‹ Les Grandes voyageusesChapitre 28 sur 52 · AUTRICHE · texte numérisé non relu

AUTRICHE

Si l'Allemagne, ou plutôt l'Autriche, ne peut être représentée dans notre galerie que par une seule figure, celte figure est si originale, si remarquable et si justement célèbre, qu'elle a presque le droit de dire : Moi seule, et c'est assez ! Le nom d'Ida Pfeiffer est connu et respecté de quiconque sait apprécier un type bien caractérisé, une intelligence et une force morale absolument en dehors et au-dessus de la foule humaine. Cette petite bourgeoise maigre et un peu courbée, d'aspect simple et calme, très modeste dans sa mise, cachait, sous le bonnet ruche qui encadrait ses boucles grises, la passion de l'inconnu, le génie vraiment inné des voyages, la faculté de l'observation prompte et juste, une volonté de fer, poussant la persévérance jusqu'à l'idée fixe, l'empire sur soi jusqu'à L'indifférence apparente, le dédain du danger jusqu'à la folie, un sang-froid qui ne s'étonnait de rien et semblait exclure l'enthousiasme. Elevée en garçon, et en garçon Spartiate, jusqu'à l'âge de neuf ans, au milieu de six frères, par un père rigide et dur, Ida trouva néanmoins dans cette première éducation la satisfaction de ses goûts naturels; plus lard elle souffrit horriblement de l'humeur morose, des idées étroites de sa mère, qui se chargea de son éducation après la mort du père, en 1806.

Quelques mois après on voulut enlever à Ida ses habits de garçon; elle en tomba malade et le médecin conseilla de ne rien brusquer, d'essayer de la persuasion. A treize ans seulement, elle comprit la nécessité de prendre les vêtements de son sexe et en même temps d'adopter de nouvelles habitudes d'esprit, de ne plus mépriser les études convenables pour une femme. In jeune professeur sut comprendre, avec un tact supérieur, la meilleure manière de diriger cette organisation exceptionnelle et lui inspira malheureusement une all'eclion profonde qu'il partagea sans le dire et

dont elle ne devina la nature qu'à l'âge de dix-sept ans, lorsqu'un riche Grec demanda sa main. Son ami jugea que le moment était venu de se déclarer, mais Mme Reyer, mère de la jeune iille, refusa formellement son consentement, sous le double prétexte qu'Ida était trop jeune et son ami trop pauvre.

A partir de ce jour, Ida repoussa tous les prétendants el sa mère lui rendit la vie si insupportable, qu'elle s'avoua enfin prèle à épou-er n'importe qui, pourvu que ce ne fût pas un jeune homme. Elle voulait prouver ainsi qu'elle restait fidèle a son premier sentiment.

En 1819, Ida^vcnait d'avoir vingt-deux ans, lorsqu'elle consentit ù épouser M. Pfeiffer, avocat en renom, son aîné de vingt-quatre ans et père d'un fils déjà élevé. La situation des nouveaux époux était brillante. M. Pfeiffer, homme droit, intègre et bon, gagna peu à peu l'estime et l'affection de sa femme. Mais son intégrité même causa sa ruine. Au cours d'un grand procès qu'il gagna, il exposa sans ménagement les audacieuses prévarications qui s'étaient glissées dans l'administration de la Galicie le ménage habitait Lcmberg). Plusieurs fonctionnaires furent congédiés ou déplacés, les autres prirent le redresseur de torts en haine, de telle sorte qu'il dut abandonner sa profession d'avocat, car il nuisait à ses clients plus qu'il ne les servait. Aimant le faste, il avait toujours dépensé sans compter; généreux, il avait prêté de grosses sommes, entre autres la dot d'Ida.

A la richesse succéda la gêne. « Dieu seul, a écrit Mme Pfeiffer, sait ce que j'ai eu à souffrir pendant dix-huit ans de ce mariage, non par les mauvais traitements de mon mari, mais par les difficultés d'une situation des plus pénibles... J'avais été habituée, dès mon enfance, à l'aisance et au confortable, et maintenant je ne savais plus où prendre l'argent pour me procurer le plus strict nécessaire. Je devais m'occuper de tous les soins du ménage; je souffrais du froid, de la faim; je travaillais en secret pour un salaire, je donnais des leçons de dessin et de musique, et. malgré tons mes efforts, il y avait des jours où je n'avais guère que du pain sec pour le dîner de mes pauvres enfants.

Mme Pfeiffer avait deux fils; elle dépensa pour les élever une partie de l'héritage de sa mère, morte en 1831. Courageux et bien doués, ils s'ouvrirent assez promptement une carière honorable.

Alors Mme Ida, qui avait été soutenue dans sa lourde et triste existence par une espérance passionnée, se jugea quitte de tout devoir envers les siens et autorisée par sa conscience à réaliser si m rêve.

Le monde lui apparaissait sans limites, mystérieux, magnifique, el elle avait toujours rêvé de le parcourir un jour, de se mesurer avec cette immensité inconnue. La première fois qu'elle vit la mer, à Trieste où elle avait conduit un de ses fils pour sa santé, elle éprouva une commotion

affolante et souffrit cruellement de ne pouvoir s'élancer sur n'importe quel navire.

Lorsqu'elle se jugea libre, elle avait, quarante-cinq ans; elle n'était pas riche, elle devrait voyager seule, car l'âge de son mari ne lui permettait pas de l'accompagner : mais elle avait trop longtemps accepté avec vaillance la responsabilité des autres pour redouter la responsabilité d'elle-même; elle ne craignait pas davantage les fatigues, les privations et la plus stricte économie, ayant été à une dure école. Donc, le 22 mai 1842, elle annonça, malgré les remontrances de son entourage, qu'elle partait pour Constantinople, et désormais, jusqu'à sa mort, en 1838, elle ne s'arrêta plus que pour mettre en ordre ses notes et ses collections, vendre celles-ci et publier ses relations de voyage, qui lui valurent une réputation universelle.

