GRANDE-BRETAGNE
Les voyageuses de l'empire britannique sont légion! Il y a pour cela des raisons multiples, mais il en est une qui les domine toutes et qui émane de l'histoire même de leur pays, de ce que Froude a nommé son expansion, et que sa situation géographique exigeait pour que l'Angleterre devint le Grand Empire que nous voyons aujourd'hui.
On a dit que lorsque l'Anglais perdait son home sur terre, il le retrouvait sur l'Océan; il serait encore plus vrai de dire qu'il le crée à nouveau en tout lieu où la destinée le porte, et cela parce que le concours de la femme ne lui manque jamais et que, grâce à elle, le génie du foyer le suit partout.
L'éducation des Anglaises, plus virile que la nôtre, la liberté d'action qu'on leur laisse dès leur première jeunesse et qui leur inspire la responsabilité d'elles-mêmes, la pratique de la marche, de l'équitation, des jeux et des exercices en plein air, les courses sur mer, le goût inné de leur race pour les voyages, tout cela réuni les prédispose à courir volontiers le monde sans s'effrayer des fatigues et de mille petites épreuves. Si l'on ajoute à cela leur très fréquente tendance à écrire, on comprendra qu'elles tiennent une si grande place dans la bibliothèque des voyages. Mais comme beaucoup d'entre elles ont parcouru les mêmes lieux, il faut faire un choix sous peine de se répéter; aussi n'avons-nous retenu ici, que les noms et les récits des plus célèbres de ces exploratrices du globe.
C'est par un nom historiquement et littérairement illustre que s'ouvre la série des touristes anglaises. Lady Mary Wortley Montagu avait le droit de dire en 1718, après environ trois ans d'absence, qu'elle avait fait plus que toute autre femme de son pays, non parce qu'elle était allée en Turquie, où lady Paget et lady Winchelsea l'avaient précédée, mais parce qu'elle en avait rapporté la vaccine et parce qu'elle avait enrichi la littérature anglaise d'une correspondance incomparable dans son genre. Si d'autres avaient vu en partie les mêmes choses, personne n'en avait parlé comme elle. Déjà l'on possédait bien des relations de voyages toutes faites par des hommes, « toutes du même ton et remplies des mêmes bagatelles », écrivait, dès 1724, une savante anglaise, Mrs Mary Astell, et elle ajoutait : « Lady Mary aura prouvé que les femmes voyagent à meilleur escient que leurs seigneurs ». Elle a simplement prouvé que peu de gens, de l'un ou de l'autre sexe, avaient autant d'esprit et de talent.
La belle ambassadrice n'était pas précisément sentimentale et, sans rester insensible aux charmes d'un beau site, elle n'abusait pas de la description; en revanche, elle excellait par la finesse d'observation, la critique clairvoyante et incisive, la peinture d'une société ou d'un caractère. Quand on a lu ses lettres, on a vécu à Hanovre, à Vienne, en Hongrie, en Turquie avec elle, et l'on s'y est considérablement diverti. Le divertissement n'a pas toujours été exempt d'un certain malaise, d'un peu d'amertume. Lady Mary voit trop clair, jette une lumière trop crue sur les misères humaines pour conserver ou laisser beaucoup d'illusions; aussi rentre-t-elle en Angleterre en disant : « Tout ce que nous retirons de l'ambitieuse soif de savoir que nous ne sommes pas faits pour assouvir, c'est un désir stérile de mêler les différents plaisirs et jouissances accordés aux diverses parties
du monde, sans pouvoir ùtre réunis dans aucune. » Elle a « fali. yeux à lire tout ce qui existe dans les langues qu'elle sait, elle a traversé la plus grande partie de l'Europe », vu de près les cours d'Allemagne et d'Autriche, bravé les neiges, les forêts, les loups, les plaines dévastées, les bandits du la Hongrie, les glaces des Balkans en hiver; elle s'est pénétrée de la beauté extérieure, du charme voluptueux de la vie orientale; elle a vu, aimé l'Italie et son art, visité les ruines de Troie et celles de Carthage et, revenue au gîte, elle se met à envier les simples d'esprit pour qui la vie n'est bonne que dans la vieille Angleterre; elle demande à Dieu, puisqu'elle doit se contenter de sa lumière grise, d'oublier le soleil radieux de Constantinople. Mais on n'oublie pas le bonheur, même relatif. Cette existence facile, pleine d'imprévu et de charmes pour les yeux, convenait trop bien à son esprit sans préjugés, à son caractère indépendant, pour qu'elle acceptât longtemps l'étiquette, la monotonie, le cant, l'inquisition sociale de sa patrie; le convenu l'irritait, la routine l'ennuyait; elle s'en dédommageait en laissant trop souvent la bride sur le cou à sa parole incisive, à sa raillerie mordante. Elle n'était ni de son pays ni de son temps; l'un et l'autre l'en punirent. Quand elle eut assez souffert en Angleterre, elle alla chercher une diversion en Italie, et n'en revint que vingt ans après, en 1762, pour mourir.
