Voyage au Caucase. [Le Tour du Monde
l'une, les enfants de Japhet émigrant «le ces hauteurs sourcilleuses pour donner naissance à notre race blanche européenne; l'autre, Promethée enchaîné par Jupiter sur ces rocs, pour avoir dérobé le feu du ciel. Puis vient la poésie grecque, qui peuple celte contrée-mère de gracieuses et brillantes images; c'est le Phase (le Rion actuel) aux paillettes d'or, arrosant des villes merveilleuses où tous les palais sont de marbre; c'est Jason et les" Argonautes venant conquérir laToison d'Or. Et aujourd'hui , après dix siècles de guerres et de ravages par les Musulmans, la civilisation s'infiltre, pacifie, et un cheminde fer relie la pittoresque ville de Koutaïs, avec sa population aux types si variés, à Tiflis-Poti!
Les habitants de Koutaïs n'ont pas oublié le mythe de Promethée ; ils y croient fermement : le vautour leur est odieux et la plus grande gloire du chasseur iméréthien est de tuer un de ces oiseaux de proie.
Quelles belles excursions dans la montagne sauvage et abrupte, si l'on vent aller visiter quelques-uns des antiques monastères , déchus sans doute, mais encore fiers et renfermant des mosaïques bysantines, des grilles en fer admirablement travaillé, des ornements sacerdotaux brodés d'or, de perles et de pierreries, de vieux manuscrits que personne ne lit plus et que gardent quelques moines au beau costume sévère ! Les pierres des murailles se confondent avec les roches*, et la vue s'étend sur un admirable chaos dont les reliefs variés à l'infini, dominés par la masse du Khomli et la cime neigeuse du Temoud en Mingrélie, reçoivent vers le soir les reflets rougeâtres du soleil couchant qui incendient les rivières el
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la mer et couronnent d'une frange de feu les neiges immaculées des hautes crêtes.
Mme Caria Serena arrivait au moment du carnaval , ce qui lui fournit l'occasion d'observer bien des coutumes de terroir. Le carnaval n'est pas une fête populaire : rien dans la rue ; tout se passe à l'intérieur des maisons: on s'invite réciproquement, et ce que l'on mange, surtout ce que l'on boit, sans pourtant s'enivrer, est absolument prodigieux. Il y a un président des toasts qui est tenu de vider autant de coupes (il en est qui sont de la contenance de plusieurs bouteilles) qu'il y a de convives portant une santé! Qu'on se figure les sensations de la voyageuse, lorsqu'on lui fit l'honneur de la nommer présidente! Heureusement on devina son embarras et on lui adjoignit un vice-président! Après le repas, la danse, et quelle danse! Un vrai poème mimé avec une grâce infinie. Hommes et femmes ont un talent inné pour cet art, en Géorgie surtout, et le charme du costume ajoute ù celui de la danse, dont l'origine est surtout persane. Le Géorgien est, parait-il, gai d'humeur, insouciant, léger; aimer, causer, danser, voilà toute la vie de la femme, et l'homme n'y ajoute guère que le goût des armes. Ne rien faire est l'occupation générale, à l'exception des paysannes, qui sont très laborieuses.
Les dévotions du carême n en sont pas moins très suivies : Mme Caria Serena en prit prétexte pour quitter ses amis d'Iméréthie et s'en aller en Mingrélie.
« Nulle contrée, dit-elle, n'offre plus de variété que le Caucase, tant par la nature de son sol que par les types de ses habitants, leurs idiomes et leurs caractères. Il suffit de franchir une rivière, une montagne sise entre deux districts, pour se trouver en présence d'une population nouvelle et entendre une langue différente. Les dissemblances entre l'Iméréthie et la Mingrélie sont moins tranchées que celles qui distinguent d'autres provinces, mais elles sont néanmoins sensibles. Le Mingrélien l'emporte en beauté classique sur lTméréthien.
