‹ Les Grandes voyageusesChapitre 27 sur 52 · MADAME CARI. A SE R EX A · texte numérisé non relu

MADAME CARI. A SE R EX A

raine. Le prince Nicolas de Mingrélie a conservé une cour volontaire, où se retrouvent (non sans quelque profit pour eux) grands écuyers, grands veneurs, chambellans, chasseurs, chanteurs, danseurs, improvisateurs, voire même bouffons, et l'été, dans la résidence montagnarde des Dadians, le prince pourrait s'illusionner et se croire encore régnant.

L'esprit vif, la gaieté, l'élégance naturelle de la population sont sympathiques à ces vestiges du passé. Tout est prétexte à fêtes; on en offrit de charmantes, dans les fermes et les villages, à la voyageuse, qui put voir briller les talents de ce peuple de beaux danseurs, l'aisance et la grâce des femmes dans leurs longues jupes et leurs voiles blancs, la dignité naturelle et en même temps la souplesse des hommes, ainsi que leur facilité d'élocution. Un simple paysan improvisa pendant une fête le compliment suivant pour MmeSerena : « Étrangère, je salue en toi la femme, car tout bien nous vient de la femme. C'est à une femme que l'on doit le bonheur du monde, c'est à la Vierge Marie, qui enfanta le Christ, que nous devons la civilisation et le commencement de l'émancipation de l'humanité. Je m'adresse à toi, étrangère parmi nous, comme à une femme éclairée dont l'esprit brille comme un diamant. Le diamant est une pierre qui ne vaut que par ses feux ; de même la femme, par son esprit, jette en tous lieux des élincellements. Non civilisée, elle nous laisse dans la nuit; civilisée, elle nous illumine. Étrangère, je reconnais en toi une de celles qui éclairent. »

Trouverions-nous, même en Provence, un paysan capable d'en dire autant?

Ajoutons, puisqu'il est question de la femme, que Mme Caria Sercna a consacré des pages très intéressantes à sa situation sociale dans les différentes provinces du Caucase. Cette situation a subi les influences contraires des deux religions dominantes, qui envisagent de manières si opposées le rôle du sexe féminin. Partout où l'idée chrétienne a triomphé, les femmes en ont bénéficié; il a été admis qu'elles pouvaient compter à côté des hommes et prendre, parfois même au-dessus d'eux, une importance prépondérante. Dans les districts musulmans, au contraire, elles sont restées réduites à leur rôle effacé et caché. En général elles sont belles et actives, quand les circonstances les y encouragent, mais elles diffèrent, selon Les provinces, de caractères, de goûts et d'aptitudes.

Les kakhétiennes, chez qui nous allons entrer, se distinguent par leur force de volonté. Une ballade populaire s'exprime ainsi à leur sujet : « -h' peux briser cent livres de fer avec mes dents; je peux tordre les moûts de mon pays; je peux boire en une gorgée les eaux de L'Alazon et du Jor, mais je ne peux dompter l'indomptable volonté d'une femme ! »

Plus d'une femme est restée célèbre au Caucase.

La grande reine Tamara, qui vivait au xn" siècle, est vénérée à l'égal de la Vierge Marie. Son image est connue de tous. Tout ce qui s'est fait de beau, de bon, de grand, lui est attribué; son contemporain, le poète Roustavéli, l'Homère du Caucase, l'a chantée et beaucoup de ses vers sont passés en proverbes.

Dans des temps plus modernes, des princesses de la famille Dadian, entre autres la princesse Kessaria, surnommée la Grande, ont exercé une 'puissante et généreuse influence.

Deux fois, en 1877 et en 1882, Mme Caria Serena visita la Kakhétie, le district le plus riant, le plus gai, le plus hospitalier de ces hospitalières régions.

C'est le paysde la vigne par excellence et Tiflis en est le grand et curieux marché. Malheureusement l'abondance du vin et des spiritueux propage le vice favori du peuple : l'ivresse.

Mme Serena fut assez naturellement émue, lorsqu'un soir, au cœur d'une forêtde mauvais renom, son cocher arrêta les chevaux et lu demanda impérieusement de Peau-de-vie. La peurne lui ùtapas sa prés d'esprit. Le cocher avait mis pied à terre; elle sai-it les rênes, lança les chevaux au grand galop et ne s'arrêta qu'à la station de poste où l'automédon la rejoignit quaud il put. La Kakhétie. avec sou rempart de montagnes neigeuses, ne renferme pas moins d'un million d'hectares plantés de vignes, produisant des crus excellents, qui pourraient être améli encore et surtout mieux conservés, -i l'on admettait les procédés nouveaux et civilisés; mais on en est resté à ceux des patriarches.