La première elle avait pénétré le mystère de l'Orient, sondé ses plaies, tout en subissant ses séductions, révélé tout un monde dans une suite de tableaux restés sans rivaux et vrais encore pour la plupart. Rien ne fait mieux comprendre l'abîme qui sépare ce monde et le nôtre, que la comparaison de leur état actuel avec celui d'alors. D'un côté, l'immobilité, l'engourdissement, l'infériorité croissante, la désorganisation progressive; de l'autre, la marche en avant, accélérée de jour en jour, le travail et le dé\ i - Ioppcment incessants. On sourit, à chaque page, de cette vieille Europe à laquelle il fallait expliquer la petite machine appelée traîneau, décrire une serre-chaude comme une merveille et présenter un ananas comme un fruit de l'Éden. Si, au contraire, on compare les récits et les descriptions des voyageuses modernes en Orient à ceux de ladv Mary, on les trouve à peu près identiques, surtout en ce qui concerne la vie intérieure et familiale, c'est-à-dire les bases de la société. Quelques progrès apparents, extérieurs dans quelques grands centres, et c'est tout. Si ladv Mary revenait aujourd'hui, elle ne reconnaîtrait guère son Angleterre et son Europe: elle ne serait à peu près chez elle que sur les rives du Bosphore.
Nous n'avons pas à faire ici la biographie de lady Mary : c'est la voyageuse seule qui a droit de cité en ces pages. Nous nous bornerons à rappeler que lady Mary Pierrepont, fille aînée d'Evelyn Pierrepont, marquis de Dorchester, premier duc de Kingston, et de lady Mary Fielding, fille du comte de Denbigh, était née en 1689. Petite-nièce de l'auteur dramatique Beaumont et du brillant duc de Buckingham, cousine du célèbre romancier Fielding, elle avait en outre reçu de ses deux grand'mères un héritage de beauté, d'esprit, de charme et de vivacité qui attira les regards sur elle dès son enfance. L'instruction très limitée que l'on donnait alors aux femmes ne put lui suffire; elle apprit le grec, le latin, le français et l'italien, lut tout ce qui se pouvait lire et n'oublia guère, grâce à sa merveilleuse mémoire. De bonne heure et pour son plaisir, elle écrivit et acquit cette maîtrise de la langue qui fait d'elle un classique anglais.
En 1712, elle épousa M. Edward Wortley Montagu, fils cadet du comte de Sandwich, que son rang, ses mérites, sa distinction et le triomphe du parti whig prédestinaient aune haute situation. En 1716 (le roi Georges Ior régnait depuis deux ans), il fut choisi comme ambassadeur pour aller à Constantinople négocier, avec les représentants des autres grandes puissances, la fin des hostilités entre l'empereur d'Autriche Charles VI et la Porte. Sa femme désira l'accompagner et emmener leur fils, âgé de trois ans. Elle n'avait voulu accepter aucune des charges si convoitées à la
Lady Mary Wortley Montagu.
D'après le portrait placé en tète de ses « Lettres (Henry G. Bohn, Éditeur, London).
cour, malgré le rang exceptionnel que son esprit et sa beauté lui auraient assuré autant que sa naissance1.