Le véritable but du premier voyage n'était pas simplement Constantinople, comme le disait Mme Pfeiffer, mais un pèlerinage en Terre-Sainte, et c'est sous ce titre qu'il parut. Partie le 22 mars, elle descendit le Danube vers la mer Noire, visita Constantinople, Brousse, Beyrouth, Jaffa, Damas, Balbek. le Liban, les Lieux Saints, Alexandrie, le Caire et traversa le désert de l'Isthme de Suez jusqu'à la mer Rouge. Elle revint par la Sicile et toute l'Italie et, rentrée à Vienne en décembre 18i2, se décida, sur les instances d'un éditeur, à publier son Journal, qui eut, coup sur coup, quatre éditions. La simplicité, le naturel, la sincérité du récit en assurèrent le succès, sans qu'il renfermât de grandes nouveautés.

Le second projet de Mme Pfeiffer la porta vers le Pôle Nord. Elle s'y prépara en apprenant l'anglais et le danois, ainsi que la pratique du daguerréotype. Comme ce mot semble nous reporter loin !

Le 10 avril 18io, elle s'embarquait pour l'Islande, y arrivait le 16 mai, parcourait tous les sites accessibles de cette île si curieuse dans sa grandeur sauvage, visitait les geysers et toutes les sources thermales, et enlivprenait l'ascension de ce terrible mont Hécla, qui peu après faisait de nouveau explosion.

Elle revint par Christiania, les lacs de Suède, Stockholm, Upsal, les forges de Danemora, Copenhague, Hambourg et Berlin et revit Vienne le 4 octobre, six mois après son départ.

La vente des curiosités rapportées, minéraux, végétaux, etc., et celle de son nouvel ouvrage, Voyage au Nord de la Scandinavie et en Islande, la mirent en mesure de méditer des entreprises encore plus vastes et plus considérables. L'idée d'un voyage autour du monde s'empara d'elle et ne la quitta plus. Elle en fit deux !

Le premier eut lieu parle cap Horn. Elle alla au l'.iésil sur un voilier danois qui fut trois mois en mer! Pendant une de ses excursions de Riodc-Janeiro dans l'intérieur du pays, Mme Pfeiffer fat attaquée par nu

[Oi LES GRANDES VOYAGEPSES.

nègre marron qui la blessa de plusieurs coups de couteau et elle ne dut son salut qu'à un secours inattendu. Malgré ce souvenir désagréable, elle resta sous le charme des splendeurs tropicales de ces régions. En revanche, l'état de l'ancienne Amérique espagnole, livrée an désordre et à l'incurie, lui causa une impression pénible. Partie de Rio en décembre 1846, elle doubla le cap Ilorn en février. 1847, débarqua en mars à Valparaiso et se rendit à Tahiti vers la fin d'avril.

Bien reçue par la reine Pomaré, elle lit de sa cour une description qui intéressa vivement l'Europe, l'heureuse Europe alors assez calme pour s'occuper presque exclusivement de L'exotique souveraine!

Comme l'Iléclâ", le volcan politique n'allait pas larder à jeter de nouveau sa lave et ses llammes.

L'île enchanteresse « où l'homme, dit la voyageuse, n'a pas besoin de gagner son pain à la sueur de son front », exerça sur elle ses séducti habituelles et la prépara mal aux rudesses du Céleste Empire.

De Macao elle se rendit à Hong-Kong et à Canton, où elle aurait désiré séjourner plus longtemps pour observer une population et un état social si différents des nôtres; mais, insultée dans les rues par des gens qui n'étaient pas aussi habitués qu'aujourd'hui à voir des Européens et surtout des Européennes, elle s'éloigna, lit une courte station à Singapore et aborda au milieu d'octobre à l'île de Ceylan, qu'elle parcourut, s'arrètanl à Colombo, où le sol rouge, la végétation magnifique, la variété infinie de ses fruits magnifiques, son délicieux lac d'eau douce aux détours sinueux et bien d'autres beautés la ravirent; puis à Kandy, entourée de belles collines dont la verdure rejoint celle de la plaine, fouillis admirable, et toujours frais grâce au voisinage d'un autre lac, de palmiers, de bambous, de caoutchoucs, de bananiers, de cocotiers et de tous ces feuillages qui émerveillent les yeux européens. Quant à la ville elle-même, qui compte aujourd'hui 20 000 habitants, des temples, des églises, des clochers, des maisons agréables, elle n'était qu'un amas de huttes en terre, couvertes de chaume el bordant des ruelles fort sales.

La touriste ne négligea pas d'aller visiter les fameux dagobas ou temples d'Anurodhapura, ces ruines gigantesques qui datent du uc siècle avant J.-C. et que miss Gordon Comming a si bien décrites récemment, dans son livre sur Ceylan. Elles diffèrent absolument de toutes celles qu'elle a vues dans d'autres pays et l'on éprouve encore plus de surprise et d'effarement que d'admiration devant celte multitude incalculable d'immenses monolithes, piliers de pierre ou de granit bien taillé, dont les nus ont dû soutenir des toitures, dont les autres, couronnés de chapiteaux sculptés, entourent les cyclopéens dagobas ou sanctuaires de reliques. Ceux-ci, masses énormes et solides de briques, mit la forme d'un œuf coupé par la moitié.

ou d'une cloche surmontée d'une espèce de clocher qui symbolise le parasol d'honneur. Ces masses de plusieurs millions de pieds cubes contenaient.

MMJAtV

Madame Ma Pfeiffer.

