HOLLANDE
MADEMOISELLE TINNÉ
Mlle Alexine ou Alexandrina Tinnéestune des plus intéressantes figures parmi les voyageuses dont le nom vivra, car les voyages ne furent pas pour elle, la simple satisfaction de ses goûts et de son imagination, mais la poursuite d'un double but généreux et humain : l'avancement de la science et l'abolition de la traite des noirs. Ce but, elle le poursuivit avec énergie et confiance, aux dépens de sa fortune, de sa santé et enfin de sa vie.
Née à la Haye en 1835, Mlle Tinné était la fille d'un Hollandais, d'abord secrétaire de légation à Londres, puis secrétaire du gouvernement de la colonie de Demerara et enfin négociant à Liverpool où il se fit naturaliser Anglais. Il avait inspiré à sa femme et à sa fille son propre goût pour les voyages, et avant sa mort prématurée, en 1844, leur avait fait connaître la Suisse et l'Italie. En 1847, Mme Tinné conduisit sa fille aux Pyrénées, pois s'établit à Pau jusqu'en 1849. La jeune fille profita de ce séjour pour apprendre l'espagnol, comme plus tard elle apprit l'arabe au Caire. Rentrée à la Haye, Mlle Tinné se livra à son penchant pour l'étude. « Je l'ai souvent trouvée, disait son oncle, étendue sur le plancher de son cabinet de travail, au milieu d'in-folios qu'elle prétendait pouvoir mieux compulser de cette façon. »
Après un voyage en Danemark, en Suède et en Norwège jusqu'à Drontheîm, la mère et la fille visitèrent, en 1855, le midi de L'Allemagne avec l'intention de passer l'hiver à Vienne, mais le choléra leur lit prendre la route de Vérone, Milan et Venise. Au moment de quitter Trieste pour Vienne, les neiges les arrêtèrent. Le bateau à vapeur allait partir pour l'Egypte, elles y montèrent. Mlle Tinné désirait vivenn-nl <-e v >\:i.\
« Je ne suis pas très curieuse, écrivait-elle plus tard, de voir l'Amérique et l'Australie; niais l'Afrique, je ne saurais dire pourquoi, m'a toujours
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attirée. Dès mon enfance et quand j'apprenais la géographie, il y avait un grand espace vide, au milieu de la carte d'Afrique, où je désirais toujours aller. Je suis parvenue déjà une fois jusqu'à cette région inconnue et j'y retourne encore, comme un papillon à la lumière, peut-être instinctivement. »
Un oriental dirait: fatalement ! Car cet attrait de l'inconnu et l'espoir de faire quelque bien lui coûtèrent la vie.
Le premier voyage en Egypte s'étendit jusqu'à la première cataracte et au retour, de Lux or à Kosseïr, sur les bords de la mer Rouge. En avril I80G, les voyageuses s'embarquèrent à Alexandrie pour Jaffa, séjournèrent à Jérusalem, rendirent visite au Cheikh des Arresiehs, puissante tribu du désert, poussèrent jusqu'à Damas et revinrent à Beirouth par le Liban. Rentrées au Caire avant la fin de l'année, elles repartirent sur le Nil et allèrent jusqu'en Nubie. En 1857, elles retournèrent à Beirouth et de là, se rendirent à Tripoli, puis à Palmyre. Après un séjour aux environs de Tripoli, dans le voisinage des grands cèdres qui ombragent un des plus beaux sites du Liban, elles revinrent en Hollande par Constantinople, Athènes Trieste, Vienne, Prague et Dresde. Animées des mêmes goûts, la mère et la fille trouvaient de grands charmes à cette vie libre et variée, jouissaient des souvenirs du passé qu'elles retrouvaient à chaque pas, mais le sentiment qui dominait en elles, était une admiration profonde, sincère, parfois presque enfantine, de la nature sous tous ses aspects, des grandes lignes du désert ou des montagnes, des effets merveilleux de la lumière sous des cieux éclatants, comme du mystère des forêts, du charme des fleurs, des arbres et des oiseaux. Partout on les aimait. Mlle Tinné, grande, svelte, blonde, pâle et gracieuse, inspirait à tous une sympathie que justifiaient sa bonté et sa générosité d'âme. Souvent en Orient, elle portait le costume égyptien mieux approprié à ces climats brûlants; une étoffe du pays, enroulée autour de sa tète, ajoutait au charme de sa physionomie.