L'occasion était belle, pour une intelligence si ouverte, de rompre avec la routine, d'élargir son cbamp d'observation, de voir et d'apprendre; sans écarter toutes les difficultés incontestables, ni certains dangers de l'entreprise, les conditions du voyage, le prestige du représentant d'un grand royaume, ses privilèges, ses immunités, la protection qui devait l'entourer, aplanissaient bien des obstacles. Ce fut l'époque la plus brillante de celte carrière aventureuse, et la correspondance qui s'ensuivit devint le plus beau titre littéraire de la spirituelle ambassadrice. Aujourd'hui encore, malgré tant de documents accumulés depuis cette époque et les relations quotidiennes avec l'Orient, le récit de lady Mary se lit avec un plaisir très vif.
Elle a l'expérience et la finesse pour juger les mœurs, l'instruction nécessaire pour s'intéresser aux traces du passé, le sens du pittoresque pour apprécier les beautés de l'art et de la nature, et l'expression facile pour dire ce qu'elle sent et décrire ce qu'elle voit. De plus, mérite rare chez une voyageuse, surtout à cette époque de communications difficiles, elle est véridique. « A beau mentir qui vient de loin » est un proverbe dont elle ne veut pas bénéficier.
Elle pénètre sur le continent par la Hollande, dont le commerce et la propreté l'émerveillent, ainsi qu'ils pourraient le faire aujourd'hui. Ensuite elle remonte le Rhin, admire la richesse de certaines églises à Cologne, se moque des reliques en bonne protestante, envie leurs pierreries et leur orfèvrerie; puis, mêlant le sérieux au plaisant, elle remarque le contraste qui existe entre les villes libres, avec leur industrie, leur abondance, leurs rues bien bâties, encombrées d'une population propre, simple et affairée, leurs magasins remplis de marchandises, et les villes soumises au gouvernement absolu des princes; là, elle ne trouve que le faux clinquant propreté, des courtisans, des voies mesquines, mal entretenues, peu peuplées, infestées de mendiants.
A Vienne, l'intérêt de la correspondance grandit. Tout est si nouveau, si différent de l'Angleterre! Les rues étroites, les maisons à six étages, où vivent plusieurs familles, ce qui lui fait dire qu'on a bâti deux ville- l'une sur l'autre, la magnificence des ameublements, les dîners à cinquante plats sans le dessert, arrosés de dix-huit vins choisis; les comédies en plein air, les coiffures hautes d'un mètre, et les paniers larges de plusieurs, tout e-t sujet à surprise, à récits; mais ce sont surtout les mœurs de la haute société qui exercent sa verve.
1. L'auteur croit pouvoir s'emprunter à elle-même une partie des détails qui suivent et qui parurent en 1886 dans un ouvrage intitulé : Portraits d'outre-Manche.
Vienne est le paradis des vieilles femmes; jusqu'à trente-cinq ans, on y est considérée comme une pensionnaire; avant quarante, on ne peut espérer faire du bruit dans le monde !
Quand elle n'osera plus se montrer nulle part, elle reviendra dans cette ville, où les rides, le dos voûté et les cheveux blancs n'empêchent pas les conquêtes !
Lady Mary fait un portrait charmant de l'impératrice Elisabeth-Christine, fille de Louis-Rodolph, duc de Brunswick, et donne des détails très curieux sur l'étiquette de la cour. La vie des douze demoiselles d'honneur ne semble pas avoir été très enviable; presque prisonnières au palais, ne pouvant aller à aucune fête au dehors, si ce n'est à l'occasion du mariage de l'une d'elles, tenues de servir les souverains à table, de faire toute leur vie un cadeau à l'Impératrice le jour de sa fête, et d'observer bien d'autres obligations, elles n'en recherchaient pas moins cette situation avec ardeur. Une de leurs distractions était le tir à la carabine, qui valait de très beaux présents aux plus adroites. Elles riaient beaucoup de la crainte qu'éprouvait lady Mary en maniant un fusil.