Dessin de Mettais d'après une photographie;

près du sommet, une chambre secrète où était déposé quelque ira ir ment sacré de Bouddha, ou d'un de ses saints, entouré de présents précieux. Les prêtres seuls connaissaient l'accès de ces chambres. L'un des énormes

sanctuaires, le dagoba de Ruanweli, avait 270 pieds de haut et reposait sur deux plates-formes de 500 pieds carrés; autour de la seconde était une troupe nombreuse d'éléphants, recouverts, comme tout le monument, d'un stuc blanc-crème imitant le marbre poli, et portant des défenses en ivoire

vrai

Les ruines de temples plus petits, des fragments innombrables de colonnes, de statues, de pierres sculptées, d'animaux, de degrés, de chapiteaux, jonchent le sol, recouverts en partie par la végétation luxuriante.

En quittant la captivante Ceylan, Mme Pfeifferse rendit à .Madras, à Calcutta et remonta le Gange jusqu'à Bénarès. Selon elle, on ne connaît pas l'Inde si Ton n'a vu que Calcutta : la ville est devenue trop européenne ; mais à Bénarès les costumes et les usages rappellent à chaque pas à l'Européen qu'il n'est qu'un intrus toléré. La ville est très belle du côté de l'eau. De superbes escaliers en pierres colossales conduisent du rivage aux maisons, aux palais, aux temples et aux magnifiques portes de la ville.

« Dans la [dus belle partie de la cité, ces escaliers forment une chaîne ininterrompue de deux milles de longueur. Le beau quartier de Bénarès renferme un grand nombre d'anciens palais de style mauresque, gothique ou hindou. Les portails sont grandioses, les façades couvertes de superbes sculptures, les divers étages ornés de belles colonnes, de piliers en saillie, de vérandas, de balcons, de frises et de corniches. »

Après la ville sainte, ce fut le tour de Cawnpore, de Delhi, d'Indorc, de Bombay, des célèbres temples de rochers d'Elora, d'Ajunta, d'Éléphanta «t de Salsette.

Reçue chez beaucoup d'Indiens distingués, la voyageuse put observer les mœurs et les coutumes, 6iiivit des chasses au tigre et (chose disparue, Dieu merci !) assista au Suthj ou auto-da-fé d'une veuve indigène. Elle pénétra même assez avant dans la vie des missionnaires anglais, Lien moins connue alors qu'aujourd'hui.

En 1848, Ida Pfeiffer reprit la mer, se dirigeant vers la Perse. De Bouschir, elle voulait aller à lspahan et à Téhéran, mais des troubles intérieurs la forcèrent à prendre la route de la Mésopotamie. Par le Sehat-el- Arab elle alla à Bassora et ensuite à Bagdad. Après une excursion aux ruines de Ctésiphon et de Babylone, elle traversa le désert jusqu'à Mossoul et aux ruines de Ninive avec une caravane; ensuite elle se dirigea sur Ourmi et Tauris.

Ce voyage est considéré comme l'une des plus audacieuses entreprises de l'intrépide globe-trotter et le récit tout récent de Mme Bird-Bishop. dans les mêmes régions, prouve combien il fallait de courage et de force physique pour supporter les fatigues, la chaleur, les incommodités de toute sorte, la misérable nourriture et les menaces constantes des bandes pil-

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lardes qui rendent ces régions presque inabordables. Quand elle se présenta au consulat anglais à Tauris, le consul ne voulait pas croire qu'une femme eût accompli une telle tâche. Dans cette dernière ville, le vice-roi lui permit de visiter son harem.

En août 1848, elle se remit en chemin, traversa la Géorgie, l'Arménie, la Mingrélie, alla par Erivan à Tiflis, Koutaïs et Redoutkalé. Elle toucha à Anapa, Kertch, Sébastopol, débarqua à Odessa, revit Constantinople, passa par la Grèce, les îles Ioniennes et Trieste et atteignit Vienne le 4 novembre, peu après la prise de la ville par le prince Windischgraetz.

Plus que jamais Mme Pleiffer était considérée comme un phénomène et son troisième ouvrage, Voyage d'une femme autour du monde, fut acclamé comme il le méritait. Aussi, lorsqu'elle exprima, en 1851, l'intention de se remettre en route, le gouvernement autrichien voulut-il lui venir en aide et lui offrit 1500 florins.

Elle désirait faire de nouveau le tour de notre planète, mais cette fois, par le cap de Bonne-Espérance. De la ville du Cap, qui par sa situation lui rappela Valparaiso, elle s'embarqua pour Singapore et les îles de la Sonde. A Sarawak (côte ouest de Bornéo), elle fut accueillie par le célèbre sir James Brooke, cet intelligent officier anglais qui, forcé par ses blessures de quitter le service, se prit d'enthousiasme pour Bornéo, en apprécia les ressources naturelles, aida le Rajah régnant à se débarrasser des pirates, à rétablir l'ordre et reçut de lui, en récompense, le titre de rajah avec le district de Sarawak, en 1814.

Énergique, équitable, généreux et habile, sir James administra si bien, qu'en dix ans la population monta de 1500 à 10 000 habitants et que ceux de l'intérieur, les Dyaks, affranchis du joug des Malais, reconnurent les bienfaits, la liberté, le travail facile, le bien-être, dont ils lui étaient redevables, de telle sorte qu'il n'eut pas besoin de force armée. Les anciens chefs de pirates sont pour la plupart devenus de paisibles citoyens. Mme Pfeiffcr alla en visiter plusieurs, conduite à travers la forêt par un neveu du rajah et fut reçue « dans une grande cabane qui sert pour les festins et dans laquelle on garde les trophées de guerre, lesquels ne sont autres que des têtes coupées! « J'éprouvai une véritable horreur, dit-elle, à voir trente-six crânes rangés les uns contre les autres et suspendus en guirlande! On avait rempli les orbites avec de longs coquillages blancs.. Cet usage a été aboli dans le district de Sarawak, mais les indigènes ont toujours une grande vénération pour ces cruels et mémorables souvenirs d'un passé sanglant et... glorieux! »

L'exploration de Sumatra fut, selon Mme Pfeiffcr, le plus intéressant de ses voyages; ce fut assurément l'un des plus hardis. La perspective d'aller se mesurer avec de vrais anthropophages (ils devenaient déjà rares), lui

parut attrayante. Les Battaks n'avaient jamais permis aux Européens de se promener chez eux; ils s'opposaient à la continuation de son excursion. Elle avança néanmoins jusqu'au lac d*Eier-Taw; mais là ses adversaires lui présentèrent une muraille tic sagaies et lui affirmèrent qu'ils la mangeraient.