Le repos en Hollande ne pouvait être qu'une halte. En 1861, ces dames retournèrent au Caire, accompagnées cette fois, par une des sœurs de Mme Tinné, Mlle Adrienne Van Capellen, dame d'honneur de la reine.
Bientôt on fit de nouveaux projets, des préparatifs considérables, et le 9 janvier 1862, on quittait la charmante résidence du Caire avec un nouveau compagnon de roule, M. de Heuglin, géographe distingué.
On lui doit, ainsi qu'au docteur Kotschy de Vienne, savant botaniste, la relation de ce voyage ; le second a placé la sienne en tète du bel ouvrage dédié par Mlle Alexandrina et son frère, M. John Tinné, à la mémoire de leur mère, ouvrage intitulé : Les plantes Tinnéennes. On y voit, représentées sur vingt-sept planches, les trente-trois espèces les plus intéressantes de la collection, dont vingt-quatre inconnues.
« Le principal but do ce voyage, dit M. Kotschy, était de connaître les Ethiopiens riverains du Nil, que l'on a coutume de prendre pour esclaves. Les dames Tinné voulaient contribuer, dans la mesure de leurs forces, à l'abolition de ce trafic déjà défendu par les lois. Elles gagnèrent d'abord Korosko, où elles laissèrent les trois bateaux loués au Caire pour transporter le nombreux personnel, les vivres et le matériel nécessaire à L'expédition. Le 26 février, elles commencèrent la traversée du désert de Nubie, région coupée par des bancs de roche et des collines, et beaucoup moins aride que son nom ne semble l'indiquer.
Au-dessous d'Abou-Hamed, l'expédition rejoignit le Nil, dont on remonte encore difficilement le courant rapide jusqu'à Berber. Durant cette première partie du voyage, on trouva partout un accueil hospitalier. Les femmes de chaque village venaient gracieusement inviter les voyageuses au repos, en leur offrant du lait et des dattes.
On s'arrêta un peu à Berber, puis on suivit le Nil jusqu'à la ville de Khartoum, où l'on resta jusqu'en mai. Ensuite on continua le voyage sur un bateau à vapeur loué au prince Halim, ancien gouverneur du Soudan* les barques suivaient, à la remorque.
« Cette partie du Nil Blanc est ombragée par des forêts d'acacias noirs et de tamariniers chargés de plantes grimpantes. Ces forêts, qui forment des abris impénétrables au soleil, sont le refuge des bufiles, des gazelles et de grandes troupes de singes au pelage bleuâtre. Les cigognes, les pintades, les tourterelles y abondent. Dans le fleuve on voit passer les hippopotames et les crocodiles au milieu des plantes aquatiques qui bordent la rive. A la surface des eaux limpides, s'étalent les larges feuilles et les belles fleurs des nymphéas, entourées la nuit de lucioles qui remplissent l'air d'étincelles. »
Malheureusement les tristes impressions causées par la rencontre de bateaux chargés d'esclaves, venaient souvent assombrir et troubler la poésie de ces lieux sauvages et magnifiques.