Ce coin de l'Asie est riche en légendes; celle de Jason, de Médée et de la Toison d'Or est connue de tous. D'antiques ruines, sur une éminence rocheuse, passent pour être celles d'Ea, capitale d'Etés, le fameux roi de Colchide, pèro de la magicienne Médée.
Les rivières du pays continuent à charrier du sable aurifère et les indigènes, riches comme autrefois en troupeaux de moutons, ont l'habitude de plonger dans les eaux la peau laineuse de leurs bêtes; quand elles sont bien sèches, ils les secouent pour en faire tomber les parcelles d'or qui s'y sont attachées. Exposées au soleil, ces peaux brutes ont de magnifiques reflets d'or. Jason pourrait revenir! Peut-être reconnaîtrait-il pour siennes des pièces de monnaie que l'on a trouvées dans le so) et qui pré-
sentent d'un côté la tête d'un bélier, de l'autre celle d'un homme que l'on prétend être celle du hardi chef des Argonautes. D'autres pièces helléniques témoignent du passage des colonies grecques.
Si la civilisation moderne a pénétré dans la plaine, elle est presque inconnue dans la montagne. Pas de linge, pas de monnaie circulante, tout le commerce se fait par échanges; pour demeures, des huttes en clayonnage, sans fenêtres, avec le sol humide pour plancher et quelques planches pour meubles. La vue d'un étranger est un sujet d'élonnerncnl : une montre fait fuir les habitants, persuadés qu'un esprit est caché à l'intérieur. Mme Serena, s'êtant improvisée photographe, passait pour un suppôt «lu démon.
Dans le curieux et sauvage district appelé Souéthanie, une partie esi restée indépendante jusqu'en 1875 et idolâtre jusqu'à nos jours: déjà Strabon parlait de sa malpropreté. 11 n'a pas été facile de la réduire; chaque habitation, construite au milieu des roches, était une petite forteresse dont la mine seule put avoir raison.
Le malheur de toutes ces belles provinces a été d'appeler tour à tour à leur aide, le Turc et le Russe, ce qui équivalait à se donner sans cesse de nouveaux maîtres.
La plaine et la montagne ont peu de rapports entre elles; l'une, en rai fertile, fleurie et cultivée, est chrétienne ou musulmane: l'autre, aride et farouche, reste livrée à l'ignorance et à la superstition. Telle montagne passe pour appartenir plus particulièrement aux esprits du mal et pour aucun trésor un indigène n'oserait aller les troubler.
Le voyage n'est pas commode quand on veut pénétrer dans l'intérieur, traverser les forêts et escalader les cimes. Le cheval est le seul moyen de locomotion, et comme en fait d'hôtels on ne trouve que des cabane- \ ides, on est forcé d'emporter sa chambre à coucher sous forme de tapis, coussins et couvertures, ses vivres et sa batterie de cuisine. Quant au dan. Mme Serena le déclare nul, malgré la réputation de voleurs qu'a value aux habitants l'antique et problématique malédiction de saint André, dépouillé en parcourant ces régions. Les grands gaillards armés que rencontrait la voyageuse se contentaient de la saluer en touchant le bachlik enroulé autour de leur tète, et elle était frappée de leur air distingué, voire même aristocratique.
Dans une forêt idéale, au bord d'un lac alimenté par une admirable chute d'eau qui se précipite du mont satanique, un propriétaire artiste a installé des moulins, qu'on prendrait de loin pour des refuges de nymphes et de naïades. L'illusion est entretenue par les paysanne- au type srec, belles et majestueuses et pittoresquement vêtues. A les voir cheminer le fuseau à la main, le long des sentiers moussus, ou traverser un pont rus-
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tique formé d'un arbre renversé, on croirait rencontrer les compagnes de Çircé filant l'étoffe de lin des sièges qui furent offerts à Ulysse et à ses
compagnons, lorsdeleur arrivée en Colcliide.