« J'avais peur, a-t-elle écrit ; l'a scène était |>ar trop épouvantable; mais je ne perdis pas ma présence d'esprit et je m'assis, calme et sans crainte appareille, sur une pierre du chemin. Plusieurs Battaks s'avancèrent en me menaçant de la parole et du geste. Je ne comprenais pas leurs paroles, mais leurs signes ne me laissaient aucun doute, car ils désignaient ma gorge avec leurs couteaux, mes bras avec leurs dents et ils taisaient aller leur mâchoire comme s'ils avaient déjà la bouche pleine de ma chair. Je m'étais préparée depuis mon entrée dans le pays à de pareilles scènes, et j'avais appris à cet effet quelques petites phrases dans leur langue Je pensais que si je pouvais dire quelque chose qui leur plût et qui les lit rire, j'aurais un grand avantage sur eux, car les sauvages sont comme les enfants, la moindre bagatelle suffit pour en faire des amis. Je me levai donc et je frappai amicalement sur l'épaule du rajah qui s'était le plus approché de moi, en lui disant d'un air gai et souriant, moitié en malais, moitié en battak : « Vous n'allez pas tuer et manger une femme, surtout « une vieille femme comme moi, dont la chair est déjà dure et coriace? » Puis je leur fis comprendre par gestes et par paroles, que je n'avais pas du tout peur d'eux et que j'étais toute prête à renvoyer mon guide "I à m'en aller seule avec eux.

« Par bonheur ils trouvèrent ma pantomime et mon baragouin risibles. Mon calme et mon audace leur plurent... J'avais réussi ! Ils me tendirent les mains; les rangs des hommes armés s'ouvrirent et. gaie et contente, avec le sentiment d'avoir échappé au péril, je me mis en roule avec mon escorte ! »

Quelle force morale surprenante ! et comme il est intéressant d'en observer l'action sur des natures primitives et incultes !

Mme Pfeiffer continua son excursion dans l'intérieur de Bornéo, trouva le pays coupé de montagnes, de fleuves, de lacs et de belles forêts, très pittoresque, les Dyaks libres fort supérieurs aux Dyaks soumis, aux Malais, bons, honnêtes, réservés, comprenant et pratiquant la vie patriarcale, bien que leurs notions religieuses soient très vagues, en un mot très supérieurs à toutes les peuplades sauvages connues de la voyageuse.

Elle avait une lettre de recommandation pour un sultan malais, chez qui elle arriva en suivant le cours du beau fleuve Ivapouas. A Sintang, la capitale, elle remit sa lettre en grande cérémonie, sur une tasse d'argent, après avoir été reçue au bruit du canon ! Luxe inouï ! On lui donna une chaise,

une assiette et un couvert! Mais elle découvrit que tous ces objets lui appartenaient et que la réception avait été organisée par son propre domestique chinois! Le sultan la mena chez ses femmes et le lendemain lui rendit sa visite en compagnie de son père, l'allé ne retrouva pas chea eux la réserve de ses amis les Dyaks; ils se jetèrent sur ses effets, fouillèrent tout et elle ne sauva certains objets qu'à grand'peine.

Pendant trois jours et demi elle continua sa route dans l'intérieur jusqu'à Pontianak, chef-lieu d'une résidence administrative européenne, où elle « put constater un mal plus désastreux qu'aucune des coutumes cruelles ou abjectes des purs sauvages, mal encouragé par l'intérêl du gouvernement, l'usage de l'opium ! » Elle vit, dans les salles publiques où l'on fume le poison, le spectacle hideux de ses effets.

A Java, la touriste curieuse visita le temple bouddhiste extraordinaire de Boro-Boudo, qu'on suppose dater du vin" siècle de notre ère. Il consiste en huit galeries superposées, en retrait l'une de l'autre el formant par conséquent autant de terrasses, avec le sanctuaire au faîte. La hauteur totale est de trente-six mètres; le temple contient cinq cent cinq grandes statues de Bouddha et quatre cents bas-reliefs sculptés à l'intérieur et à l'extérieur des galeries. Il n'y a pas la plus petite place vide sur les murs; tout est couvert de figures humaines, d'arabesques et de sculptures variées.

Comme dans l'Hindoustan, on retrouve la construction sans mortier et les cintres formés par l'avancement des pierres superposées. Plus d'exactitude dans les figures et les groupes des bas-reliefs que dans les temples d'Ellora et d'Adjunta, moins d'élégance dans les arabesques.

