‹ Les Grandes voyageusesChapitre 20 sur 52 · MADAME DE L'JFALVY-BOURDON · texte numérisé non relu

MADAME DE L'JFALVY-BOURDON

nombre de serviteurs, mais les épreuves n'en étaient pas moins très réelles pour une Parisienne.

Le haut fait vraiment nouveau et exceptionnel de ce voyage fut la traversée de la vallée de Cachemire, du paradis terrestre si vante par les historiens et les poètes. Si l'on avait demandé aux touristes ce qui les surprenait le plus, ils auraient pu répondre : c'est de nous y voir, car on n'y

Le Gour-Emir (tombeau do Tamerlan).

entre pas facilement et l'on n'y séjourne guère; vienne l'automne, et tous les étrangers doivent disparaître, à. l'exception du résident anglais.

La première impression fut un désappointement; ces immenses montagnes dénudées, ces vastes terrains d'alluvion qui font la fertilité et la richesse du pays, ne séduisaient pas 1rs yeux de notre Française, qui évidemment, d'après plus d'un passage de son récit, préfère la nature gracieuse, fleurie, grandiose dans une certaine mesure, à ces déploiements écrasants de puissance et d'immensité menaçantes, qu'on ne rencontre nulle part sur une échelle plus gigantesque que dans les montagnes el les glaciers de l'Himalaya, continués par les monts Karakoruni. Néanmoins

.M"10 de Ujfalvy fut vaincue par cette nature que son imagination n'avait pu concevoir. Elle ne trouva pas que des rocs noirs ei ans. Elle Buivit le cours de l'Indus, où Alexandre avait amené ses armées; elle rencontra dans ses descentes et ses montées, des villas idéales, des ruines enveloppées de la poésie des siècles écoulés, des jardins naturels où les fruits les plus exquis couvraient le sol à des hauteurs où l'Europe ne connaît que la glace. Les impressions varient sans cesse en montant aune altitude double de celle du Mont-Blanc; on arrive à des cols terribles, qu'on ne traverse que très rarement, et il faut se hâter, car on est en août, et dès septembre des tempêtes de neige peuvent être mortelles. Il n'est question ni de routes, ni même de sentiers; rien que des chaos de roches où les petits chevaux du pays trouvent leur chemin comme des chèvres, et cependant il faut souvent en descendre, les laisser libres et se faire soutenir par des coulis. Les descentes sont pires que les montées, les pierres roulent sous les pieds, M. de Ujfalvy souffre du mal des montagnes, de saignement- de nez; impossible de s'arrêter ou de manger! Aussi quelle joie quand on revoit de l'herbe, des légumes, des arbres fruitiers et des habitations !

Le Maharaja de Cachemire, le seul souverain indigène auquel les Anglais aient laissé quelque importance, s'est montré de la plus aimable générosité. Il a reçu les voyageurs dans sa capitale de Srinagar, a exigé qu'ils voyageassent entièrement à ses frais, et les a fait accompagner par un exc< Ilent officier et de très bons serviteurs, lesquels, bien entendu, accepteront à la fin (y compris l'officier) une bonne-main [bagehich) de premier ordre!

On traverse la province de Baltistan, on visite sa capitale Skardo, on étudie avec le plus vif plaisir les coutumes et les races. L'intérêt que présente le haut bassin de l'Indus, est très particulier. Les Baltis (qui ne sont pas des Thibétains comme on le croyait), paraissent être les descendants les plus directs des anciens Aryens, nos aïeux. Les Pandits, ou Brahmincs, qui ont conservé leur religion intacte sans jamais se mésallier, sont le plus bel échantillon de la race Aryenne; les femmes, san- avoir la grâce sculpturale de celles de Bombay, sont belles, élégantes et beaucoup plus blanches. Pour la beauté, les hommes sont leurs dignes compagnons et considèrent toutes les autres races comme très au-dessous d'eux.

Bentrés à Srinagar, après avoir vu bien souvent la mort de près, nos voyageurs complètent leurs collections, châles, cuivres, etc.. aidés dans leurs recherches par notre compatriote M. Dauvergne, que loul Paris a connu, et qui absorbait alors le commerce des chahs. Mais il esl une récolte que M. et Mmc de Ujfalvy durent faire eux-mêmes et avec la plugrande prudence, car si on les avait découverts!...

Ils ne purent employer pour les guider, qu'un paria, pauvre être à qui personne ne parlait.

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Ils tenaient à emporter une collection de crânes ! Pour aller au cimetière, ils sortent la nuit, le paria portant une pioche, Mme de Ujfalvy, une lanterne, qu'on allume seulement après être arrivé; tous les coups de pioche ne sont pas heureux, mais les fouilles sont faciles, car les enseveli--ements musulmans se font à fleur de terre; quant aux Hindous, il n'y fallait pas songer puisqu'ils brûlent leurs morts. Il n'y a pas de lune, on craint que la lueur du falot ne soit aperçue, et pourtant il faut recommencer plusieurs fois. Enfin on possède dix de ces aimables objets, et l'on s'arrête; le cœur battait trop fort!

Ce fut Mme de Ujfalvy elle-même qui emballa son funèbre bagage et son mari cloua la caisse. Découverts, ils auraient été aussitôt chassés. Si le couli avait su ce qu'il portait, il se serait sauvé, se croyant poursuivi par les spectres de tous les ancêtres !

Avant de quitter Srinagar pour reprendre le chemin de la patrie, M. et Mme de Ujfalvy eurent une pensée touchante. Victor Jacquemont, le premier voyageur à qui l'on ait dû des notions précises et vraiment intéressantes sur l'Inde, avait séjourné longtemps dans l'une des délicieuses petites îles dont est semé le lac Dal, près de la ville. Le temps avait détruit le pavillon coquet, mais léger, qu'il occupait sous les platanes et fait disparaître la pierre commémorative portant son nom. Ses compatriotes, désirant faire revivre et durer son souvenir, obtinrent l'autorisation d'ériger une nouvelle pierre sur laquelle son nom fut gravé. La cérémonie eut lieu la veille de leur départ, et quand on sut qu'elle célébrait la mémoire d'un mort, les indigènes y prirent part avec un profond respect.

Ce ne fut pas sans regret que les voyageurs dirent adieu à la merveilleuse vallée. Avec l'habitude, ils ne voyaient plus ce que Mme de Ujfalvy appelle « les inégalités orientales », ils embrassaient un ensemble dont la beauté grandiose la ravissait. La France rappelait nos voyageurs; ils voulaient voir encore Lahore, ses mosquées, ses tombeaux, ses souvenirs, les restes de sa splendeur passée, puis ceux de Dehli, encore splendide malgré les blessures du temps et des guerres, Dehli qui fait dire : « Qui n'a pas vu Dehli n'a pas vu l'Orient! » et enfin Agra, avec ce tombeau féerique, ce palais funéraire en dentelle de marbre, que l'Empereur Jehan Ghir lit élever à la mémoire de sa femme bien-aimée Nour-Djihar, la merveille des merveille !

Quarante-huit heures de chemin de i'er et l'on est à Bombay, d'où l'on entrevoit déjà la France.

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