‹ Les Grandes voyageusesChapitre 24 sur 52 · CATALINA DE ERAUSO. SI · texte numérisé non relu

CATALINA DE ERAUSO. SI

mois à peine s'étaient écoulés et l'étonnement général durait encore, lorsque le bon prélat fut enlevé à la reconnaissante affection de sa protégée.

Aussitôt l'archevêque métropolitain de Lima envoya chercher Catalina, au grand regret des religieuses de Sainte-Glaire.

Elle partit en litière, accompagnée de six prêtres, de quatre religieux et d'un certain nombre d'hommes d'armes. Quoiqu'elle entrât à Lima la nuit, une foule énorme l'attendait. Bien accueillie par l'archevêque, elle fut conduite le lendemain en la présence du vice-roi, prince d'Esquilane, qui la fit dîner avec lui. Retournée chez l'archevêque, elle fut priée de choisir un couvent et demanda la permission de les visiter tous et de passer quatre ou cinq jours dans chacun. Ce n'était pas une petite affaire, car ils étaient légion et l'ordre de Saint-Bernard, qu'elle choisit, en possédait quatorze à lui seul.

Enfin elle entra au monastère de la Sainte-Trinité, où il y avait cent religieuses de voile noir, cinquante de voile blanc, dix novices, dix converses et seize servantes. Tous ies couvents se composaient d'un grand nombre de petites maisonnettes basses, construites autour d'un vaste jardin carré, et habitées chacune par une religieuse et sa servante. On évitait les hauts bâtiments d'Europe, à cause de l'extrême fréquence des tremblements de terre.

Dans cette retraite, Catalina passa deux ans et cinq mois, car elle n'avait pas voulu aliéner sa chère liberté, et les communications étaient alors si lentes, qu'il fallut tout ce temps pour recevoir d'Espagne, les papiers prouvant qu'elle n'avait jamais fait profession dans son couvent de Saint- Sébastien.

Il est évident que son long séjour au couvent avait dû lui peser, puisque, aussitôt libre, elle partit pour l'Espagne, malgré les exhortations de l'archevêque et les larmes de ses compagnes. « Elle voulait, disait-elle, revoir sa patrie. »

Elle s'embarqua dans le courant de 1624, sur le vaisseau amiral de la flotte du général Thomas de Lorraspurure, qui lui témoigna une grande bienveillance et la fit manger à sa table, jusqu'à ce que le démon du jeu lui tendît un de ses pièges habituels. Pendant une querelle, l'ex-religicuse de Lima égratigna par mégarde un visage quelconque, avec son petit couteau ! Force fut de la reléguer sur le navire du second commandant. Là elle trouva des compatriotes, ce qui lui déplut et elle demanda la permission de passer sur la patache ou aviso de service, le Saint-Elme, qui faisait eau et sur lequel elle courut de grands dangers et subit de vives souffrance-;.

Elle débarqua enfin à Cadix, le 1er novembre 1624. Comblée de bontés par le général de la flotte, don Fabrice de Toledo, elle retrouva chez lui deux de ses frères qui étaient à son service. Elle les lui fit connaître

en lui demandant de les protéger, non toutefois sans avoir exigé sa parole qu'il ne révélerait pas son vrai nom. Mais on savait désormais que sous son habit masculin se cachait une femme et la curiosité publique la forçait à se dérober le plus possible. Arrêtée on ne sait pourquoi à Madrid, elle fut relâchée sur l'ordre du grand ministre Olivarez, après s'être entretenue avec lui.

C'était l'année du Jubilé (162S). Toujours tourmentée par son besoin de voir du nouveau, Catalina partit pour Rome, en passant par le midi de la France. Arrivée près de Turin, elle fut prise pour un espion du roi d'Espagne, jetée en prison, maltraitée, chargée de chaînes et relâchée seulement au bout de quatorze jours, mais dépouillée de 100 doublons d'or et de tout ce qu'elle portait et forcée de retourner sur ses pas, sous peine des galères. Pauvre, à pied, mendiant son pain, elle arriva en piteuse condition à Toulouse. Elle se rendit aussitôt auprès du gouverneur du Languedoc, Antoine d'Aure, comte de Gramont, de Guiche et de Sauvigny, fils de Philippe de Gramont et de la belle Corisandre, à qui elle avait remis des lettres d'Espagne lors de son premier passage. Ce généreux seigneur la fit habiller, lui donna 300 écus et un cheval, ce qui lui permit de retourner à Madrid et de présenter une supplique au roi pour obtenir la récompense de ses bons et loyaux services ; sa supplique fut renvoyée au Conseil des Indes, qui lui accorda une pension de 800 écus.

On a pu s'apercevoir au cours de notre récit que Catalina tenait à ses idées. Les obstacles n'avaient fait qu'augmenter son désir d'aller à Rome. Elle se mit donc en route avec trois amis, mais il était écrit que jamais elle n'échapperait aux aventures. Assaillis près de Barcelone par une bande de voleurs, les voyageurs furent dépouillés de tout, y compris leurs vêtements; on ne leur laissa que leurs papiers.

