‹ Les Grandes voyageusesChapitre 18 sur 52 · MADAME JANE DIEULAFOY · texte numérisé non relu

MADAME JANE DIEULAFOY

remuer de la terre et des pierres, « une paye de colonel », ils accoururent.

Cela n'empêcha pas que, jusqu'au bout, les obstacles ne surgissent aussi drus que les chardons du désert qui fournissaient, avec les mauves sauvages, les seuls plats de légumes de la mission, jusqu'à ce que Mme Dieulafoy se fût livrée à la culture pénible de la pomme de terre.

Et quand, le cœur gonflé de joie et d'orgueil devant ces chapiteaux, ces fûts de colonnes, ces lions, ces Immortels que nous admirons aujourd'hui au Louvre, nos explorateurs durent songer à transporter leurs pesants trésors, 327 caisses et 45 tonnes de bagages à travers un désert sans routes et infesté de bandits, sur des rivières débordées et les radeaux les moins rassurants, on leur refusa tout moyen de transport! Forcés de construire euxmêmes charrettes et prolonges, dans un pays sans bois, de dépenser pour obtenir des mulets encore plus de diplomatie que d'argent, de protéger leurs convois en faisant le coup de feu nuit et jour, ils subirent des angoisses et des fatigues qui semblent vraiment bien au-dessus des forces humaines. La lâcheté de leurs gens ajoutait à leurs difficultés, tout en faisant rire la petite Française aux heures où elle pouvait rire, quand de grands gaillards venaienten tremblant s'abriter derrière sa carabine. « N'astu pas honte ? N'es-tu pas un homme? dit-elle un jour à l'un d'eux. — Non, khanoum, je suis un muletier! » Combien de fois et sous combien de formes vit-elle la mort face à face? La dernière fut la plus terrible. On remontait le fleuve Karoum; il fallait marcher le jour pour éviter les lions la nuit. Le maximum de la chaleur variait de 59 à 67 degrés centigrades! Aucun abri; des réverbérations éclatantes, des moustiques voraces ; vêtements, casques, visages noirs de mouches. « 11 me semble par moments, disait Mme Dieulafoy, être coiffée d'une calotte de fer rouge. Soudain je me sens frappée à la nuque. Un sang décoloré coule de mon nez et arrose ma selle. La sensation de la mort m'est venue nette, sans autre angoisse qu'une horrible douleur de tète. Je vais mourir, dis-je à Marcel, et je tombai comme une masse. »

Comme lady Baker, notre courageuse compatriote, frappée d'insolation, resta trois jours presque sans vie et faillit succomber au port, car dix jours plus tard, la mission (dans quel état!) montait sur le Sané, abritée par les plis du drapeau tricolore. Tous avaient terriblement souffert. La jeune femme avait entrevu la rive inconnue; son mari et leurs compagnons, accablés par la dysenterie, les fièvres, les insolations, étaient méconnaissables et ne se soutenaient plus que par des prodiges de volonté. Les porteurs eux-mêmes, ces beaux nègres si robustes au départ, deux mois avant, n'étaient plus que des squelettes hâves, décharnés, l'épiderme déchiré par les épines des buissons et les lances îles cactus!

Qui donc, on contemplant le grandiose palais de Darius ressuscité, les dépouilles opimes arrachées aux entrailles de la terre, quel roui français ne répéterait, avec reconnaissance et fierté, ces paroles de l'historiographe des fouilles : « La mission de Susiane a livré une bataille désespérée et, la Providence aidant, elle est revenue victorieuse! »

Victorieuse et, ajouterons-nous, toute prête à recommencer, à risquer de nouveau sa vie, si la France l'y invitait!

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