La princesse Catherine Dadiai».

(Dessin de E. Ronjat, d'après une lithographie communiquée par Mmo I.intz.)

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Le jus de la vigne est transvasé du pressoir dans un local primitif enfoncé enterre, puis, s'il n'est pas vendu trois mois après, dans un autre vase, comme si l'on puisait de l'eau dans un puits. Les vases en terre cuite où- l'on conserve le vin ont une capacité qui varie de cent à dix mille litres; Il en est qui mesurent quatre mètres de haut sur trois de large et rendraient des points à la tonne de Heidelberg. Ils coûtent jusqu'à §00 roubles. Malheur au propriétaire si l'argile se fend sous l'action de la fermentation! La terre boit alors bien inutilement ce qui était destiné aux hommes. Parfois un craquement souterrain se fait entendre et l'on peut sauver une partie du précieux liquide. Trop insouciant pour être habile en affaires, le Kakhétien se laisse exploiter par les Arméniens, qu'il déteste et Qui le méprisent.

Les Arméniens sont, comme les Juifs, une nation que la persécution a réduite à se réfugier partout.

Gomme les Juifs aussi, ils doivent à leurs épreuves une humilité apparente, jointe à une grande force de volonté et un âpre amour du gain. Depuis des siècles beaucoup ont émigré de la Perse au Caucase, surtout vers Tillis et dans toute la Géorgie, dont la population indolente n'a pas le goût du négoce.

L'Arménie, partagée aujourd'hui entre trois puissances, la Russie (capitale Erivan), la Perse (capitale Tains) et la Turquie (capitale Erzeroum),fait remonter l'origine de sa nationalité à la destruction delà Tour de Babel. Située à une altitude de Irois à sept mille pieds au-dessus de la mer, elle est très montagneuse; c'est, dit-on, sur son pic le plus élevé, le Mussis, que vint s'échouer l'arche de Noé et que tout près de là le patriarche planta le premier cep de vigne. Des fleuves impétueux et historiquement célèbres, tels que le Tigre, l'Euphrate, l'Arase, d'immenses lacs de montagnes, de nombreuses sources chaudes, caractérisent cette contrée curieuse entre toutes, qui passe pour le berceau du genre humain.

Mme Caria Serena dit que la Kakhétie est justement surnommée le jardin et le cœur de la Géorgie. Elle y passa trois mois, lors de sa première excursion en 1887, dans des conditions charmantes, car les anciennes familles nobles y forment encore une société des plus agréables et très hospitalière qui lui ouvrit toutes ses portes.

Le revers de la médaille, c'est que les roules y sont absolument chaotiques, dans les foré! s comme dans les gorges étroites et sauvages des hautes montagnes. Le seul véhicule praticable est l'arba, sorte de charrette en l'orme de gondole, où l'on amoncelle coussins et couvertures; on y attelle deux, quatre ou six bœufs, qui « d'un pas tranquille et lent» arrivent quand il leur [liait. Mais, comme les visites de village à village et de château à château sont les seules distractions des femmes, les excursions en

arbanc sont pas rares. Mme Serena put ainsi voira son aise le pays. et ses habitants, ses ruines, ses églises, ses monastères, intéressants vestiges du passé.

Elle vit avec admiration les montagnes des Didos, où les trac- de l'homme s'aperçoivent à peine, où l'on découvre avec difficulté, au milieu des roches, des hameaux composés de vingt maisons au plus. Pendant huit mois de l'année les neiges rendent ces refuges inaccessible, et leurs habitants, pour cheminer, sont obligés d'attacher au talon de leurs chaussures trois morceaux de fer passés dans une courroie. L'été seulement ils peuvent vendre dans la vallée leurs blés et leurs moutons. Ce district s'appelle le Daghestan du Nord. Les Didos sont de parfaits Bauvages el Leurs femmes, réputées les plus laides du Caucase, sont traitées en véritables bêtes de somme ! Ils construisent leurs maisons en forme de tours carrées et crénelées; au rez-de-chaussée est l'écurie des chevaux et du gros bétail, au premier étage le logis des moutons, au second celui de la famille. La cotonnade et la peau des moutons font les frais du costume. Fanatique, ie.ie>rante et farouche, cette population plane comme un vol de vautours au dessus de la riante Kakhétie.