Les questions de rang et de préséance ont une importance extraordinaire, qui seule peut troubler la placidité habituelle des dames autrichiennes; plutôt mourir que céder là-dessus! L'ambassadrice raconte que deux voitures se rencontrant la nuit, dans une rue étroite, les dames qui les occupaient refusèrent de céder le pas jusqu'à deux heures du matin et y seraient encore, si l'empereur averti n'avait envoyé des gardes pour les séparer; même alors elles refusèrent de bouger; heureusement quelqu'un songeaà lesenleveren même temps dans des chaises à porteurs. Mais ensuite il fallut parlementer avec les cochers, qui continuaient à défendre l'honneur de leur maison respective ! Le rang a une telle importance, que les jeunes personnes assez heureuses pour posséder des comtes de l'Empire parmi leurs ancêtres, n'ont pas besoin de richesse, d'esprit, de vertus, ni de beauté, pour conclure de hautes alliances.
Quant à la richesse, peu importe en tout cas, car une loi, qui, nous le craignons fort, a dû être abrogée, ne permettait pas alors que la dot reconnue d'une femme dépassât oOOO francs! Tout ce qu'elle possédait en plus lui appartenait en propre !
De la Cour on passe aux couvents, aux musées, aux réceptions particulières, aux assemblées de gala pour la fête de ses amis, très parées sans goût, très ennuyeuses. On conçoit que, dans un pays où L'étiquette a tant d'importance, une ambassadrice soit très considérée; elle a le pas sur tout le monde, et le monde s'en venge sur les simples envoyés !
Des raisons diplomatiques obligèrent M. Wortley à se rendre en Hanovre par la Bohème, « le pays le plus désert, le plus pauvre, le plus sale que
LES GItANDES VOYAGEUSES.
lady Mary eût traversé », et par la Saxe, où les femmes, après celles de Vienne, lui parurent les mieux habillées, les plus aimables cl les plus jolies, mais les plus minaudières du monde. A Hanovre, L'ambassadrice trouva une cour plus importante que celle de Saint-James, « un prince charmant », qui devait rire ce Frederick prince de Galles, dont lesquerelles avec son père Georges II scandalisèrent l'Angleterre et qui mourut avant d'avoir régné. C'est là qu'elle vit de si beaux orangers, goûta pour la première fois
à l'ananas et s'étonna que l'Angleterre n'eût pas encore de serres pour les cultiver, l'Angleterre qui aujourd'hui défie le soleil du Brésil !
De retour à Vienne, lady .Mary ne tarda pas à s'en fatiguer, bien qu'elle y eût formé un petit cercle selon son goût, dont J.-B. Rousseau était le principal ornement. Les étrangers lui plaisaient plus que les Autrichiens, qu'elle ne trouvait pas les gens les plus policés et les plu s agréables du monde et qui faisaient de leur plaisir une formalité systématique très monotone. En outre ils s'occupaient vraiment trop d'alchimie et la recherche de la pierre philosophai absorbait trop les esprits soidisant scientifiques : il n'était guère de seigneur opulent ou à la mode qui n'eût un alchimiste à son service; on disait même que l'empereur n'avait pas échappé à la contagion.
Le voyage de Hongrie n'était pas sans causer quelque appréhension à la voyageuse. Le Danube était gelé, les campagnes couvertes de neige, lorsqu'elle se mit en route, le 16 janvier 1717. Leprince Eugène lui-même cherchait à l'en dissuader. Elle partit néanmoins, bien enveloppée de fourrures, et le 30 elle écrivait de Peterwarden à sa sœur, la comtesse de Mar : « Je ne peux m'empècher de rire quand je me rappelle les idées épouvantables qu'on me donnait à propos de ce voyage. » La neige était épaisse; on fixa la voiture sur un traîneau et lady Mary trouva cette manière de courir la poste absolument délicieuse. En ayant soin d'envoyer des courriers en avant, on ne manquait ni de gîte, ni de vivres, malgré la ruine et la désolation causées par des guerres sans fin, civiles ou étrangères ; les ressources natu-
Laquais du sultan.