Le 17 juin 1862, Mlle Tinné écrivait des montagnes du Dinka. « C'est ici que, pour la première fois, j'ai vu la traite des noirs. Jamais de ma vie je n'ai été si étonnée et si terrifiée... Malgré tout ce que j'avais lu, je n'avais pas une idée de l'étendue du mal. ni de la cruauté et du cynisme des trafiquants. Ces trafiquants Arabes ou Européens et soi-disant gradés, sont des chasseurs de nègres qui vont cerner et brûler les villages, pillent tout ce qu'ils trouvent et ramènent des centaines de nègres aux barques, qui
les introduisent en cachette, dan- les états du vice-roi Mais ici tout se
passe sans la moindre pudeur et le commerce ayant réussi cette année, tout le rivage était couvert de grandes taches noires que je vis. en approchant, être des nègres serrés les uns contre les autres, au point de ne faire
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qu'une masse plus aisée à surveiller. Tous étaient nus et les hommes avaient la tète et le cou attachés à une poutrelle assez lourde pour qu'ils
Mademoiselle Tinne.
ne pussent la soulever seuls. Ce qui me frappa le plus, ce fut leur maigreur excessive. On les affame par économie et leur nature supporte ce qui tuerait un Européen.
Suppliée par quelques-uns de ces malheureux, Mlle Tinné acheta d'abord une femme avec sa mère et ses deux petits garçons pour les renvoyer dans leur pays, puis deux vieilles femmes qu'on avait abandonnées à cause de leur faiblesse. Lorsqu'on prévoit que le prix de la vente ne couvrira pas les frais d'entretin d'un esclave, on le chasse, on le laisse mourir sans lui donner un verre d'eau et sans permettre à ses proches, s'il en a dans la troupe, de lui porter secours. l'eu à peu les achats se multiplièrent de telle sorte, qu'au retour la suite de Mlle Tinné se composait principalement de nègres et de négresses, délivrés par elle en différentes circonstances.
« Je ne puis vous dire, écrivait-elle, toutes les infamies dont nous fûmes témoins -pendant que nos bateaux étaient près de ces campements. Aussi toutes les tribus nègres du Fleuve Blanc, autrefois si paisibles et si hospitalières, sont maintenant dans une exaspération bien naturelle. Il faut prendre de fortes escortes là où l'on allait auparavant tout seul, et même le commerce de l'ivoire en souffre, car c'est à peine si les noirs veulent se risquer à l'apporter. »
Les nègres donnent le nom de Turcs à tous les blancs, et le chant de guerre suivant, par lequel des tribus, naguère douces et inoffensives, s'excitent à la résistance, montre assez le déplorable état auquel elles ont été réduites par un odieux trafic :
« Ils étaient immenses nos superbes troupeaux; le lait de nos vaches eût suffi pour blanchir les flots de la mer Rouge; il eût fait déborder le lit du Barka.
« Mais il est venu le Turc exécré, et, fléau pire que le simoun, il a tout dévasté.
« L'abondance mondait nos nombreuses demeures, et les hyènes hurlaient en vain autour des villages défendus par nos guerriers; aujourd'hui les hyènes passent et rient; nos villages sont déserts.
« Car il est venu le Turc exécré et, plus vorace que L'hyène, il a tout ravagé.
« Courrier de Dieu (Mahomet), fais-nous rencontrer le Turc sans son tonnerre et que notre lance s'enfonce ivre de joie dans son cœur de tigre.
« Courrier de Dieu, à tes amis fidèles tu as promis ton paradis et des houris à l'œil de gazelle; donne-nous un jour de sanglantes représailles, el garde pour d'autres paradis et houris.
« Car il est venu le Turc exécré, le Turc à l'œil de vipère, et. peste du désert, il a tout massacré. »
Après avoir passé l'ile d'Abba, les dames Tinné s'arrêtèrent devant le mont Hermaya; il fut décidé que Mme Tinné retournerait à Khartoum pour faire réparer le bateau à vapeur. L'une et l'autre revinrent le il juin ; elle le
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ramena avec de nouvelles provisions et un renfort de soldats turcs. On remonta le Bahr-el-Ghazal et le Sobat jusqu'au point où la navigation cesse. Pendant une excursion de dix jours, il y eut de grandes réceptions par les chefs arabes des villages où l'on achetait du bois et des vivres. Ces petits tyrans comblaient les voyageuses, qu'ils croyaient parentes du sultan, de respects et de prévenances. Ils allèrent jusqu'à offrir à Mlle Tinné, dont ils admiraient la grâce, le courage et la confiance, de la proclamer reine du Soudan !
