LA MONJA ALFEREZ (LA NONNE PORTE-ENSEIGNES
Si nous établissions des catégories pour les femmes dont nous nous occupons, il en faudrait une pour les excentriques et, parmi elles, Doiïa Catalina de Erauso aurait droit à l'une des premières places. Rien de plus étrange que cette femme au tempérament d'acier, à l'esprit aventureux, que rien ne dégoûte de la dure existence qu'elle a choisie, ni la misère, ni la faim, ni la soif, ni les intempéries les plus cruelles, ni les blessures faites par le fer des civilisés, ou les flèches et la lance des sauvages. Sa vii entière est un roman de cape et d'épée plus invraisemblable que tous ceux émanés de l'imagination des romanciers; ses aventures ne peuvent être comparées qu'à celles d'un Gil Blas et au milieu de son épopée dans les deux hémisphères, dans les villes d'Espagne comme dans les camps de l'Amérique du Sud et dans les sierras de son pays natal comme dans les défilés de la Cordillère, jamais un mot malséant ne fut prononcé contre -a vertu irréprochable, jamais un soupçon ne l'effleura.
11 semble que la nature ait hésité en la créant et ne lui ait laissé que deux passions : L'indépendance et les armes. Avec cela fort intelligente, s'acquittanf à merveille dos missions diverses dont on la chargeait, mail toujours si prèle à mettre flamberge au venl, qu'elle gâtait sans cesse propres affaires et se mettait dans les situations les plus périlleuses.
Catalina était la quatrième lille d'un brave capitaine, Miguel de Erauso, de noble famille biscayenne, de qui elle hérita sans doute son étrange enthousiasme pour la guerre et les voyages. Née à Saint-Sébastien eu IS85, elle alla rejoindre, dès l'âge de quatre ans, ses trois sœurs au couvenl de
Dominicaines où sa lante, dofia Ursula di Anza de Saralte, était prieure. Elle-même a raconté comment elle en sortit et ce qui s'en suivit.
A quinze ans, elle eut une querelle avec une jeune veuve entrée en religion, Catalina di Àliri, qui, paraît-il, la maltraita rudement. N'obtenant sans doute pas la justice qu'elle se croyait due, elle résolut d'en finir avec un genre de vie qui lui déplaisait. Dans la nuit du 18 mars 1600, elle se rendit à matines. Sa tante, ayant oublié son bréviaire, la chargea d'aller le chercher dans sa chambre. De retour à la chapelle, elle se prétendit indisposée, se retira, rentra chez la prieure dont elle avait laissé la porte ouverte, prit tontes les clés dont elle avait besoin pour sortir du couvent, du fil, des ciseaux, des aiguilles, quelques pièces de monnaie et s'esquiva. A la porte de la rue, elle laissa son scapulaire; de cette rue qu'elle n'avait jamais vue, elle atteignit, en errant à l'aventure, un bois de châtaigni'isitué derrière le couvent et hors de la ville. Elle y passa trois jours, vivant de racines et d'herbes, taillant et cousant des habits d'homme. D'une basquine de drap bleu, elle fit des hauts-de-chausses; d'un jupon de dessous en laine verte, un pourpoint et des guêtres. Elle laissa là son grand habit, ne pouvant s'en charger, coupa ses longs cheveux et les jeta (elle n'avait pas encore fait profession) et la troisième nuit elle s'éloigna par des chemins inconnus, mendiant son pain, mais évitant le plus possible les lieux habités. Elle arriva enfin à vingt lieues de Saint-Sébastien, à Vittoria, mourant de fatigue et de faim.
Elle entra promptement au service de don Francisco de Cerralta ('marié à une cousine germaine de sa mère), qui l'habilla, la prit en affection, quand il s'aperçut qu'elle lisait bien le latin et voulut faire étudier son nouveau page; celui-ci refusa; le maître essaya de le contraindre et alla jusqu'à le frapper! Alors, au bout de trois mois, le jeune aventurier lui prit quelque argent (cela lui parut toujours la chose la plus simple) et s'arrangea avec un muletier qui le conduisit à Valladolid pour douze réaux. La cour s'y trouvait. Notre transfuge entra comme page chez le secrétaire du roi, s'y fit appeler Francisco de Loyola et « y vécut sept mois à l'aise ».