relies du pays sont immenses, et gouverneurs, princes-évêques, officiers s'empressaient de pourvoir aux besoins de l'ambassadeur et de sa nombreuse escorte. Partout l'ordre était donné, sous peine de mort, de tout fournir gratis ; mais M. Wortley insistait pour tout payer, et la surprise, la reconnaissance étaient si grandes, que les pauvres habitants pressaient toujours leurs hôtes d'accepter au départ quelque présent de gibier, une douzaine de beaux faisans, ou une pièce de venaison. Lady Mary eut grand'peine un jour, en Serbie, à sauver la vie d'un infortuné cadi qui n'avait pu lui procurer les pigeons qu'elle avait demandés pour son dîner! Le chef des janissaires voulait absolument lui faire couper la tête!
Le seul danger réel qui menaça les voyageurs leur vint des bandes de loups qui peuplaient les forêts. Au lieu des brigands annoncés, ils trouvèrent, jusque dans les plus petits villages, bon accueil, un poêle bien chauffé et les ressources nécessaires. Vêtus, bottés, coiffés de peaux de mouton simplement séchées au soleil, les habitants n'avaient pas d'argent, mais n'étaient pas pour cela misérables. La chose vraiment triste était de voir les plus belles et les plus fertiles plaines du
monde désertes et sans culture; des villes autrefois florissantes, dévastées, en ruines, où l'on n'était pourvu de logements convenables que grâce à l'empressement des gouverneurs et de leurs femmes. Lady Mary rendait hommage à la beauté des Hongroises, très supérieure à celle des Viennoises, et à la grâce de leur costume national, qui n'a pas changé : longue tunique de velours ajustée, garnie de fourrure et fermée par des boulons en or, perles ou pierres précieuses, toque assortie avec riche aigrette et bottes en cuir de Russie.
Pour pénétrer sur le territoire turc, il fallut traverser, non sans horreur, le champ de bataille de Garlowitz, témoin de la dernière grande victoire du Prince Eugène sur les Turcs, encore tout jonché d'ossements d'hommes, de
Janissaire.
chevaux el de chameaux ! Enfin, tout ayant été" réglé pour la réception de l'ambassadeur, on put entrer à Belgrade, place forte située au conlluent du Danube et de la Save, soi-disant gouvernée par un pacha, mais en réalité au pouvoir des janissaires, qui avaient tué le précédent gouverneur. Aussi lady Mary ne respira- t-elle librement que lorsqu'elle put quitter la ville pour se rendre à Solia et à Andrinoplc, un mois après, le 1er avril. Le voyage à travers la Serbie lui fut pénible, malgré la beauté du pays, du climat et de la végétation, car elle avait pour escorte cinq cents janissaires et assistait, impuissante, à leurs déprédations, aux effets cruels de leur oppression sur un peuple sans défense. Eût-elle essayé de dédommager les pauvres gens des pertes qu'on leur faisait subir, son argent aurait été saisi par les chefs de l'escorte.
Avant de gagner Andrinople, l'ambassadrice s'arrêta un jour à Sofia pour voir les célèbres bains, très fréquentés par plaisir et par raison de santé. De là elle envoya un premier et charmant tableau de mœurs orientales. Elle était désormais « dans un monde nouveau, où toute chose lui apparaissait comme un changement de scène ».
« Dans cette vaste salle, toute en marbre blanc, étaient rassemblées deux cents femmes; elles me reçurent, malgré mon amazone de voyage, qui dut leur sembler singulière, avec toute l'urbanité possible, sans laisser voir ni curiosité, ni surprise impertinente. Je ne connais pas de cour européenne où les dames se fussent conduites avec le même tact envers une étrangère; pas un de ces murmures, de ces sourires dédaigneux, qui ne manquent pas d'accueillir, dans nos réunions, toute personne dont la toilette n'est pas conforme aux lois de la mode. Elles me répétèrent sans cesse : « Charmante ! très charmante ! » Sur les premiers gradins de marbre, couverts de coussins et de riches tapis, les dames s'asseyaient, et sur le second rang, derrière elles, se plaçaient leurs esclaves, qui soignaient et tressaient leurs admirables chevelures.