Pas bien loin de là, dans la plaine, on voit encore les débris d'un pont romain construit par les soldats de Pompée.
Bien des usages dus aux Grecs d'autrefois se sont perpétués dans ces contrées peu accessibles. Les funérailles, par exemple, sont célébrées comme il y a deux mille ans et plus. Le Jour des Pleurs rassemble toujours parents, amis et ce qu'il est convenu d'appeler les voisins.
Ceux-ci étant très clairsemés et souvent au loin, il peut arriver que le défunt attende des semaines entières sans sépulture. Au jour dit, ceux que des messagers à cheval sont allés prévenir se réunissent à la maison mortuaire; les princes et les nobles se font suivre de leur famille, de leurs serviteurs et de tous les paysans établis sur leurs terres. La cloche annonce la venue de chaque clan. Puis on forme la procession (parfois au nombre de plusieurs milliers d'assistants), les chanteurs en tète et pleurant, criant, gesticulant, se frappant la poitrine, les femmes faisant mine d'ar-
l'n Gourion.
racher leurs cheveux épars; on se réunit dans la chambre mortuaire, où l'on célèbre, dans une sorte de discours, les vertus du défunt; la famille se tient soit sous un dais tendu de noir, soit assise à terre en habits de deuil, dans une pièce absolument obscure. Les lamentations terminées, on s'assemble dans la cour pour prendre part à un repas servi sous une tente et pour lequel on fait cuire un pain exceptionnel appelé lavache. Sous une autre
tente se tient un caissier chargé de recevoir les offrandes qu'il esl d'usage de déposer pour la famille du mort, en enregistrant soigneusement le montant, car ce n'est en réalité qu'un prêt rendu à chaque famille lorsque à son tour elle perd un de ses membres.
Pour la nuit chacun s'installe où et comme il peut, au moyen du lit qu'il a apporté, et le lendemain du Jour des Pleurs a lieu l'enterrement, avec renouvellement de larmes et décris. Le mort est transporté sur un char
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couvert d'un dais ; autour du cerceuil sont assises les pleureuses, comme dans les funérailles antiques. S'il s'agit d'un époux, la veuve suit à cheval, sur une selle d'homme enrichie d'ornements en argent ; de chaque côté des femmes lui tiennent les bras pour l'empêcher de se meurtrir le visage et de s'arracher les cheveux. Quarante jours après on recommence, en plus étroit comité, la même cérémonie; seulement cette fois les discours et les pleurs s'adressent aux vêtements et aux objets ayant appartenu au trépassé; enfin le calme se rétablit et l'oubli fait plus ou moins rapidement son œuvre.
Passons maintenant à un sujet plus gai, car, grâce à l'accueil aimable, hospitalier, souriant des Géorgiens, Mme Caria Serena se sentit promptement du pays, de la famille même où elle se trouvait et put voir défiler devant elle toutes les scènes dont se compose le vie humaine .
Les mariages sont gais en Géorgie, dans ce pays où l'insouciance paraît être le dernier mot de la satisfaction. En général, la chose est conclue en un clin d'œil ; le temps de confectionner une robe de noces, et le prêtre bénit l'union. Mais tout n'est pas fini pour cela. Le marié reconduit la nouvelle épouse chez son père. Ensuite il s'occupe de lui préparer un logis et, quand il a terminé ses arrangements, il l'envoie chercher par une troupe d'amis à cheval, qui exécutent en route toutes sortes de prouesses équestres.
Chez les paysans, la dot et le trousseau font partie du cortège, dans des caisses en bois colorié; chez les princes et les nobles, le trousseau précède la mariée au logis conjugal. Elle s'y rend le visage couvert d'un voile épais. Une fois arrivée, ses amies la parent de ses plus beaux atours et la placent à table, où elle doit rester sans manger ni parler. Les repas de noces se succèdent pendant plusieurs jours, sous des tentes dressées dans la cour, garnies de fleurs et plus ou moins élégantes selon la fortune des conjoints. Le menu consiste en une quarantaine de plats, arrosés par ces excellents vins deMingrélie dignes du pays où Noé planta le premier cep. Chaque festin est suivi de chants, de danses et de jeux d'adresse. A la fin du souper le mari va se cacher, soit en haut d'un arbre, soit dans quelque coin de la maison; on le cherche de tous côtés et, quand on s'est emparé de lui, on le conduit au logis nuptial en le bousculant plus ou moins.