Un soir qu'elle était avec un autre page, devant la porte de l'hâtai, Catalina vit venir son propre père qui demanda à voir le maître, don Juan de Idasquez. L'autre page alla l'annoncer; elle resta seule avec son père, ne parlant pas, de crainte d'être reconnue; rien ne pouvait ébranler sa résolution de vivre libre et « de voir du pays ». Obligée de monter avec son pi elle entendit le maître lui demander d'où lui venait son air chagrin el le visiteur répondre en racontant la fuite de sa fille qu'il cherchait. Alors elle se rendit dans sa chambre, y prit son petit bagage et huit doublons d'or qu'elle possédait, alla coucher à l'auberge et le lendemain matin partit,
CATALINA DE ERAUSO.
encore avec un muletier, pour Bilbao « se laissant aller, dit-elle, comme une plume au vent ».
A BiLbao elle eut sa première aventure. Harcelée dans la rue par des gamins, elle leur lança des pierres, en blessa un sans s'en apercevoir, fut saisie et jetée en prison, où elle resta un mois, non sans y laisser quelque argent. Une fois libre, elle partit pour Estrella, en Navarre, à vingt lieues de Bilbao et fut engagée comme page par don Carlos de Orellano, chevalier de Saint-Jacques. Bien traitée, bien vêtue, elle y passa deux ans, puis un beau jour, «sans autre motif que son goût», elle retourna à Saint-Sébastien, éloigné seulement de dix lieues, ne fut pas reconnue sous ses beaux habits masculins, eut l'audace d'aller entendre la messe dans la chapelle de son ancien couvent, y vit sa mère, fut appelée au chœur par les religieuses, les salua et s'en alla au Port de Passage, où elle trouva don Miguel de Berroez prêt à partir pour Séville avec son navire. Elle s'y embarqua moyennant quarante écus. Arrivée à San Lucar, elle fut engagée comme mousse par don Luis de Cordova, dans la flotte du célèbre Luis Fojardo, qui allait mettre à la voile pour la Pointe d'Araja. Le lundi saint 1605, elle voguait vers l'Amérique du Sud, sur le galion du
capitaine Estevan de Equino, son oncle maternel, qui, bien entendu, ne la connaissait pas ! Il la prit en amitié, surtout quand il fut témoin de son courage pendant le combat que la flotte eut à soutenir dès l'arrivée aux S.ilines d'Araja, dans la Nouvelle-Andalousie, contre une puissante escadre Imllandaise qu'elle chassa de Garthagène des Indes. Le jeune mousse se lit rayer des cadres pour entrer au service particulier de son oncle. Mais hélas ! neuf jours plus tard, ordre était donné à la flotte de retourner en Espagne ! L'aventureuse Gatalina n'était pas venue si loin pour si peu ! L'inconnu de ces pays nouveaux l'attirait. Tout était prêt pour le départ, l'argent embarqué (détail important!); Catalina s'appropria très tranquillement uOO piastres le dernier soir, se (it conduire à terre, soi-disant pour alTaire de son oncle, et disparut. Une heure s'était écoulée quand un coup de canon lui apprit que la flotte s'éloignait.
Catalina do Erauso.
(D'après Pacheco)
Peu après, clic cuirait au service d'un facteur des caisses royales de Panama, puis, trois mois plus lard, à celui d'un négociant de Truxillo, don Juan de Urquiza, qui l'emmenait au port de Paëta, sur la côte du Pérou il avait une grande cargaison. Près de ce port la (régate fit naufrage et troipersonnes seulement gagnèrent la côte à la nage : Catalina, son maître el un nègre.