« Elles avaient, dans leur marche et leurs mouvements, la grâce majestueuse que Milton attribue à la mère du genre humain. Elles me pressèrent beaucoup de me joindre à elles, ce qui est un grand compliment, et, malgré mes refus, la plus haut placée d'entre elles assuma l'office de femme de chambre.
« Mais, lorsqu'elle eut aperçu mon corset, elle s'écria, en appelant les autres :« Venez voir avec quelle cruauté les dames anglaises sont traitées par « leurs maris! Comment peuvent-elles se vanter de leur liberté, quand elles
« sont enfermées dans de telles boîtes ! » Car elles étaient persuadées que je ne pouvais ouvrir cette machine sans la permission de M. Wortley. »
Les mœurs et les coutumes se modifient si peu en Orient, que les descriptions données par la voyageuse de 1717 sur les habitations, les costumes, la vie intérieure, repas, ameublements, danses, musique, sont aussi vraies aujourd'hui qu'alors ; rien de tout cela n'a changé, non plus que le caractère et les monuments.
Une chose nous frappe chez lady Mary : c'est sa franche admiration de la beauté féminine. Sans doute elle avait conscience de la sienne propre, si éclatante, que lady Bedford disait n'avoir pas rencontré la pareille ; mais, en outre, le sentiment de l'art, qu'elle possédait à un degré rare de son temps, l'emportait sur les considérations personnelles et lui inspirait une foule de jolies esquisses.
Voici, par exemple, un intérieur de harem chez une grande dame turque :
« Tout était propre et magnifique. Je fus reçue à la porte par deux eunuques noirs, qui me firent traverser une longue galerie, entre deux rangées de belles jeunes filles vêtues de damas de soie claire, tissée d'argent; leurs longs cheveux tressés tombaient jusqu'à leurs pieds. Je regrettai de ne pouvoir, par discrétion, les considérer de plus près; mais j'oubliai tout lorsque j'entrai dans une vaste salle ou pavillon en forme de rotonde, tout garni de jalousies dorées, la plupart relevées, sans qu'on fût incommodé par le soleil, grâce à l'ombre des grands arbres plantés à l'entour. Les jasmins et les chèvrefeuilles, enlacés aux troncs, envoyaient leurs parfums délicieux, auxquels se joignait celui d'une fontaine de marbre blanc, dont l'eau embaumée retombait en cascade dans trois ou quatre vasques, avec un doux murmure. Le plafond était peint de mille fleurs qui semblaient pleuvoir de corbeilles renversées.
« Sur un divan élevé de trois degrés et recouvert de beaux tapis persans, la maîtresse de la maison s'accoudait à des coussins de satin blanc; à ses pieds étaient assises deux jeunes filles belles comme des anges, très richement vêtues et presque couvertes de bijoux. L'aînée pouvait avoir douze ans. Mais tout disparaissait devant la belle Fatima, leur mère, dont les charmes éclipsaient ce que j'ai vu ou entendu vanter. J'avoue n'avoir jamais rien vu de si splendidement beau et ne peux me rappeler un visage qu'on eût regardé à côté du sien.
« Elle se leva pour me recevoir et me salua à la mode du pays, en posant la main sur son cœur, avec une grâce pleine de majesté, qu'aucune éducation de cour ne saurait enseigner.
« Elle me fit apporter des coussins dans le coin du sofa, ce qui e?t la place d'honneur. Malgré ce qu'on m'avait dit de ses charmes, L'admiration
me rendit muette pendant quelques instants; je ne pouvais que contempler cette étonnante harmonie des traits, le charme infini de l'ensemble, les proportions admirables des formes, l'éclat exqi is du teint auquel l'art n'avait jamais rien ajouté, l'enchantement inexprimable du sourire. Et quels yeux! Immenses, noirs, avec la douceur langoureuse des yeux bleus !