Mme Pfeiffer visita ensuite plusieurs des petites îles de la Sonde, et dans l'archipel des Moluques, Banda, Amboine, îernatte; elle séjourna quelque temps chez les Alfournous, sauvages de Céram et termina par les Célèbes cette excursion dans l'Archipel. Une traversée de deux mois entiers la mena en Californie; le 23 septembre 1853/ elle aborda à San Francisco, visita les lavages d'or du Sacramento et du fleuve Yuba et dormit plus d'une fois dans les wigwams des Peaux-Bouges, près de Rogue-River, nom peu rassurant qui signifie « rivière du Coquin! »

Partie à la fin de 1853 pour Panama, le Pérou, le Callao, Lima, avec l'intention de traverser les Cordillères, pour gagner Lorette sur le fleuve des Amazones et la cùte orientale de l'Amérique du Sud, elle fut arrêtée par la révolution qui venait d'éclater au Pérou, rétrograda jusqu'à Guayaquil et au mois de mars 1854 commença la pénible ascension des montagnes. Elle passa les Cordillères près du Gbimborazo, parvint au haut plateau de Lacunya el eut la bonne chaîne d'y voir le rare phénomène d'une éruption du Cotopaxi,ce que llumboldt lui envia plus tard. Décidément les volcans avaient des égards pour elle ! A Quito elle ne trouva pas l'escorte

MADAME IDA PFEIFFER. ili

sur laquelle elle complaît pour la mener au fleuve des Amazones et dut repasser les Cordillères. Près de Guayaquil, elle faillit périr deux fois dans le fleuve peuplé de caïmans, sans que ses compagnons essayassent de lui porter secours; aussi quitta-t-elle l'Amérique espagnole avec un profond ressentiment; elle ne pardonnait pas volontiers!

Revenue à Panama, elle traversa l'isthme, se rendit à la Nouvelle- Orléans, remonta le Mississipi jusqu'à Napoléon, l'Arkansas jusqu'au fort Smith et renonça forcément, grâce à un accès des fièvres de Sumatra, à sa visite projetée chez les Peaux-Rouges Cherokees. Elle alla ensuite vers le Nord, à Saint-Paul et aux Chutes de Saint-Antoine, se dirigea sur Chicago, les Grands Lacs et le Niagara, séjourna quelque temps dans le Canada, à New- York, à Boston et rentra enfin à Liverpool, le 21 novemhre 18oi.

Avant de se rendre à Vienne, elle fit une petite excursion aux Açores (une bagatelle !) pour y voir un de ses fils établi à San Miguel et dans le courant de mai ISoo revit son pays natal. Elle avait passé par Londres, où le Musée Britannique lui acheta la plus grande partie de ses collections.

Alexandre de Humboldt et Charles Bitter s'intéressèrent vivement à l'intrépide voyageuse, la firent nommer membre honoraire de la Société de Géographie de Berlin et le roi de Prusse lui conféra la médaille d'or pour les arts et les sciences. Vienne s'empressa beaucoup moins de rendre hommage à ses mérites vraiment rares.

Le succès avait tellement surexcité Mme Ida Pfeiffer, qu'elle ne parlait plus de se reposer. Au contraire ; à peine débarrassée de sa nouvelle publication, Mon second voyage autour du inonde, elle résolut d'aller à Madagascar et Humbolt lui-même ne put l'en détourner.

De l'île Maurice elle s'embarqua pour Tamatave, sur une ex-canonnière de 1803 agencée pour le transport des bœufs et incapable, lui déclara le capitaine, M.Bénier, un homme charmant du reste, de résister à la plus petite tempête. Heureusement il n'en survint pas, et cinq jours après on était en proie aux aménités de la police et de la douane, deux produits de la civilisation européenne acceptés par la reine Banavalo qui, à part cela, haïssait ladite civilisation.

Nous ne savons ce que peut être Tamatave aujourd'hui, mais ce n'était pas alors un lieu de délices; c'était un pauvre et très grand village de quatre à cinq mille âmes (dont 800 soldats et une douzaine d'Européens , formé de plusieurs rues étroites et fort sales.

Les huttes en bois ou en bambou, couvertes de longues herbes ou de feuilles séchées, ne contenaient qu'une seule pièce à deux portes, mais sans fenêtre. Au milieu du village, un bazar aussi pauvre que malpropre et dont les marchands se servent si couramment des faux écus fabriqués par

leurs compatriotes, qu'il fallait y regarder de près et se servir d'une petite balance pour peser sa monnaie.

Les indigènes, aussi peu séduisants que leurs demeures, résument en leurs personnes toutes les laideurs du nègre et du Malais. En général petits, ils se distinguent par la longueur de leur chevelure crépue dont ils sont très fiers. Le vol est leur péché mignon; tout le monde le commet, sans en excepter les officiers et les fonctionnaires. Mme Pfeiffer paya de sa montre et de son parapluie son tribut au goût général pour le bien d'autrui. Elle remarqua, non sans chagrin, que les rares indigènes élevés soit à Bourbon, soit en Europe, subissaient presque tous, au retour, l'influence pernicieuse du mauvais exemple et retombaient dans l'avilissement de leur race, avec quelques vices en plus. Elle rencontra néanmoins une exception : un jeune homme élevé en France et qui lui fut très utile, ainsi qu'un Français, M. Lambert, qu'elle avait rencontré à l'île Maurice. Il revint à .Madagascar après avoir accompli sur la côte d'Afrique une mission dont l'avait eh le gouvernement de son pays.

Avec ses amis elle assista à la fête du Bain de la Reine, le jour de l'an de Madagascar, où l'année se compose de douze lunes. Cette année-là elle recommençait le 15 mai. La veille de la fête, tous les grands dignitaires et officiers, la cour, les grands chefs invités se réunissent au palais. Dans un coin du salon, Sa Majesté se déshabille derrière un rideau et ses femme- la couvrent d'eau. Quand on l'a rhabillée, elle s'avance, tenant une corne de bœuf qui contient un peu de l'eau qu'on a jetée sur son auguste personne; elle en répand une partie sur les courtisans, puis se rend dans une galerie qui donne sur la place du palais et verse ce qui reste d'eau dans la corne sur ses soldats rangés en bataille sous le balcon.