Frappé de l'intelligence de sonnouveau serviteur, le négociant le chargea de lui expédier les marchandises qu'il n'emportait pas, à Saùa, ville située à soixante lieues de là. Elle devait partir avec le dernier envoi.
Le maître fut si satisfait de sa gestion, qu'il lui lit présent de deux beaux habillements, l'un noir, l'autre de couleur, lui confia une boutique contenant des marchandises pour 1.30 000 francs, lui donna ses instructions pour la manière de les vendre, ainsi que les noms des personnes à qui il pouvait faire crédit, deux esclaves, une négresse pour cuisinière, trois piastres de salaire par jour et partit pour Truxillo, à trente-deux lieues plus loin, avec le reste de ses marchandises.
Tout marchait à souhait, quand le malheur voulut qu'un soir, au théâtre, Catalina fût provoquée par un individu nommé Reyés, beaucoup plus grand qu'elleetqui s'obstina à se placer devant elle, afin de l'empêcher de voir. Enfin il menaça de lui couper la figure. N'ayant qu'une petite dague, elle rongea son frein et médita sa vengeance, car le pardon des injures n'était pas au nombre de ses vertus. Le lendemain elle fit repasser et denteler un couteau en forme de scie et s'arma d'une épée « la première qu'elle porta ». En retournant au logis, elle aperçut Reyès près d'une église et lui cria : « Holà! Senor Reyès? — Que voulez-vous? répondit-il. — Voilà la figure qu'on coupe! » Et elle lui raya le visage d'une estafilade de dix pouces, une des plus grandes injures qu'on pût faire.
Un ami de Reyès intervint avec son épée et reçut un coup de pointe qui le fit tomber. Catalina se réfugia dans l'église; le corrégidor l'y suivit, l'entraîna, la jeta en prison et lui mit les menottes. Mais l'église avait des prilèges dont elle n'entendait passe laisser dépouiller. Au nom du droit d'asile, le négociant fit élargir son serviteur et le rendit au sanctuaire. Puis, dans l'espoir de tout concilier, il eut l'idée lumineuse de le marier à une sienne amie, doua Béatrice de Cardenas, dont la nièce avait épousé LeRej es '. Naturellement le prétendu serviteur refusa. Ayant réussi à gagner Truxillo, il y retrouva, grâce au bon négociant, la même situation qu'à Paëta. Malheureusement il y fut poursuivi et attaqué par Reyès et deux ami-. Avertie par un de ses nègres, Catalina appela un compagnon à son aide ;uncomliat s'engagea et elle tua le second de Reyès. Saisie par le corrégidor, elle lui apprit qu'elle était née en Biscaye; il se trouva qu'ils étaient compati et le sentiment de nationalité fut assez fort pour faire dire au magistrat :
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« Débarrassez-vous de votre courroie en passant devant la cathédrale et cherchez-y refuge. » Elle ne se le fit pas répéter deux fois et, peu après, réussit as enfuir à Lima (c'était un trajet de 80 lieues) avec des habits neufs, 2000 piastres dans sa poche et des lettres de recommandation. Bien accueillie chez don Diego de Salarte, elle y passa neuf mois très heureux, mais une nouvelle aventure vint tout gâter. Le jeune cavalier avait, parait-il, le don de plaire aux femmes et les deux belles-soeurs de son nouveau protecteur le mirent dans la nécessité de s'éloigner encore.
Cette fois Catalina prit un grand parti : elle s'engagea dans un régiment qui allait au Chili et reçut pour cela 280 piastres. Elle s'embarqua pour la Conception, distante de 540 lieues; la traversée dura vingt jours. En arrivant, quel fut son étonnement de se trouver près de son frère aîné, le capitaine Miguel de Erauso, parti pour l'Amérique avant sa naissance! Sans se faire connaître, elle lui dit qu'elle (ou il) était née à Saint-Sébastien. Tout joyeux d'avoir des nouvelles des siens (elles ne circulaient pas vite à cette époque), il embrassa le jeune soldat, et se l'attacha comme ordonnance, ainsi qu'on dirait aujourd'hui. Entre autres choses il s'informa de sa petite sœur Catalina qu'il n'avait jamais vue, et qu'il croyait religieuse chez les Dominicaines. La vie commune leur fut douce pendant trois ans.
