M. aier

MADAME JANE DIEl'LAFOY.

En suivant les voyageurs de ville en ville, de caravansérails en forteresses, de palais en mosquées, de bazars en écoles, qui sont autant de rêves réalisés par une imagination artistique aussi gracieuse que grandiose, par le goût le plus exquis malgré une richesse inouïe, et par le sentiment inné

Maihuuo Jano Dieulafov.

de l'harmonie indispensable entre l'art et la nature qui l'enveloppe, la première impression qu'on éprouve est étrange et charmante. Mais peu à peu l'amas de ruines, la rareté des villes prospères, des monuments intacts, l'incurie qui laisse s'écrouler el disparaître les admirables travaux du passé auxquels le pays a dû sa grandeur, la méfiance et la mésestime qu'inspire la population, cel ensemble de déchéance, de dépérissement, de mi-ère,

d'indifférence devant les merveilles qui tombent en poussière, a côté do richesses improductives, îles prodigalités dont profilenl seuls le despotisme subalterne, L'intrigue et le vice, tout cela finît par inspirer une profonde tristesse, un découragement moral devant l'inanité des œuvres bumaii quand on songe que l'on est sur la terre de Cyrus, de Darius. d'Alexandre et de ces puissantes dynasties créatrices des splendeurs qui vont disparaissant.

Telles étaient peut-être les impressions de M. et Mme Dieulafoi après quatorze mois passés en 1 881-4 s,s^ à parcourir en tous sens la Perse, la Chaldée, la Susiane en dépit de l'absence de routes, de la fièvre de la peste, d'une nourriture généralement détestable, souvent insuffisante, c*e maintes nuits passées sur la terre battue ou .:i cheval pour éviter la chaleur du jour, et pis que tout, malgré les mauvaises volontés, les superstitions, les animosilés de toute sorte.

« Lorsque j'aperçus pour la dernière fois les montagnes du Far-, je leur dis un adieu que je croyais éternel. Je me déclarai heureuse d'avoir vu la Perse : c'était le meilleur moyen d'être {/(nantir contre t<ait désir de la revoir'. Fatigués, malades, anémiés par la fièvre, M. Dieulafoy el moi revînmes en France avec l'idée bien arrêtée de ne plus nous désaltérer à des sources étrangères. Peut-être devions-nous celte torpeur morale à un état de santé fort précaire. »

Ainsi disait notre voyageuse, et elle disait vrai! La maladie seule pouvait faire parler de la sorte l'intrépide << jeune cavalier dont les exploits avaient stupéfié l'Iran tout entier, depuis le roi des rois jusqu'au plus humble de ses sujets el plus encore les belles khanoums de V Andérotm (dames du harem). Six mois après, les palais disparus des rois Achéménides, leurs hypogées encore intacts, les armé'- de Xerxès, les bas-reliefs sculptés sur les rochers de l'Iran, le portrait en pierre de Cyrus, l'unique pilier de son palais, le tombeau de Cambyse I™ et surtout les lumuli susiens hantaient les nuits de M. Dieulafoy, se mêlaient dans se- rêves et lui donnaient un nouveau genre de lièvre que sa femme partagea bientôt. « Qui a bu, boira! Qui a exploré, explorera! » C'est une ivresse dai - rcuse, presque incurable, parait-il.

Et puis les Anglais jetaient des regard- de convoitise sur ces mêmes tumuli qui manqueraient à tous leurs devoirs >'il- ne contenaient pas dans leurs flancs le? palais des rois Achémenides. I.e patriotisme augmentait la fièvre. Cela devenait fort grave. On est éloquent lorsqu'on a la fièvre. M. Dieulafoy le l'ut as-ez pour décider le gouvernement à le seconder dans ses projets et, le 17 décembre 1884, la mission, composée de lui-même, de deux jeunes gens de l'Ecole normale el de l'École des pont- et chaussi 5, MM. Babin et Houssaye. et, bien entendu, de la collaboratrice dont il avait

éprouvé la valeur, montait à bord du Tonlcin, pour débarquer à Bout byr, le .'SI janvier 1885.

De nouveau elle foulait ce sol où l'attendaient de grandes épreuves mais aussi une glorieuse victoire. Rien ne fut facile, ni le début, ni la suite, ni le dénouement, et les émotions dépassèrent de beaucoup celles du premier voyage, car cette fois l'honneur du savant était engagé; il fallait vaincre ou mourir, au moins quant à la réputation. Il avait dit : C'est là! Il fallait que ce fût là! Deux expéditions successives furent nécessaires pour achever l'œuvre, car il est une saison où le travail eût été impossible. Pour la seconde on se bâtit une maison avec les briques des roi- Achéménides, luxe inouï dans ce désert, adoucissement précieux aux épreuves de la mission, retraite plus sûre que la tente contre les nomades, car une hostilité peu dissimulée ne cessait de poursuivre les Faranguis et, -ils s'éloignaient du campement et rencontraient des pèlerins où des groupes détachés d'indigènes, les pierres des frondes et les balles des fusils sifflaient toujours à leurs oreilles.

Après avoir vaincu, grâce à la puissante intervention du docteur lozan, le médecin et l'ami du souverain, les mauvaises dispositions du shah, et accepté les conditions léonines qui lui assuraient, outre la moitié des objets qu'on pourrait trouver, tous les métaux précieux, il s'agissait de calmer les jalousies féroces de la théocratie iranienne, qui ne désarma jamais, les appréhensions fanatiques des indigènes au sujet de certain petit édifice appelé le tombeau de Daniel, et s' élevant a la base du premier tumulus qu'on voulait attaquer. Ces chiens de chrétiens allaient-ils profaner la sépulture du prophète? Dans ce cas on leur ferait un mauvais parti. Il a cependant un rival cbez les Bakhthyaris, à cinq journées de marche de Dizfoul, la ville la plus proche des fameux lumuli; mais, cette année-là, le seul, le bon, l'unique tombeau du prophète hébreu, c'était celui autour ■duquel la mission étrangère surexcitait la ferveur et la curiosité mêlées d'antagonisme des indigènes. Une fois le campement installé sous la tente, il fallait se protéger contre les hyènes, les chacals, le seigneur Lion et les tribus pillardes qui infestaient le désert d'alentour. Il ne pouvait être question de quitter ses vêtements ni ses armes, la nuit pas plus que le jour.

Et les ouvriers? Où les découvrir? Comment les embaucher? M est si impatient, disait Mme Dieulafoy, qu'il engagerait Satan et sa femme, s'ils se présentaient. » Et la nourriture? Parfois c'était un pacte de famine organisé contre les Faranguis. Et puis les attaques à main armée. El puis lés pluies al les scorpions, et la pire de toutes les plaies, la cupidité universelle! A quelquexhose malheur est bon! Cette cupidité fit trouvei ouvriers; quand les fils du prophète comprirent qu'on leur donnerait, pour

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