La nouvelle année est ouverte par ce baptême; pendant toute la juin née. chants, danses, festins et cris d'allégresse se succèdent jusque forl avant dans la nuit. Depuis une semaine déjà l'on se réjouit et pendant huit jours encore on continue.

Les soldats figurent naturellement dans toutes les cérémonies. La reine, qui se faisait adorer comme une divinité, pouvait avoir une armée à peu de frais, car elle ne payait un peu que les officiers. Les pauvres soldats, quand ils ne trouvaient pas à travailler, étaient obligés de voler pour ne pas mourir de faim ; mais nous avons dit que dans l'ile c'était chose re<;ue. malgré la sévérité du Gode pénal.

Mme Pfei (Ter partit en compagnie de M. Lambert et d'un autre Français, M. Marius, pour Tananarive, la résidence royale. M. Lambert emportait des cadeaux d'une valeur de 200 000 francs pour la souveraine et sa cour: toilettes superbes pour elle et quatre princesses, riches uniforme? bi d'or pour son fils, le prince Rakoto, objets de toute espèce, entre autres des

horloges à carillon et des orgues de Barbarie. Plus de 400 porteurs étaient chargés de ces trésors; 200 autres, des voyageurs et de leurs bagages. Ces derniers étaient nourris par M. Lambert et recevaient un écu par tète pour faire 220 milles; les autres étaient simplement réquisitionnés. Les corvées sont une des principales plaies de l'île et entravent tous les travaux, découragent et démoralisent la population, sans compter qu'à cette époque les cruautés de la reine, les exécutions incessantes, malgré les efforts de son fils, dépeuplaient rapidement ce beau pays, si riche, si fertile et si peu exploité.

On voyagea sur des lacs et des rivières, à travers des montagnes à peine séparées par d'étroites vallées. Mme Pfeiffer se rendit compte que les parties basses des côtes étaient très malsaines et les habitants décimés par les fièvres. Dans les villages, largement espacés, on trouvait ce qu'on appelle la maison des voyageurs, en général fort propre et garnie de nattes, que les villageois doivent fournir. On traversa de grands bois très touffus, mais où notre exploratrice chercha vainement les magnifiques arbres de Bornéo , Sumatra et autres lieux. On lui dit qu'ils existaient dans d'autres parties de l'île, mais que la reine les avait fait couper pour son usage, le long de la route qu'on suivait. « Du haut de quelques montagnes, dit Mme Pfeiffer, nous eûmes de superbes vues d'un genre tout particulier, tout entières formées de collines, de montagnes et de gorges étroites, sans aucune plaine. Deux fois nous aperçûmes la mer dans le lointain. On franchit la double chaîne d'Efody et l'on pénétra enfin dans le pays des Hovas, la plus puissante des quatre races qui peuplent Madagascar; là se trouve la capitale, Tananarive.

Avant d'y arriver, la caravane vit venir une grande foule avec musique militaire, le tout envoyé par le prince Bakoto pour faire honneur à son ami M. Lambert. En tête marchaient douze des fidèles du prince, sortes de laides qui avaient juré de le protéger et de le défendre jusqu'à la mort. Jamais on n'avait rendu pareils honneurs à des blancs, et les indigènes, émerveillés, grossissaient chaque jour le cortège. A un certain endroit, on trouva le fils unique de Bakoto, un enfant de cinq ans, que M. Lambert avait adopté, suivant l'usage du pays, lors de son premier voyage à Tananarive. C'est une marque toute spéciale d'amitié que donne le vrai père de l'enfant, en permettant qu'il fasse désormais partie de la famille du père adoptif, et Bakoto, retenu près de sa mère indisposée, avait envoyé l'enfant à sa place.

Rien ne pouvait être plus curieux que les rapports de l'héritier du trône avec sa mère; on n'aurait pu trouver deux êtres pins différents : elle, lyrannique, féroce, sanguinaire ; lui, bon, généreux, passant sa vie à sauver autant que possible les viclimes désignées de sa iniiv. et pourtant ils

s'adoraient! Elle ne se plaignait, jamais quand il agissait à l'encontre de ses ordres, et jamais il n'était si malheureux que lorsqu'il entendait les plaintes trop justes qu'on portait contre sa mère !

11 paraît qu'à Madagascar on consulte des oracles pour la moindre bagatelle ; Sa Majesté avait auprès d'elle douze aruspices jurés, qui avaient désigné le jour où les étrangers devaient être reçus; on ne les fit pas attendre, car on savait la reine impatiente de voir les présents qu'on lui apportait. L'entrée dans la capitale fut une marche triomphale. La ville s'élève sur le sommet du beau plateau d'Emirne; elle est spacieusr et propre ; par ordre, toutes les maisons sont en bois, assez grandes et placées par groupes, au lieu d'être alignées en rues. Ce qui frappa le plus MmePfeiffer, ce fut le nombre extraordinaire de paratonnerres. Ils ont été introduits par un Français, M. Laborde, établi à Tananarive. Nulle pari les orages ne sont si fréquents et si terribles ; chaque année ils font de trois à quatre cents victimes !

Ce fut chez ce M. Laborde, ami de M. Lambert, que descendirent les étrangers. Un banquet entièrement servi dans de l'argenterie, y compris les verres ou plutôt les coupes, réunit les convives. On commençait à porter des toasts, lorsque le jeune prince Rakoto arriva et se jeta dans les bras de M. Lambert, avec une tendresse qui émut tous les assistants. Plus Mme Pfeifïer le connut et plus elle l'aima et s'étonna des vertus d'un homme élevé dans un milieu de vices et de crimes.

Depuis la mort de son époux, le roi Radama, en 1825, la reine Ranavalo régnait par la terreur. Elle avait massacré tout ce qui, de loin ou de près, tenait à la famille royale, mis entrave à tous les rapports avec les Européens, contrairement à ce qu'avait fait et voulu le roi ; défendu la profession du christianisme sous peine de mort et chassé les missionnaires, presque tous Anglais et que Radama avait favorisés de telle sorti', que presque tout le commerce était tombé dans leurs mains.