La fatalité singulière qui semblait la poursuivre voulut que son frère devint jaloux au sujet d'une dame et fit envoyer son rival supposé dans la plaine de Valdivia, en plein pays indien, encore insoumis ; 20 000 hommes campaient là, et pendant trois années, les combats se renouvelèrent presque continuellement. Catalina se battait bravement. Un jour le drapeau de son régiment fut pris par l'ennemi ; elle se mit à sa poursuite avec deux camarades, qui tombèrent morts l'un après l'autre. Blessée à son tour, elle ne s'arrêta pas, tua le cacique qui emportait l'étendard et le lui reprit, après avoir reçu trois coups de lance dont elle souffrit beaucoup. Guérie enfin, elle fut nommé en 1608 A/ferez ou porte-drapeau de la compagnie de Gonzalès Bodrigues, son premier capitaine, et resta près de lui cinq ans, pendant lesquels eurent lieu de nombreux combats, entre autres la grande bataille de Puren, où elle se distingua si particulièrement, que, son capitaine ayant été tué, elle fut mise à la tète de la compagnie et conserva ce poste pendanl su mois. Présente à divers engagements, elle fut encore blessée plusieurs fois. Un jour elle prit un chef indien, et le fit pendre à un arbre selon l'usage, car c'était une véritable guerre de sauvages que celle-là. Le gouverneur, qui désirait donner sa place à un protégé, prétendit que l'alferezcommandant avait outrepassé ses droits, le cacique étant chrétien, et l'envoya à la première occasion au Nacimento, puis de nouveau à Puren. Pendant huit mois on eut sans cesse les armes à la main, on commit de grands ravages, on brûla des villages et les moissons.
Renvoyé à la Conception, le jeune alfcrez reprit sa place dans la compagnie de Navarrete. Entré un jour dans une maison de jeu avec un autre alferez de sa connaissance, il engagea une partie qui dégénéra en ipierelle par la i'aule de son adversaire, lequel lui cria à un moment donné : Vous meniez ! » Aussitôt Catalina, qui avait la main aussi prompteqne la colère, lui enfonça son épée dans la poitrine! Sur ces entrefaites son frère entra et lui dit en biscayen de sauver sa vie, si faire se pouvait. L'auditeur général la tenait et la secouait : Làchez-moi ! » cria-t-elle. 11 continua. Furieuse elle lui traversa les joues de sa dague. Au deuxième coup, il la lâcha ; elle lira" son épée, tint la foule en respect, put sortir par une porte placée derrière elle et se réfugia dans l'église San Francisco. Le gouverneur, Alonzo Garcia Remon, accourut et fît cerner l'église, où elle resta six mois. Fendant ce temps les deux blessés étaient morts. On promit une récompense à quiconque livrerait l'alferez; on envoya dans tous les ports L'ordre de ne pas le laisser embarquer ; on prévint les places fortes el les g arnisons. Fuis avec le temps on se calma; quelques amis déposèrent en sa faveur: on convint qu'il avait été provoqué, et la surveillance se relâcha.
Certain soir, un sien ami vint lui dire qu'il avait un duel et le pria de lui servir de témoin ; craignant un piège, l'alferez hésita d'abord, mais son humeur belliqueuse l'emporta et il consentit. Pendant le combat, son ami tomba; selon l'usage, les témoins engagèrent le fer à leur tour. Catalina tua son adversaire et s'aperçut trop tard qu'elle avait tué son frère sans l'avoir reconnu ! Réfugiée dans un couvent, dont les moines la défendirent les armes à la main, elle y passa huit mois dans une profonde affliction, Lasse enfin de cette existence inactive, elle put s'éloigner avec l'aide de don Juan Fonce de Léon, qui lui donna un cheval, des armes et de l'argent el elle partit pour gagner Valdivia et le Tucuman.