Entrée la nuit dans la ville, Catalina, mendiant de porte en porte, ramassa quelques mauvaises hardes et s'installa sous le porche d'une église. Les églises lui portaient bonheur. Elle apprit en écoutant les propos d'alentour que le roi était à Barcelone et qu'auprès de lui se trouvait le marquis de Montès-Claros, un bon chevalier qu'elle avait connu à Madrid. Elle courut chez lui, fut très bien reçue, habillée de neuf et présentée à Sa Majesté, qui voulut entendre son étonnante histoire, lui donna sa main à baiser et prit son mémoire en disant : « Je le verrai. » Bientôt après le roi ordonnait qu'on lui donnât quatre rations d'alferez réformé, trente ducats de gratification et lui confirmait son grade d'alferez.

Sans plus tarder, elle s'embarqua pour Gènes, où elle eut le malheur d'être insultée, en qualité à' Espagnol, par un Italien et de lui allonger ce fameux coup de pointe qui lui réussissait toujours trop bien. Néanmoins elle put se sauver dans la foule et regagner la galère qui la menait à Rome.

Arrivée dans la ville sainte, tant désirée, elle baisa les pieds du pape

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Urbain VIII et, sur la demande de Sa Sainteté, lui conta toute sa vie. L'étonnement du Saint-Père fut à son comble. Il daigna s'entretenir longuement avec elle et lui prodiguer ses bons conseils ; entre autres faveurs, il lui accorda l'autorisation de continuer à porter l'habit masculin.

Le bruit des aventures de la Monja Alferez se répandit de telle sorte, qu'elle se vit promptement entourée des plus grands personnages : princes, évêques, cardinaux. Les salons, aussi avides qu'aujourd'hui d'exhiber une personnalité exceptionnelle, se la disputèrent pendant les six semaines qu'elle passa à Rome : ce fut chaque soir une nouvelle invitation et un nouveau régal. Certain vendredi, elle fut priée par un comité de gentilshommes et, par ordre spécial du Sénat, inscrite sur un registre comme citoyen de la ville.

Le 29 juin 1626, fête de Saint-Pierre, elle suivit les cardinaux dans la chapelle de la Basilique dédiée au saint et, fut témoin de toutes les cérémonies en usage; puis elle passa la journée fêtée par les princes de l'Eglise. Le soir, en devisant, l'un d'eux lui dit qu'il ne lui connaissait qu'un défaut : c'était d'être Espagnole ; elle répondit fièrement : « Seigneur, sous le respect dû à votre Seigneurie Illustrissime, il me semble que je n'ai pas d'autre qualité ! »

Un peu lasse, dit-on, de ses succès, la Monja Alferez se rendit à Naples, où elle les retrouva ; aussi fut-elle heureuse de reprendre la mer pour retourner à Séville.

Le manuscrit de l'héroïne errante s'arrête là, et à partir de cette époque les détails sur sa vie deviennent rares. On sait qu'en 1630, sur la flotte qui partait pour la Nouvelle-Espagne, se trouvait la Monja Alferez, toujours en quête d'aventures et de pays inconnus et, dans un procès-verbal dicté au couvent des Capucins de Séville par le Père Fray Diego de Sevilla, il déclare « qu'en 1633, étant alors séculier, il passa sur les galions du général don Pedro de Ursula et, à la Vera Cruz, vit diverses fois la Monja Alferez, qui se faisait appeler alors don Antonio de Erauso, possédait des nègres et des atelagesde mules, avec lesquels elle transportait les marchandises et bagages en différents endroits, entre autres les siens, qui furent portés à Mexico. On la regardait comme un chevalier de beaucoup de cœur et d'adresse. Elle allait en habit d'homme, portait la dague et L'épëe avec monture en argent et s'en servait fort bien. Elle paraissait avoir environ cinquante ans (elle en avait soixante), était de bonne taille, un peu forte, avait le teint basané et quelques petits poils à la moustache ». — < In suppose qu'elle mourut vers cette époque, eu Amérique.

Un autre témoin oculaire a donné sur sa personne des détails circonstanciés. Un moine pèlerin, don Pedro de la Valle, dit dans une lettre fa-

railière à un ami, datée de Rome, le 8 juillet 1620 : « Hier, vint chez moi pour la première fois l'alferez Gatalina de Erauso, Biscayenne venue d'Espagne et arrivée la veille. Elle a environ trente-cinq ou quarante ans, est d'une bonne famille, s'est conduite en brave soldat et s'est fait une réputation de vaillance. Elle n'a jamais eu de mauvaises intentions, mais sa vocation était pour les armes et la liberté. On l'a fait connaître à Rome à plusieurs dames et seigneurs, mais elle préfère la conversation de ceuxci. Son portrait a été fait par don Francisco Erescencio. Sa taille est haute et forte, sa poitrine plate et elle peut passer pour un homme. Elle n'est ni laide, ni belle ei sur le retour. Ses cheveux sont noirs, coupés courts et retombent sur le front à la mode actuelle. Elle s'habille à l'espagnole, porte bien l'épée, selon sa profession, tient la tète un peu baissée comme un vaillant soldat fatigué. C'est seulement aux mains qu'on peut reconnaître qu'elle est femme, car elle les a courtes et grasses, quoique robustes, et s'en sert à la manière des femmes ! »

Un portrait de la Monja Alferez, peint par Pacheco, rend bien l'expression de volonté indomptable que devait avoir cette femme extraordinaire, si son physique révélait quelque peu son moral. Ce visage n'est pas beau, mais il respire la force à un degré surprenant, quand on se rappelle qu'il reflète une âme de femme.

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