Lors de son second voyage, en 1881, Mme Caria Serena visita la Gourie, province fertile et pittoresque, voisine de la Mingrélie. Le commerce clandestin des esclaves y est toujours florissant; les enfants se laissent difficilement approcher par les étrangers, car ils savent que, s'ils cèdent à leurs séductions et à l'appât d'un cadeau promis, on les entraine au loin et qu'ils ne reviennent plus. Ainsi fut enlevé l'enfant qui devint le grand vizir Mahmoud- Pacha, sous le règne d'Abdul-Azis. Le vol des chevaux est encore plus fréquent que le rapt des enfants, mais nulle part en Géorgie il n'est considéré comme une honte. Seul le vol dans les maisons est stigmatisé.

La population gourienne est remarquablement belle, les femmes surtout, qui ont plus d'expression et de vivacité dans la physionomie que les autres Géorgiennes. Mais elles n'ont ni plus d'ordre, ni plus le sens du ménage que leurs compatriotes. Le jeu est leur passion absorbante. Mme Caria Serena fut témoin d'une partie qui dura quinze jours! On commençait à sept heures du matin, on s'interrompait à midi et à six heures pour les repas et plus d'une fois le souper de dix heures du soir attendit jusqu'à deux ou trois heures du matin.

Un des sites les plus curieux visités par la voyageuse dans L'intérieur de la Gourie fut la cité à demi troglodyte d'Achalzick, dans l'Adjar, pa\s musulman. En approchant de cette partie de l'Adjar, la région se dén et le front des montagnes devient chauve. On dit que les primitifs occupants furent les descendants d'un fils de Japhel appelé Meskh, qui éni de Mésopotamie au Caucase. Le village, nommé d'après lui Ifesscké, existe

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encore cl revendique l'honneur d'avoir donné naissance au roi de Pont, Mithridate, Un autre village, appelé Koly, passe pour avoir été la patrie de Nabuchodonozor, et un troisième, selon le poète Roustavéli, vit naître la grande reine Tamar ou Tamara. On voil que Les célébrités Légendaires ou réelles ne manquent pas à ce coin du Caucase. Il fut converti au christianisme par sainl André, qui vint de Mingrélie parles montagnes.

Achalzick est partagé par une rivière en deux villes très distinctes. Sm la rive droite est la ville neuve, fondée de 1830 à 1N:CJ> cl peuplée de 20 000 habitants. Sur la rive gauche sont les vieux quartiers, occupés par des Géorgiens catholiques, des Juifs et des Tartares. La plupart des habitations sont souterraines et superposées en terrasses, de sorte que les toits des unes forment chaussée devant celles qui se trouvent au-dessus. De temps en tems on se heurte aune éminenec conique en terre glaise, d'un à six mètres de hauteur, qui s'ouvre à la partie supérieure par une sorte de vasistas en saillie, garni de papier huilé. Si on lève cette fenêtre fantastique, on aperçoit dans les entrailles de la terre toute une famille réunie dan;; une grande pièce. Si l'on entre par la porte grossière, munie d'une forte bille en bois en guise de contre-poids (sans la moindre serrure . on pénètre dans un couloir sombre, conduisant à une seconde porte, qui est celle de l'appartement. La pièce est de forme ronde; sur la terre humide s'étendent des tapis. Tout autour de la chambre on aperçoit des renfoncements, les uns clos de portes en bois : ce sont les armoires; les autres voilés de rideaux : ce sont les alcôves-lits. Des bancs recouverts de lapis et un poêle en fonte composent l'ameublement. Le plafond, très singulier, en forme de coupole octogone, va se rétrécissant jusqu'en haut ; chacun de ses huit pans est fait de vingt degrés en 1hiJ> sémillant conduire au vasistas du faite. On comprend facilement que les habitants de ces catacombes vivent beaucoup au dehors, devant leur porte, voisinant. de\ isant, dansant, mangeantaux grands jours, le premier de l'an surtout, certains gâteaux de terroir, sans se préoccuper d'être emprisonnés dans un héri

ment de tourelles carrées qui sont les cheminées des cases inférieures. Les femmes se cachent à l'approche d'un étranger et ne se montrent jamais le visage découvert en public. Leurs costumes, particulièrement ceux d'- Arméniennes, sont beaux et riches. Les différentes races réunies dans les deux villes forment autant de sociétés closes. Le Russe dédaigne le I lébrgien, qui regarde de haut l'Arménien, qui luise le Juif d'un air de pitié. Le club militaire, alors très encombré à cause des hostilités imminentes entre la Russie et la Turquie, n'est guère fréquenté que par les Rus-r-.