La route le long de la côte fut très pénible, à cause du manque deau. Deux soldats fugitifs se joignirent à l'alferez; ensemble ils gravirent la Cordillère des Andes sur un parcours de trois cents lieues, subissant mille souffrances. Pas une fois ils ne purent se procurer du pain; l'eau était rare quelques petits animaux et des racines leur fournirent une nourriture ~i insuffisante, que peu à peu ils tuèrent leurs trois maigres chevaux. Le fr.'id était terrible; ils trouvèrent sur leur roule deux hommes gelés. Les deux soldais succombèrent. Resté seul, l'alferez leur prit une arquebuse, huit piastres, un morceau de cheval et se remit à marcher sans chaussures, les pieds déchirés. Bientôt, n'en pouvant plus. Catalina s'assit au pied d'un arbre et pour la première fui* de sa vie, elle pleura ! Dans sa poche était un rosaire; elle pria et, un peu réconfortée, elle poursuivit sa \ -oie douloureuse. Peu après, elle s'aperçut qu'elle descendait et que la chaleur revenait : elle avait fait l'ascension complète de la Cordillère;
Cathédrale de < luz< ■•.
Le jour suivant elle, vit venir deux hommes, et elle se crut perdue; mais que lui importait? «Où allez-vous ? » lui crièrent-ils. Elle répondit qu'elle s'était égarée, mourait de faim et n'avait plus la force d'avancer. Ils curent pitié d'elle; l'un d'eux mit pied à terre, la lit monter sur son cheval et tous deux la conduisirent à une terme située trois lieues plus loin. \\< arrivèrent a cinq heures du soir ; la maîtresse de la ferme, veuve et bonne femme, lui donna un excellent lit, le souper, la combla de soins. Elle était riche, possédait de grands troupeaux. Cette fois encore, l'habit masculin fut fatal à l'aventureuse Catalina. La veuve, voyant ce /ewie&MTwnc intelligent, actif et brave,' eut l'idée de lui confier le gouvernement de sa maison et... de le marier à sa fille, « noire et laide comme le diable », disait l'alferez. Sans répondre ni oui ni non, celui-ci se mit à l'œuvre et rendit de grandservices à la dame qui lui livrait sa ferme et sa fortune. Deux mois s'écoulèrent ; on se rendit à Tucuman, soi-disant pour célébrer le mariage. Il faut croire que, sans être beau, le prétendu caballero inspirait facilement de la sympathie, car un chanoine chez qui il logeait voulut à son tour lui faire épouser sa nièce et le combla de cadeaux, que l'étrange personne eut soin d'enregistrer : « un bel habit de velours, douze chemises, six paires de hauts-de-chausses en drap, des cols en toile de Hollande, douze mouchoirs, plus deux cents piastres. »
La situation ne pouvait pas se prolonger; de nouveau il fallut fuir et, sur la route, combattre des malfaiteurs avant d'arriver à la ville de Charcas, où il entra comme majordome chez l'échevin, avec 900 piastres de gages ; mais son maître se prit de querelle avec des voisins, se battit, ce qui parait avoir été l'occupation habituelle de ce pays, et fut emprisonné, de sorte que le nouveau majordome le quitta.
A ce moment la province du Potosi se révolta; on leva des troupes et l'ex-alferez reçut le grade d'adjudant-major. Les affaires réglées à Potosi, on envoya une partie de l'armée à 500 lieues de là, dans le pays de Los Charcos du Dorado, occupé par les Indiens guerriers, pays riche en or, ainsi qu'en pierreries ; en outre, les plaines fertiles étaient couvertes d'amandiers, d'oliviers, de blé, etc. Cette magnifique contrée devint le théâtre dune guerre vraiment sauvage. Il y avait là 10 000 Indiens qui se battaient avec un courage désespéré, pour défendre leur sol et leur liberté; dan< les rues des villes, le sang coulait en ruisseaux. La soif de l'or surexcitait les Espagnols. On trouva 60 000 piastres en poudre de ce métal dans les marais et bien plus sur les bords du Potosi; les soldats en remplissaient leurs chapeaux. Les troupes murmuraient parce que leur chef, selon eux. ne poussait pas assez rapidement la conquête; un certain nombre d'hommes désertèrent.