A partir du lac No, où débouche le Bahr-el-Ghazal et dont les eaux transparentes contrastent avec la teinte laiteuse du Nil Blanc, de grands arbres à l'élégant feuillage, des papyrus et diverses plantes couvertes de Heurs brillantes, reparaissent sur les bords du fleuve dont le fort courant et les nombreuses sinuosités rendent la navigation dangereuse.
Une halte à la mission catholique autrichienne de Sainte-Croix, que l'insalubrité du climat a fait abandonner depuis, permit à Mlle Tinné do faire, avec un missionnaire, une femme et une escorte, une excursion dans l'intérieur. Le 30 septembre elle arrivait à Gondokoro, puis faisait quelques courses dans les environs, le Nil n'étant pas alors navigable, mais peu après le plus grand nombre de ses hommes et elle-même étaient si gravement atteints de la fièvre, qu'il lui fallait retourner à Khartoum.
Quelques jours de repos parurent suffisants aux vaillantes voyageuses; elles voulaient explorer les régions inconnues qui s'étendent à l'ouest du Bahr-el-Ghazal, dans l'espoir d'enrichir la géographie de belles découvertes. Elles firent de grands préparatifs; deux dahabiehs d'Egypte et deux barques furent jointes au bateau à vapeur. La flottille portait deux cents personnes, dont 65 soldats. Pour les transports on emmenait trente mulets, un cheval et quatre chameaux. On emportait des vivres pour dix mois et de nombreux objets pour les échanges.
« Ne vous alarmez pas, écrivait Mme Tinné à ses amis ; nous avons avec nous deux savants et, pour nous garder, la renommée populaire que c'est la fille du sultan qui passe sur son vaisseau de feu. »
Hélas! rien ne pouvait les garder contre l'insalubrité du climat dans certains endroits. L'un des deux savants, M. Steudner, médecin et naturaliste, fut la première victime; il succomba le 10 avril 1863, pendant une course dans le pays des Ethiopiens Dor, où il était allé, avec son collègue, chercher un supplément de porteurs. Celui-ci, très affligé, lui rendit les derniers devoirs et retourna avec 150 porteurs à Meshra-cl-Bi'k, sorte de lac au milieu duquel se trouve l'ile de Kit, très intéressante pour nos explorateurs au point de vue botanique. De là l'expédition devait poursuivre sa nulle par (erre. La saison des pluies approchait; un orage terrible éclata dans la nuit du débarquement (17 mai). Mlle Tinné faillit être étouffée sous
sa lento renversée par le vent, fut saisie d'une fièvre ardente à la suite d'un refroidissement, et gravement malade pendant huit jours, durant lesquels, par surcroît, elle dut apaiser la révolte des soldats, qui se montraient do plus en plus exigeants pour les vivres.
On reprit la marche par un très heau temps, on traversa des régions riantes et hospitalières, des villages très peuplés, dont 1rs jardins fertiles étaient enclos de hautes haies d'euphorbes et où l'on distribua de nombreux présents. Vers le sud-ouest, le pays devint plus sauvage, mais admirablement beau : plaines couvertes de hautes graminées et de fleurs rares el embaumées, bois de gardénias fleuris, hauts comme des pommiers, enlacés de jasmins et de sensitives; forêts d'arbres majestueux et variés cornue ceux d'Europe, orangers, pruniers et cerisiers sauvages, lianes chargées de baies aux riches couleurs, aloès et cactus, étangs entourés de gracieux arbrisseaux pleureurs et fleuris d'iris, d'orchidées, d'amaryllis. On rencontrait des traces d'éléphants et de buffles. Des bandes d'oiseaux, de gazelles, d'antilopes sortaient des massifs de verdure et fuyaient devant la caravane.
On passa par Wan, où avait succombé le docteur Steudner, el un peu plus loin, vers l'ouest, à Kalenda, on s'arrêta; on construisit des huttes et l'en passa deux semaines charmantes, allant dans les forêts voisines enrichir l'herbier qui devait servir plus tard à la publication des Plantes Tinnêennes.