La reine ne s'était pas montrée plus humaine poursessujets malgaches, surtout pour ceux qui n'appartenaient pas, comme elle, à la race des Hov;*~. que pour les étrangers. Après une victoire, elle en avait fait égorger 2oÛ00 à la fois! Sur le moindre soupçon, la plus légère délation, les accusés subissaient d'horribles supplices. En vérité il fallait être poussé par une curiosité dévorante pour aller se mettre dans les grill'.- d'un pareil monstre. La pauvre Mme Pfeiffer, attirée/sans le savoir, dans une conspiration politique, ce qui nous parait sans aucune excuse île la pari de ses compagnons, allait faire une expérience mortelle de l'astuce et de la cruauté royales.

Tout marcha d'abord fort bien; les étrangers lurent reçus en grande pompe au palais, ou plutôt dans la cour, sous le balcon où se tenait Sa Majesté, alors âgée de soixante-quin/e ans. assise sous le parasol d'honneur

in soie cramoisie et le front ceint d'une énorme couronne d'or. Jamais elle ne daignait faire pénétrer dans son auguste demeure, la première fois qu'on paraissait devant elle. Bien que ce palais ne fût qu'une haute maison en bois, il avait coûté fort cher, surtout en vies humaines. Les deux étages sont entourés de larges galeries et l'édifice entier l'est de colonnes en bois de 26 mëtres de haut, sur lesquelles repose le toit encore Blirélevé, en forme de tente, de plus de 13 mètres et appuyé au centre sur uin' colonne haute de 39 mètres. Toutes ces colonnes sont d'un seul morceau ; or les forêt- où l'on peut trouver de pareils arbres sont à ;30 ou 00 milles, sans qu'aucune route les relie à la ville; aucune machine, ni bète de somme n'a été employée; des hommes ont tout fait, tout travaillé, tout transporté, sans rémunération,, ni nourriture, à titre de corvée. Il en fallut 3000 pour le transport de la seule colonne centrale et 15 000 furent sacrifiés à cette vilaine construction ! Peu importait à Ranavalo. Trente mille victimes* succombaient en moyenne chaque année, soit aux supplices et aux empoisonnements légaux, soit aux corvées et aux guerres. On affirmait que la population de cette île admirable avait déjà diminué de moitié. Les détails que donne Mme Pfeiffer sur les tortures infiniment variées que la reine prenait plaisir à ordonner, sont vraiment épouvantables!

On peut donc s'imaginer facilement ce qu'elle dut éprouver lorque certain soir, à la suite d'un grand dinej- chez M. Laborde, en l'honneur du prince Rakoto, elle apprit tout à coup qu'elle était complice, sans s'en douter, d'un complot ayant pour but de détrôner la reine au profit de son tendre fils, sans lui enlever ni sa liberté, ni ses richesses, ni ses honneurs !

Le signal du départ devait venir d'elle (on la priait de se dire indisposée) afin de faire croire que la petite fête avait été donnée à son intention !

On lui montra tout un arsenal destiné aux conjurés; on lui expliqua que le chef de l'armée donnerait, à deux heures du matin, le signal de la révolution par un coup de canon et que les nouveaux ministres, déjà choisis, signifieraient aussitôt à Sa Majesté sa déchéance au nom de l'armée, do la noblesse et du peuple !

Et voilà comment l'innocente petite bourgeoise de Vienne se trouva métamorphosée, malgré elle, en héroïne d'une Fronde malgache.

A partir de ce moment, elle fit le sacrifice de sa vie et il est très extraordinaire que cette femme, assez peu indulgente pour les petites ofTen- ait été si généreuse, si sobre de plaintes contre ceux dont la conduite envei elle était vraiment impardonnable.

Les conjurés furent trahis par le prince llaharo, chef de l'armée ; le complot échoua; la reine en fureur déclara qu'elle ferait fouiller les entrailles de la terre pour que pas un coupable n'échappât; mais en mémo

temps, chose étrange! elle chercha tous les moyens d'excuser son fils! Le christianisme occulte fut accusé de tout; on envoya des soldats à trente milles à la ronde pour chercher des victimes; heureusement presque tous les suspects purent s'enfuir dans les bois et les montagnes; une partie de la ville et des villages entiers disparurent ainsi. Environ quatre-vingts malheureux furent livrés à d'affreux supplices. Quant aux étrangers, ils étaient prisonniers chez eux, étroitement gardés à vue.

Ranavalo aurait bien voulu les tuer par la torture, mais son fils put l'effrayer en la menaçant des puissances européennes; en outre elle conçut un plan infernal qui, dans sa pensée, assurerait sa vengeance. On pouvait faire le voyage de Tananarive à Tamalave en huit jours; elle le ferait durer deux mois, dans la plus dangereuse saison, au milieu des marais, dans les conditions les plus dures pour les voyageurs, et les horribles fièvres du pays seraient ses bourreaux. La pauvre Mme Pfeiffer en avait déjà subi quelques atteintes. Ce qu'elle souffrit pendant ces cinquante-trois jours de marche, dévorée par cette maladie beaucoup plus à craindre, dit-elle, que la fièvre jaune ou le choléra et accompagnée de douleurs internes violentes, de vomissements fréquents, d'une faiblesse indescriptible; ce qu'elle eut à subir, sans cesse entourée d'hommes, dans l'impossibilité de changer une seule fois de vêtements, détenue dans des huttes étroites et encombrées, jetée sur un grabat d'où on l'arrachait quand elle était le plus malade, dépasse l'imagination ; tous les détails de cette longue voie douloureuse sont si atroces, que l'on ne comprend pas qu'une femme de cet âge, déjà très souffrante et fatiguée, ait pu n'y pas succomber.