« Je suis persuadée que, si on la transportait sur le trône le plus civilisé d'Europe, cette femme, élevée dans un pays que nous appelons barbare, paraîtrait ce qu'elle est : reine par la majesté, la grâce et la beauté... « Elle était vêtue d'un cafetan de brocart d'or, à fleurs d'argent, dessinant la taille et ouvrant sur une chemisette de gaze fine. Le pantalon était d'un rose pâle, mêlé de vert et d'argent, ses babouches de soie blanche, délicatement brodée. Des bracelets de diamants ornaient ses bras charmants; une ceinture semblable enserrait sa taille, un fichu rose et argent s'enroulait dans les longues tresses de ses cheveux noirs, retenus par un bouquet de pierreries...
« Elle me dit que les deux enfants assises à ses pieds étaient ses filles, bien qu'elle parût trop jeune pour être leur mère.
« Ses belles suivantes, rangées au bas de l'estrade, au nombre de vingt, me rappelèrent les groupes de nymphes représentés dans certains tableaux. Je ne croyais pas que la nature pût en produire un si beau. Elle leur fit signe de jouer, et de danser. Aussitôt quatre d'entre elles firent entendre, sur des instruments assez semblables au luth et à la guitare, des airs langoureux qu'elle accompagnèrent de leur chant, pendant que les autres dansaient tour à tour. Cette danse ne ressemblait à aucune de celles que je connais. Les mouvements onduleux, les poses languissantes étaient rythmées sur une musique très douce.
« La danse achevée, quatre esclaves blanches entrèrent en agitant des encensoirs d'argent, qui contenaient de l'ambre, du bois d'aloès et autres riches parfums. Ensuite elles s'agenouillèrent pour servir le café dans de petites tasses du Japon, posées sur des soucoupes de vermeil. Pendant ce temps, la charmante Fatima m'entretenait de la manière la plus aimable, m'appelant belle sultane, me demandant gracieusement mon amitié, regrettant de ne pouvoir causer avec moi, dans ma propre langue.
« Lorsque je pris congé, deux esclaves apportèrent une corbeille d'argent, pleine de fichus brodés; elle me pria de porter le plus riche en souvenir d'elle et offrit les autres à mon interprète et à ma suivante. »
Lady Mary, en voyageuse intelligente, adoptait vite les us et coutumes des pays où elle séjournait. A Vienne, elle avait porté le costume de cour autrichien; à Constantinople, elle remplaça les lourds ajustements du Nord par le pittoresque costume des femmes turques et son opulente beauté ne
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put qu'y gagner. Elle prit si bien les habitudes orientales, qu'elle écrivait au poète Pope :
« Je vous ai dit que j'étais encore de re monde, mais, en vérité, je crois être dans celui des ombres. Les chaleurs m'ont chassée de Constanlinople et je suis venue dans ce village de Belgrade, qui répond absolument à l'idée que nous nous faisons des Champs Elyséens. Je suis au milieu d'un bois planté surtout d'arbres fruitiers, arrosé par de nombreuses sources, dont l'eau est renommée, coupé d'allées ombreuses et tapissé d'un gazon si fin, qu'on le croirait artificiel. En face de nous est la mer Noire, qui nous envoie ses brises rafraîchissantes et nous fait oublier les ardeurs de l'été.
« Quelques rithes familles chrétiennes habitent seules ce village, à une lieue de Constantinople. Tous les soirs on se réunit, on chante et l'on danse, près d'une fontaine voisine; le costume et la beauté des fume-, presque toutes grecques, font penser aux divinités des peintres et des poètes. Mais ce qui me convainc le plus de ma nouvelle existence, c'est l'ignorance profonde où je suis de ce qui se passe chez les vivants et le calme parfait avec lequel je reçois parfois de leurs nouvelles. 11 me reste cependant encore le souvenir de mes amis et le désir de les retrouver, car la rivière Léthé manque à mes Champs Élysées.