Un coup de foudre frappa tout à coup les voyageurs. Le 11 juillet, Mme Tinné tomba malade de la fièvre et le 20 elle expirait dans les bras de sa fille désespérée. Celle-ci fit aussitôt commencer les préparatifs du départ, mais elle n'était qu'au début de ses épreuves. Neuf jours après, une de ses femmes de chambre hollandaises succombait à son tour, et la seconde, à peine âgée de vingt ans, fut atteinte en même temps de la lièvre et d'a< de folie. Pendant six longs mois, Mlle Tinné la soigna avec un dévouement de sœur, ne quittant pas sa hutte jusqu'au dénouement fatal, le 2 février 1 B
Le 29 mars, la flottille, partie si gaiement quatorze mois auparavant, mouillait à Khartoum, portant à ses mais les signes de deuil qu'elle allait garder devant un nouveau malheur. Mlle Van Capellen était morte pendant l'absence de sa sœur et de sa nièce! Mlle Tinné, écrasée de douleui réfugia pendant plusieurs semaines dans une complète solitude et ne rentra que vers la fin de l'année au Caire, pour y trouver le choléra et se dévouer, avec une admirable humanité, à ceux de sa suite qui furent atteints de l'épidémie.
Sa grande force d'âme, son dévouement à la science et aux malheureux la soutinrent dans ses épreuves. En 1865, elle s'embarqua sur un yacht avec une partie de son monde et visita Candie, la Grèce et les côtes d'Italie. Rentrée en France, elle attendit à Toulon un yacht que son frère lui avait
acheté en Angleterre, puis elle se rendit à Alger. Au commencement de 1867, un terrible tremblement de terre causa d'affreux ravages dan- notre colonie. Elle visita les lieux les [tins éprouvés pour y distribuer d'abondants secours, après quoi elle s'occupa de nouveaux projets.
Elle voulait parcourir le Sahara algérien, faire une halte à Tougourl et de là se diriger vers le centre de l'Afrique. Le voyage commença bien . le Mzab la ravit avec ses jolies oasis où l'on campait chaque soir son- les palmiers et les térébinthes. Elle et ses Soudanais étaient enchantés de revoir le désert, le beau sable jaune, çà et là des jardins plantés d'abricotiers, de grenadiers, de figuiers, de lauriers-roses, de palmiers enlacés par la vigne. Dans l'été le Sahara même n'est pas aride; il se couvre de plantes aromatiques et de jolies petites fleurs. Sans doute, « ce n'était pas, disait la voyageuse, mon désert grandiose et effrayant du Soudan, aux sables ardents, aux pierres noires et calcinées, aux couleurs éclatantes, mais j'ai bien joui du trajet de Laghouat à Gardéia. »
Hélas! tout allait changer! On signalait la présence d'insurgés rôdant aux environs avec des intentions hostiles. Il fallut renoncer au voyage de Oeargla, puis marcher en zig-zag vers l'est, pour dérouter l'ennemi qui guettait, et traverser un pays affreux. Arrivée à Biskra, MlleTinné apprit du commandant, que des voyageurs avaient été massacrés sur la route du Souf qu'elle voulait suivre. Elle résolut donc d'aller à Tunis par mer et, de là, gagner le sud. Le trajet fut des plus pénibles. Quand les cent chameaux de la caravane, habitués, comme partout en Algérie, à marcher par troupes, sans bride et à leur guise, se virent, après Constantine, sur une route étroite, souvent côtoyée par des précipices et fréquentée par des voituriers grossiers qui refusaient d'attendre, les animaux effrayés et indisciplinés, mal surveillés par des chameliers paresseux et stupides, se heurtèrent, se poussèrent, brisant tout, dévastant les vergers et les jardins s'ils en rencontraient, de sorte qu'on arriva exténué à Philippeville. Là. on campa la caravane près d'un marécage et tout le monde fut pris de fièvre, excepté M"e Tinné et deux négresses, qui à elles trois soignèrent tous les malades. Enfin on put partir sur un voilier pour Tunis et Malte, avec l'intention de se rendre immédiatement à Tripoli; mais les fièvres n'étaient pas guéi Mlle Tinné en fut atteinte à son tour, et plusieurs semaines s'écoulèrent avant qu'on pût reprendre la mer.
