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MADAME CHANTRE

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plus délicieuses fleurs, à 1800 mètres d'altitude. Le couvent de Tathève, fondé au vme siècle, passe pour posséder un morceau de la vraie Croix, des cheveux de la sainte Vierge et de nombreuses reliques de saints. Il possède à n'en pas douter un merveilleux et inestimable trésor d'ornements sacerdotaux, d'insignes épiscopaux, de bijoux, d'orfèvrerie d'église, enrichis d'un nombre extraordinaire de pierreries énormes et merveilleusement travaillées. Mais tout cela est peu, comparé à l'époque de splen-

Miiit Ararat vu d'Igdir.

deur où empereurs, rois et seigneurs comblaient le monastère, où six cents moines jouissaient d'une admirable bibliothèque qu'ils enrichissaient constamment. Hélas! les Musulmans, ces semeurs de ruines et d ignorance, envahirent le pays et plus d'une fois ravagèrent le saint domaine, malgré ses murs de forteresse; il est des dévastations qu'on ne peut réparer. On voit encore à Tathève une étonnante colonne branlante, qui oscille à la moindre poussée du faîte et qui a résisté à maints trem blements de terre.

La marche vers la vallée de L'Araxe est une suite de montées laborieuses, de descentes au moins aussi pénibles à travers des forêts quasi vierges, tapissées de fleurs et semées de rochers presque inaccessibles; on

S(i LES GRANDES VOYAGEUSES.

se repose dans des campements idylliques en compagnie de persons importants el aimables; le charme naît des contrastes, et l'on arrive ainsi aux paradis terrestres d'Astazor et d'Akoulis, dont les produits de trrre promise sont consommés ou perdus sur place, faute de routes. Akoulis, que ses habitants appellent leur « Petit Paris », est le lieu le plus étonnant à rencontrer au milieu d'un désert. Les riches négociant arméniens viennent s'y reposer de leurs courses à travers le monde, dans des villas exquises enfouies dans la verdure et les fleurs, où ils introduisent le confort et les recherches de l'Occident, y compris les revues et journaux les' plus importants. Ils ont ouvert d'admirables écoles. Les femmes sont charmantes et intelligentes, et dans cette Capoue du désert on rencontre môme un évêque qui chante d'une belle voix de basse et en français :

Combien j'ai douce souvenance

Du joli lieu de ma naissance !

Mais il faut s'éveiller de ce joli rêve et reprendre le rude chemin de la montagne, où l'on trouve les ruines fort curieuses d'une très antique cité, semées de stèles sculptées dont on ignore l'âge. Plus loin une autre ville, Nakhitchevan, habitée celle-là, renferme, afflrme-t-on, le tombeau de Noé son fondateur! Pendant la semaine sainte, c'est un lieu de pèlerinage très fréquenté.

C'est une halte délicieuse, où les souvenirs du passé se mêlent aux produits abondants du présent : tapis, tentures, faïences, fruit-, vins, beurres, superbes troupeaux de chevaux, et au milieu de tout cela, les études de toutes sortes de nos voyageurs qui ne vont pas toujours inquiéter les belles Khanouns et leurs jolies servantes, craintes seulement vaincues par les exigences de la plus large et la plus délicate hospitalité.

Une belle route animée par le va-et-vient continuel des caravanes et bordée de riches cultures de riz, de tabac, de coton, de vignes, conduit à Érivan, la principale ville du gouvernement, la deuxième du bassin de l'Araxe, où l'accueil du gouverneur russe est charmant comme toujours.

Tout près de là est la Rome Arménienne Etchmiadrine, l'ancienne cité où l'on adorait la Vénus Artémis de cette contrée. Ses temples ont été remplacés par des monastères dont les richesses dépassent toute imagination et des bibliothèques dont certains trésors datent de la première captivité des Juifs. Il n'y reste que trois églises et le monastère ou réside le successeur de saint Grégoire, à qui, suivant la tradition arménienne. Notre-Seigneur Jésus-Christ apparut en personne. L'architecture du plus pur style byzantin, les murailles revêtues d'or et de peintures, les magnifiques vitraux, le trésor proprement dit, exigent des heure* pour jeter un simple coup d'oeil sur ces richesses amoncelées.