En route on rencontra un médecin français de Bourbon, qui tous les deux ans venait ravitailler Tananarive de médicaments. Le commandant de l'escorte ne permit pas qu'il approchât des malades et les secourût !

Autant que son état permit à la voyageuse d'observer quelque chose, elle en vint à cette conclusion que les Malgaches étaient paresseux, voleurs, effrontés, menteurs, ivrognes, très bavards, dénués de tout sentiment et de toute délicatesse.

On arriva enfin à Tamatave, où la rigueur des geôliers ne se relâcha pas ; heureusement, trois jours après, un navire partait pour Maurice et les infortunés prisonniers y retrouvaient la liberté !

« Malgré tout, disait la courageuse femme, je ne me repentirai pas d'avoir entrepris ce voyage, si je dois recouvrer la santé, car j'ai vu et appris à Madagascar plus de choses curieuses et extraordinaires qu'en aucun autre pays. »

Malheureusement elle se faisait illusion sur son état. Rentrée à Vienne, le 15 septembre 1858, elle y rendit le dernier soupir le 28 octobre suivant, après avoir éprouvé de grandes souffrances. Radama et Ranavalo avaient

dit vrai : leur climat et l'absence de routes étaient leurs meilleures protections contre les Européens.

Si l'on considère combien de facilités, de ressources dont jouit aujourd'hui le voyageur presque en tout pays, n'existaient pas il y a un demisiècle, on reste émerveillé de la hardiesse, du courage moral et de la force physique dont fit preuve celle femme intrépide, qui apprenait des Langues étrangères à cinquante ans, qui avait parcouru 150 000 milles par mer et 20 000 par terre, ce que bien peu d'hommes avaient accompli et ce qu'aucune femme n'avait encore tenté, qui se contentait, pour deux ou trois années de courses errantes, d'une somme qui, disait-elle, aurait à peine suffi à Lamartine ou à Chateaubriand pour passer une quinzaine aux eaux. 11 est vrai que son dédain des commodités de la vie n'avait d'égal que son indifférence pour la douleur physique.

Son insatiable curiosité n'était pourtant pas banale ; voir des et vraiment neuves ou peu connues, contribuer à étendre les connaissances humaines, c'étaient là ses jouissances suprêmes. Il est juste de reconnaître que, sans être une savante, Mme Ida Pfeiffer, qui vénérait la science, el surtout la science naturelle, l'a servie avec une sincérité, une ardeur persévérante et une efficacité que les plus compétents ont proclamées. Nul n'a mieux apprécié ses efforts qu'Alexandre de Humboldt, et l'amitié du grand savant fut certainement un des bonheurs de sa vie. Si elle ne sut pas toujours fixer l'importance des objets rapportés par elle, d'autres s'en chargèrent et établirent que l'entomologie, la botanique, la minéralogie devaient beaucoup à ses collections, comme la géographie et l'ethnographie à ses observations et à ses récits. Son amour de la vérité, son respect sévèro pour les principes d'honneur et de justice donnaient une valeur indiscutable à ses assertions. Aucune des plaisanteries que l'on ne ménage pas aux voyageurs lointains, ne lui est applicable; d'autres ont pu faire des récits plus brillants; personne n'a su leur donner un cachet de véracité plus évident.

Cette sincérité poussée à l'extrême, pouvait avoir des inconvénients et inspirer parfois plus d'estime que de sympathie. Malgré sa bonne humeur naturelle, Ida Pfeiffer, habituellement froide, réservée, avare de paroles, prompte cependant à faire éclater ses prédilections et ses antipathies, aurait difficilement passé pour très aimable. Peu à peu elle s'était :-i bien habituée à exciter l'intérêt, à obtenir pour la réalisation de ses projets l'aidé empressée de tous, amis ou étrangers, qu'elle avait fini par accepter les services rendus comme choses dues et. naturelles. Sans rien sacrifier de sa dignité, elle profitait habilement de L'intérêt qu'elle éveillait et le pardon de l'indifférence n'était pas sa vertu dominante. Le sentiment de ?"ii mérite s'était rapidement développé en elle, el plus les gens étaient haut placés,

MADAME IDA PFEIFFER. tl.i

plus elle exigeait d'eux égards et attentions. Elle ne pardonna pas aux indolentes créoles de Maurice leur empressement assez tiède, et fit porter à Bourbon la peine de son ressentiment : elle refusa de s'y rendre ! Bourbon s'en consola sans doute, comme les Français de la mère-patrie se sont consolés (s'ils s'en sont aperçus) de n'avoir pas été aimés par la célèbre voyageuse.

Elle avait pourtant rencontré sur sa route, des Français empressés à la servir par tous les moyens, même pécuniaires; plus d'une fois ils lui firent accepter des passages gratuits sur leurs navires et si elle eut le droit d'en vouloir à MM. Lambert et Laborde, de l'avoir si dangereusement compromise dans un complot politique, il est certain aussi que sans leur aide et leur hospitalité, elle n'eût pu explorer Madagascar, ce qu'elle désirait ardemment. Quoi qu'il en soit, elle ne pardonnait pas à la frivole France d'enseigner des manières gracieuses à ses jeunes filles et « d'inonder le monde de modes folles et exagérées, qui ne vont bien qu'aux femmes assez belles pour n'être défigurées par rien ».

Mais il faut oublier ces taches vénielles, inhérentes à notre imparfaite nature, et se rappeler seulement que Mme Ida Pfeiffer fut quelqu'un, fit des choses à la fois surprenantes et utiles et les paya de sa vie.

Honneur à cette àme vraiment héroïque, qui restera une gloire, non seulement pour ses compatriotes autrichiennes, mais pour toutes les femmes !

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