Toutes ces malchances n'ébranlèrent pas le courage de notre exploratrice. Elle forma un nouveau plan pour aller à Ghadamès, à Mourzouk, au Ghât et plus loin, si faire se pouvait.
Le 3 avril 1869, elle écrivait de Mourzouk : « J'avais tellement perdu, pendant mon malencontreux voyage dans le Sahara Algérien, L'habitude d'atteindre mes destinations, ayant mis un an pour ne pas arriver à Tou-
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gourt, que, devenue tout à fait sceptique, je refusai de croire que je verrais Mourzouk, jusqu'au moment où j'en eus franchi les murailles. »
Sa marche de trente-six jours, depuis Tripoli, l'avait intéressée ; le pays était plus caractéristique, plus africain que l'Algérie. Des montagnes noires, coupées de vallées jaunes, une flore variée, une collection de minéraux avaient suffi pour la satisfaire ; mais elle trouvait Mourzouk et ses habitants misérables. Elle avait donc résolu d'aller au Bornou avec une forte escorte (il fallait de grands préparatifs pour une marche de soixante jours) et, en attendant, elle ferait une petite visite aux Touaregs, si Ikhenoukhen, un de leurs grands chefs, consentait à lui promettre sa protection. Fatale pensée qui devait lui coûter la vie !
Le récit le plus complet de ce tragique événement se trouve dans l'interrogatoire d'un Soudanais nommé Fourré, qui était fort attaché à sa maîtresse et dont la véracité a été attestée par d'autres témoins. Voici, d'après lui, ce qui se passa.
Mlle Tinné alla de Mourzouk à la petite ville de Ouadi-el-Scherki, où se trouvait le cheik Ikhenoukhen, afin d'obtenir sa protection pour visiter le pays des Touaregs. Il la lui assura et lui donna le marabout Hadj-Ahmetbou-Selah pour l'accompagner. Sept jours après, on prenait la route du Ghàt.
Mlle Tinné n'avait plus auprès d'elle que deux de ses matelots hollandais, Kees et Ary ; le reste de sa suite se composait de ses Soudanais ou Soudaniens et de domestiques arabes et nègres engagés en différents endroits et sans garanties suffisantes. L'un d'eux, Mohamed-el-Kebir, parait avoir été complice de la trabison. Déjà à Mourzouk Mlle Tinné avait eu quelques rapports avec des Touaregs, auxquels elle avait fait des présents pour s'assurer au besoin leurs services, mais sans les joindre à son escorte. Dès le troisième campement, ces Touaregs, qui précédaient toujours la caravane, se présentèrent et réclamèrent des cadeaux, sous prétexte qu'ils n'étaient pas en bons termes avec le cheik et qu'à la fin du voyage ils seraient exclus de la distribution que devait faire la voyageuse.
A la seconde sommation menaçante Mlle Tinné déclara qu'elle ne voulait pas aller plus loin et qu'elle retournait à Mourzouk. Alors le Touareg qui avait parlé et Mohamed dirent à la demoiselle de ne rien craindre, lui promirent de la conduire partout où elle voudrait aller et lui représen-! tèrent que, si elle retournait, ce serait une honte pour le marabout. Et la demoiselle, pour ne pan faire déplaisir, consentit à partir de nouveau. Pauvre belle âme, victime de sa bonté!
Au campement suivant, les Touaregs reparurent. Le lendemain,
1er août, au moment d'enlever les tentes pour repartir de très bonne heure,
une querelle, probablement concertée d'avance, éclata entre les chameliers.
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Fourré et le hollandais Kees intervinrent; Keea fat tué d'un coup de lance ; Fourré, blessé, s'évanouit. Qtiand il revint à lui, il demanda ce qui se pas-