Catalina les suivit, caria passion du changement lui faisait trouver long
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un séjour de deux années dans un seul lieu, de même que la passion du jeu lui laissait rarement beaucoup d'argent en poche. Elle n'avait donc plus que quelques réaux lorsqu'elle arriva à la Plata et entra d'abord chez un riche marchand biscayen et ensuite chez une veuve, la plus riche et la plus noble dame de la ville, disait-on. On aurait pu ajouter : et la plus querelleuse.
A la suite d'une dispute dans l'église avec une autre dame, il y eut, les maris s'en mêlant, une lutte dans la rue et doiïa Catarina de Chavès trouva bon de couper la figure à son adversaire avec un rasoir! Un Indien mêlé à la bagarre accusa notre Catalina pour éviter la torture, et celle-cir arrêtée, allait la subir, quand l'intervention de sa maîtresse la sauva: mais elle fut condamnée à dix ans d'exil au Chili. Elle se sauva dans le Haut- Pérou, à Chagasta, la capitale, où elle retrouva l'échevin don Juan de Araujo, qui de nouveau lui confia dix mille lamas et cent Indiens, de l'argent pour acheter du blé, le faire moudre et faire transporter la farine au Potosi. Le majordome s'acquitta intelligemment de sa mission, réalisa de beaux bénéfices et reçut les félicitations du maître.
Hélas ! sa mauvaise étoile le suivait. Un dimanche, ne sachant que faire, il entra dans une maison de jeu et, comme à l'ordinaire, querelle et combat s'ensuivirent avec mort d'homme, refuge dans la cathédrale et, quelques jours après, fuite à Piscobamba où l'incorrigible ne tarda pas à récidiver. Cette fois elle fut saisie et condamnée à la potence. Comme le bourreau lui passait maladroitement levolalin (la corde) : « Chien! lui dit-elle, mets-le bien ou ôte-le; les Pères me suffisent! » — Ceci s'adressait à des moines qui la poursuivaient jusqu'au pied du gibet pour l'obliger à se confesser. Son refus lui valut un répit; on l'envoya devant l'audience royale de la Plata; les faux témoins qui l'avaient accusée de provocation reconnurent avoir menti, au moment où l'on allait la pendre ; vingt-quatre jours après, elle était libre.
Ayant réglé ses comptes, elle se dirigeait vers la porte de la ville, lorsqu'une femme se précipita d'une fenêtre et tomba juste devant elle, en ciianl : « Sauvez-moi! Mon mari veut me tuer! » Il ne s'agit jamais de moins dans cet aimable pays. C'était précisément la femme d'un commerçant avec qui elle venait de régler certaines affaires. Comment refuser de sauver la pauvre créature? Prestement, celle-ci sauta en croupe et ils partirent au galop. Arrivés sur la rive de la Plata, ils reconnurent qu'il n'y avait pas de gué. « Risquons-nous, » dit la femme. Et ils plongèrent. IL était minuit. Ils purent gagner une petite hôtellerie, se sécher, souper el repartir à l'aube. Tout à coup, à cinq lieues de la Plata, la fugitive s'écria : « Seigneur! Voici mon mari! » C'était bien en effet le senor Chavarria qui les poursuivait, qui tira sur eux et qui les manqua! Ils arrivèrent enfin ai
couvent où la more de Doîïa Maria Davalos avait pris le voile et le galant sauveur dut éprouver un certain soulagement en remettant Ba protégée aux liras maternels. Toutefois ses tribulations n'étaient pas terminées. A la porte il retrouva Châvarria, qui mit aussitôt L'épée à la main el poussa son adversaire non seulement jusqu'à l'église, toujours rencontrée à point, mais jusqu'au maitre-autel. La foule voulut les en arracher. Deux moines franciscains défendirent vaillamment les immunités ecclésiastique, aidés (qui le croirait?) par l'alguazil en personne, et celte fois encore dofia Catalina de Erauso, alias Antonio de Erauso, alias Pedro de Gorive, alias don Alonzo Diaz»de Guzman (qui, en vérité, ne connaissait pas d'obstacle!)