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Mais il faut payer chèrement les jouissances de la route par les effets d'un climat proverbialement malsain, les nuits sans sommeil, les accès de fièvre, une poussière suffocante et 40 degrés de chaleur qu'un veut insupportable souffle obstinément au visage. Aussi la ville est-elle abandonnée pour la montagne dès l'apparition des premières chaleurs.

Il y a de si belles vallées sur la route de ce splendide Ararat dont la majestueuse silhouette couronnée de neiges éternelles se détache si nettement sur le ciel pur, soit aux rayons éclatants du soleil, soit à la vive lueur argentée de la lune ! Comment imaginer une scène plus impressionnante que celle de la prière du soir au camp des troupes cosaques, psalmodiée sous cette lumière de rêve et terminée par le solennel hymne Russe?

Pendant dix-sept jours nos voyageurs menèrent la vie des nomades, couchant sous la tente, suivant des sentiers ou des plateaux pierreux où il fallait être aussi souvent à pied qu'à cheval, souffrant du manque d'eau potable, des insectes dévorants et de mille fatigues, mais trouvant de précieuses compensations dans l'étude de ces races primitives, indépendantes, rudes et chevaleresques, prêtes à décharger leur fusil sur les intrus qui leur déplaisent, comme à se déchirer les mains pour aller dérober aux roches, des fleurs que la khanoun étrangère regarde seulement avec envie.

Ils sont intéressants ces Kurdes, dont la tente ou la hutte, parquetée de terre battue, est proprement meublée de carabines et de hamacs, où le mari est maître absolu, mais juste, la femme obéissante, mais laborieuse et excellente ménagère, de sorte que la bonne intelligence est rarement troublée. Mais la vendetta règne plus terrible peut-être qu'en Corse, et les autorités russes ont grand'peine à empêcher les tueries héréditaires. Que de scènes pastorales et bibliques ! Que de sites sauvages ou ravissants ! Mais aussi que de ruines amoncelées, qui font apprécier les effets désastreux des guerres si longues entre Turcs, Persans, Indigènes et Russes et ne laissent voir que la dévastation sinistre et silencieuse sur les emplacements de villes ou de villages autrefois populeux et prospères !

En redescendant vers l'Araxe, on s'arrête aux mines de sel gemme de Kaulpe, qui comptent parmi les plus énormes du monde. Puis on dit adieu à ce beau fleuve qui est devenu un ami, et l'on part pour retourner à Erivan, près de laquelle on visite les ruines sculptées du temple de Tiridate datant de 2000 avant Jésus-Christ.

Non loin de là, est la belle et curieuse église de Keghart, qui possède, dit-on, la lance dont fut percé le côté de Notre-Scigneur, ainsi qu'une planche de l'arche de Noé ! Moins extraordinaire qu'une de ses pareilles qui a pris racine dans la Montagne d'Arârâl el n'a jamais cessé de pro-

(luira un magnifique églantier] On peut s'imaginer combien cet arbuste est vénéré; aussi M"0 Chantre faillit-elle se faire un mauvais parti en en coupant un petit rameau comme souvenir.

Rien curieuse est la grande fête soi-disant religieuse, qui se célèbre deux fois par an à Keghart. S'il pleut, l'église et ses nombreuses chapelles monolithes, creusées dans le roc, se transforment en dortoirs; s'il fait beau, on danse sur le toit du saint monument. Le mélange des races, langues, coutumes, costumes, danses, cuisines, chants, est inimaginable: c'est vraiment Babel, cl les Tsiganes, entre autres, s'y proclament fièrement voleurs et brigands de profession !

On a dit adieu à la tente, au cheval et à la caravane; on est repris par la vie à peu près civilisée, courses effrénées sur de belles routes, tantôt sur le flanc des montagnes admirablement boisées où d'idéales stali'>n> thermales reçoivent la société riche des villes surchauffées; tantôt dans les gorges profondes d'une beauté sauvage indescriptible; tantôt sur les rives de lacs féeriques; el l'on regagne ainsi Tiflis, la vallée supérieure de la Koura, en traversant des site.s ravissants, stations d'été qu'on appelle « les Perles du Caucase », enchâssées dans des forêts qui ressemblent à des jardins botaniques sauvages, et enfin voici Batoum, où l'on s'embarque sur le Tigre pour la France.

En vraie voyageuse, Mm0 Chantre oublie les fatigues de ses courses vagabondes, ne se souvient que des surprises et des enchantements il vie nomade, et quitte ces rives si captivantes en leur disant : au revoir!

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