A quelques lieues d'Achalzick, les flancs de la montagne recèlent des chambres souterraines, vrais salons princiers commencés par le père de la reine Tamara et terminés par elle. Ce roi, George IV. est enseveli dan- le

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monastère souterrain de Wardzia, autre merveille dudistrict. Les hypogi renferment, dit-on, autant de cellules qu'il y a de jours dans l'année. 11 y a en out''e une église spacieuse et voûtée, avec chapelles latérales où l'on voit des vestiges de peinture, entre autres le portrait de Tamara. Le gardien montre l'endroit où la reine avait son pavillon d'été, son oratoire, sa chambre à coucher, ses salons, etc. Quant au nom de Wardzia, qui signifie Forteresse des Roses, il est justifié par la flore luxuriante de ce site splendide, dominant la belle vallée du Kour.

Les dernières excursions de Mme Caria Serena.en 1882, eurent lieu dans le Samourzakan et l'Abkasie, provinces situées au nord de la Mingrélie. Le voyage n'est pas facile dans ces parages partout coupés de rivières impétueuses et profondes, et il importe au voyageur d'être bon nageur. Une seuk rivière doit être franchie sept fois à gué sur un parcours de quinze verstes. De ponts il n'en existe pas; si l'onde grossit, hommes et bêtes ont à se débattre contre le courant et les accidents mortels ne sont pas rares. Mme Serena, cependant intrépide, avoue que souvent le cœur lui a manqué en traversant les grands fleuves.

Ces deux provinces, l'Abkasie surtout, la plus septentrionale et la pins récemment admise à jouir de la liberté individuelle, sont restées incroyablement sauvages. En Abkasie pas de langue écrite, un patois à peine compris des voisins et en rapport avec la pauvreté des idées; pas de division du temps, ni des saisons; le jour commence et finit avec le lever et le coucher du soleil ; l'hiver est distingué de l'été, mais non le printemps de l'automne.

11 y aune noblesse, antique et nombreuse, mais aussi ignorante, aussi malpropre, aussi adonnée au vol des chevaux que le plus infime paysan. Au reste, ni parchemins, ni diplômes; quand la Russie voulut établir la valeur des titres, elle ne trouva d'autre registre que la voix du peuple. Peu de religion, mais beaucoup de superstition. Les Génois ont laissé comme souvenir de leur passage la croyance universelle au mauvais œil et à la jettatura.

Si l'on compare la Mingrélie, le Samourzakan et l'Abkasie, on peut, selon Mme Serena, dire que leur civilisation respective est au même degré d'avancement que la culture des montagnes environnantes. La Mingrélie, qui marche en tèle, a des hauteurs boisées mises en valeur; le Samourzakan présente un relief à moitié sauvage; l'Abkasie est demeurée à l'état primitif : c'est un chaos de montagnes incultes, à peine touchées par la main de l'homme.

On conçoit ce qu'une femme éclairée, courageuse, expérimentée, grâce à de nombreux voyages, ne reculant ni devant le danger, ni devanl les privations de toute sorte, a pu observer d'intéressanl et d'inconnu pend, ml

de longs mois de courses en tous sens et en toutes saisons dans ces régions souvent peu accessibles. Elle paya môme sa témérité d'une chute de cheval cl d'une blessure grave qui la retint trois mois dans ou lieu dont elle ignorait la langue et lui imposa un long mutisme qu'elle avoue avoir troi fort pénible.

« Deux fois, dit-elle, j'ai revu ceténigmalique Caucase qui m'a laut intéressée; deux fois je m'y suis hasardée seule, confiante, livrée à mes pp.] ressources. Je n'ai pas eu à le regretter. Partout et chez tous j'ai trouvé la même hospitalité franche, cordiale, qui caractérise les Caucasiens; je ne l'oublierai jamais. »

Mme Caria Serena a voyagé autrement qu'on simple touriste curieuse et cherchant son plaisir. Le roi llunibcrt a voulu la remercier publiquement de ses utiles travaux. Au retour de l'intrépide exploratrice, en 1882, le souverain fit frapper une médaille d'or à son effigie et graver sous l'étoile d'Italie l'inscription suivante : « A Caria Serena, benemeritn degli stwlj et/iografici, exploratrice corragiosa délie regioni Caucasee. »

Nous n'avons pu donner de ces explorations qu'un résumé très succinct, mais suffisant, nous l'espérons, pour appeler l'attention sur cette entreprise si intéressante et si méritoire.

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