Vue ancienne de Cuzco.
se trouva en sûreté derrière les saints murs; elle y resta cinq mois. Pendant ce temps le tribunal rendit un arrêt mémorable! Doua Maria dut prendre le voile et son époux le froc!
L'ex-condamné à mort, nommé instructeur pour poursuivre certains criminels à Piscabamba, en compagnie d'un greffier et d'un alguazil quelle opérette trouverait mieux?), traversa ensuite les plaines de Mi/que pour faire le recensement des Indiens. Naturellement, le calme relatif ne pouvait durer longtemps; à la Paz, nouvelle querelle: frappé au visage, l'instructeur dégaine et tue son homme de certain coup de pointe qui semble avoir été irrésistible. Nouvelle condamnation à mort. Le condamné communie, mais, au lieu d'avaler l'hostie, il la rejette dans sa main droite en criant par deux fois : « Je m'appelle Église! Je m'appelle Eglise! » Et Le voilà, pour la dixième fois peut-être, sous l'égide du clergé, en attendant qu'on lui donne,
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un mois après, une mule, de l'argent et qu'on lui souhaite bon voyage pour la ville de Cuzco, riche évêché où les lieux d'asile ne lui manqueront pas. Cependant Catalina y fut accusée d'un meurtre qu'elle n'avait pas commis et passa cinq mois en prison.
Rendue à la liberté, elle apprit qu'une escadre hollandaise bloquait le Callao de Lima et qu'un combat naval était imminent. Aussitôt elle prit service sur la flotte espagnole, qui ne comptait que cinq bâtiments de guerre. Le combat s'engagea, le vaisseau-amiral, sur lequel se trouvait notre héroïne, fut coulé bas, et elle ne put se sauver, avec deux marins, qu'en gagnant à la nage un bâtiment ennemi. Ils y furent très mal traités pendant vingt-six jours, puis on les jeta sur la côte à Paëta, dénués de tout. Un brave homme les recueillit, les nourrit et les habilla.
Catalina put se rendre à Lima et ensuite à Cuzco. Dans une maison de jeu de cette dernière ville, elle eut pour adversaire certain matamore audacieux et violent, qu'on appelait ironiquement le nouveau Cid. Elle le surprit lui volant son argent et, sans hésiter, lui cloua la main avec sa dague. Des amis de cet intéressant personnage dégainèrent et firent trois blessures à son assaillante; elle parvint à sortir et deux Biscayens qui passaient prirent sa défense. Le Cid lui porta par derrière un coup de dague dans l'épaule gauche, un autre lui entra « une palmette d'épée dans le côté » ; elle tomba inondée de sang, mais son énergie extraordinaire lui donna la force de se relever et de se diriger, selon son habitude, vers l'église. « Chien! lui cria le Cid, tu vis donc encore », et il l'attaqua de nouveau; mais elle se défendit si bien, « qu'elle lui fit avaler son épée ».