Un des beaux souvenirs de Mme Caria Serena est celui des fêtes de Pâques à Yougdidi, l'ancienne capitale de la Mingrélie. L'ex-régonte, la belle et bonne princesse Catherine Dadian, que l'on appelait « la Mère des mères », y résidait et avait offert l'hospitalité à la voyageuse. Elle voulut bien lui tout montrer elle-même. Le vendredi saint elles parcouruivni ensemble la foire pittoresque où tous les types et tous les costumes du pays se mêlent dans un fouillis plein de couleur et de caractère. Chacun y apporte
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ses produits et se procure quelque nouvel atour on ornement pour la grande iètc.
Les femmes se prosternaient devant la Mère des mères (celle dont le fils avait vendu sa souveraineté, datant du xiv siècle, au Tsar russe), lui baisaient la poitrine avec un respect profond, tandis que tous les hommes s'inclinaient, sans en excepter un, devant L'héroïque bienfaitrice dont l'empereur lui-même avait voulu honorer le patriotique courage et L'esprit éclairé.
Le samedi saint, à minuit, l'église regorgeait de fidèles tenant tous des cierges allumés* les femmes presque toutes vêtues de blanc, les hommes de costumes variés et pittoresques, leurs armes resplendissant aux feux des cierges. L'ex-régente , très belle encore, présidait à la cérémonie en robe de cour de velours rouge, le diadème en brillants au front, Le cordon de Catherine la Grande en sautoir, entourée de sa famille, d'une cour brillante, de serviteurs en longs vêlements blancs serrés à La taille par une ceinture d'argent. Ce fut un moment émouvant Lorsque Le prêtre eut prononcé les paroles sacrées : « Christ est ressuscité », et quand tous les as-i-tants répondant : « En vérité, il est ressuscité », échangèrent le baiser de paix et se pressèrent autour de la princesse.
Après la fête religieuse commencèrent les réjouissances populaires, le rendez-vous dans la plaine, pour y danser les gracieuses danses nationales, les unes lentes et langoureuses, les autres vives et guerrières, puis les jeux équestres et autres exercices, et l'ensemble de cette fête, qu'on appelle la Tamasha, reportait l'esprit vers le moyen âge et les temps féodaux.
Retenue par la princesse, Mme Caria Serena fit avec elle différentes excursions qui l'initièrent à tous les détails de la vie rurale en Mingrélie. C'était au printemps; en quelques jours tout avait refleuri; les acacias el les azalées dorées parfumaient L'atmosphère. On parcourut la sombre el sauvage vallée où l'Inghour roule ses flots tumultueux <'t sépare la Mingrélie du Samourzakan, ce pays de rapines et de rébellion latente, que Les Russes tiennent sans cesse en état de siège et dans lequel l'Angleterre a tendu son fil indo-britannique, merveille de la civilisation au milieu de la barbarie, des mœurs primitives, des onlils rudimentaires. Il a fallu, pour résister aux violences des grandes crues de l'Inghour. dresser sur sa rive gauche un poteau télégraphique haut de cent douze pieds, le plus élevé qui existe, dit-on.
Si le paysan est resté d'une simplicité biblique et d'une parfaite ignorance, il a conservé de l'époque féodale un fond de sentiments et des allures que le nouvel état politique fera difficilement disparaître. Mme Serena croyait faire une tournée avec une châtelaine d'autrefois, en assistant aux saints et génuflexions prodigués à la princesse comme aune suze-