On la crut si près de la mort, qu'avant de panser ses blessures on exigea qu'elle se confessât. Alors, se croyant perdue, elle avoua au Père Louis Ferrer de Valencia qu'elle était femme. Il lui administra le viatique, après quoi on la pansa et la souffrance la priva de sentiment. Pendant quatorze heures la malheureuse resta évanouie! Cinq jours après, on la transporta dans un couvent, où elle fut soignée durant quatre mois et cernée, ce qui n'empêcha pas qu'on lui fit présent de 4000 piastres, d'armes, de trois mules et de trois esclaves; après quoi elle repartit avec ses deux amis biscayens. On se demande pourquoi la force publique prenait la peine de cerner ses refuges, puisqu'elle la laissait toujours s'en aller tranquillement. Au reste on est en présence d'un si étrange état social, où le poignard et le crucifix paraissent être l'alpha et l'oméga de toute chose, l'un et L'autre paralysant à l'envi l'action de la loi, qu'il faut accepter les faits sans chercher à les expliquer. La toute-puissance, les violences légitimées par la conquête, les richesses acquises subitement et sans travail, avaient complètement démoralisé les conquérants et ta i t d'eux, sous certains rapport. de plus parfaits sauvages que les indigènes.
Catalina était donc partie avec ses deux amis; cette foison les poursuivit et, selon sa coutume, elle se battit et tua son homme. Arriver -ur la rive du fleuve Balsas, elle aperçut deux alguazils qui se disposaient à le passer à gué pour venir la saisir. « Vous ne me prendrez pas vivant. » leur cria le taux jeune homme, en braquant sur eux deux pistolets. Ces bons alguazils de comédie s'arrêtèrent dans l'eau et parlementèrent. Elle leur montra trois beaux doublons d'or qu'elle déposa sur une pierre; les braves gens acceptèrent cet argument; elle sauta sur son cheval et ne s'arrêta qu'à Guamanga, riche évêché possédant de belles églises, d'opulents couvent* situé dans un pays plantureux, connu pour ses belles récoltes de blé, de vins, de fruits, de grains variés.
Notre héroïne, que l'expérience n'impressionnait guère, à ce qu'il semble, attira sur elle l'attention du corregidor dans une maison de jeu. «Je vous arrête ! crie le magistrat. — Bien volontiers, riposte L'alferez, » en tirant à la fois son épée et « un pistolet à triple gueule ». Le corregidor réfléchit et, pendant qu'il réfléchit, Catalina s'esquive. Il faisail nuit; dehors elle se heurte à deux alguazils. « Qui vive? — Ami ! — Qui ètes-vous? — Le diable! » réplique la tète folle. On ferraille; monseigneur l'évêque sort juste à point de chez lui et, avec cette singulière tendresse que le clergé américano-espagnol de cette époque paraît avoir ressentie pour les spadassins, fait entrer l'inconnu chez lui, le traite bien, insiste pour le confesser et apprend ainsi que son réfugié est une femme ! A la stupéfaction succède l'incrédulité; Catalina demande à être interrogée par des matrones et, ceci lait, il faut bien se rendre à l'évidence. Alors le bon évèque lui dit avec une indulgence vraiment extraordinaire : « Maintenant, ma tille, je vous crois; je vous respecte comme une des plus notables personnes de ce monde; je vous promets toute mon assistance pour vous faire un sort et vous ramener à Dieu ! »
Ensuite Monseigneur confessa de nouveau sa pénitente et lui donna la communion sans pouvoir empêcher la foule curieuse de remplir l'église, ce qui les importuna beaucoup tous deux. Six jours après, ce fut bien autre chose, lorsqu'il la conduisit au couvent des dames de Sainte-Glaire I Au couvent, on trouva la communauté entière au parloir, tenant des cin allumés. L'abbesse et les anciennes signèrent une promesse de rendre leur nouvelle pensionnaire à l'évêque ou à ses successeurs chaque fois qu'ils la réclameraient. Puis le prélat l'embrassa, la bénit et elle se rendit en procession au chœur, où elle baisa la main de l'abbesse et reçut les embrassades de ses nouvelles compagnes. Reconduite au parloir, elle y retrouva l'excellent évêque,quilui prodigua les bons conseils, lui promit de pourvoir largement à tous ses besoins et de venir souvent lui donner lui-même les sacrements. Il tint parole; mais hélas! ses jours étaient comptés: cinq