« Pour être franche, je dois avouer que je suis parfois lasse deceschants, de ces danses, de ce soleil, et qu'un peu de votre fumée, de vos bavardages mondains ne me déplairait pas. J'essaye pourtant de me persuader que ma vie est plus agréablement variée que la vôtre. »
L'indolence n'était cependant pas au nombre des usages orientaux adoptés par l'ambassadrice. Bien n'échappait à sa curiosité intelligente; elle voulait profiter d'une occasion qui ne se représenterait plus dans sa vie et contrôler les récits, les jugements des voyageurs qui L'avaient précédée, afin de démêler le faux du vrai. Elle apprit promptement le turc et l'arabe pour converser directement avec les hommes éclairés du pays ; elle fut même assez troublée par la Tour de Babel qu'elle habitait, pour craindre de se servir moins habilement de sa langue maternelle ; au bout d'un an elle prétendait qu'elle l'écrivait moins facilement. A Péra où elle demeurait, on parlait quinze langues différentes; elle avait des grooms arabes, des valets de pied anglais, français et allemands, une nourrice arménienne, des filles de chambre russes, un maître d'hôtel italien, des janissaires turcs, des connaissances de toutes ces races, plus des Grecs, des Hébreux, des Persans, des Esclavons, des Valaques, des Hollandais, des Hongrois! comment s'y reconnaître !
Elle recherchait les gens instruits t\\i pays, s'éclairait sur les différentes classes, sur la marche du gouvernement, sur la diversité des sectes reli-
gieuses, voyait l'influence prépondérante des e/fendis, à la fois prêtres et hommes de loi, et la force brutale de l'armée, les uns préparant les révolutions, les autres les faisant éclater cl, entre tous, le sultan soi-disant souverain absolu et réellement esclave. Elle constatait la puissance incroyable des Juifs ! Presque tous les riches négociants étaient israélites ! « Ils ont, disait-elle, bien des privilèges que les Turcs eux-mêmes n'ont pas; ils ont formé ici une communauté considérable ; ils Bont jugés d'après leurs propres lois et ont attiré tout le commerce de l'empire dan- leurs mains, en partie par leur ferme union entre eux, et aussi en profitant de la paresse, du manque d'industrie des Turcs. Tout pacha a son Juif qui est son homme d'affaires, possède tous ses secrets et fait toutes ses affaires. Aucun marché n'est conclu, aucun pot de vin reçu, aucune marchandise vendue sans passer par leurs mains. Ils sont les médecins, les intendants, les interprètes de tous les gros personnages. Vous pouvez juger combien ceci est précieux pour un peuple qui ne manque jamais de profiter du plus petit avantage. Ils ont découvert le secret de se rendre si nécessaires, qu'ils sont assurés de la protection de la Cour, quel que soit le ministère au pouvoir. Même les négociants anglais, français et italiens, qui n'ignorent aucun de leurs artifices, sont pourtant forcés de confier leurs affaires à leurs négociants, aucun commerce ne se traitant sans eux; et le moindre d'entre eux est trop important pour être désobligé, caria corporation entière prend soin de ses intérêts avec autant de vigueur que de ceux du plus considérable de ses membres. » N'est-ce pas bien le cas de dire que plus ça change et plus c'est la même chose?
Le grand plaisir de lady Mary était de s'envelopper de ses voiles turcs, le yasmack et le féridjee, d'aller courir la ville, les bazars, les mosquées, de voir tout ce qui était curieux, de comparer les usages populaires à ceux dont parlent les anciens poètes en remontant jusqu'à Homère. Comme toute la haute société chrétienne, elle habitait Péra, « d'où l'on a, disait-elle, une des plus belles vues du monde ». Péra n'est séparé de Constantinople que par un petit bras de mer, moins large que la Tamise à son embouchure, mais il fallait, pour se rendre à la grande ville, porter le voile épais des femmes turques et les dames de Péra l'avaient eu aversion. « Quand même je ne m'y serais pas si bien habituée, déclarait l'ambassadrice, une si petite gène ne m'empêcherait pas de satisfaire une passion aussi puissante chez moi que la curiosité! Bien des gens cependant se privent d'aller à Constantinople pour ces raisons futiles et je crois vraiment que l'ambassadrice de France, Mme de Bonnac, retourna en France sans y avoir été ! »
Cette Mme deBonnac, avec qui lady Mary se lia cependant, était la fille du duc de Birou, venait de se marier et d'avoir un fils presque au même moment où 1 ulv Mary donnait naissance à sa fille, la future marquise de Bute.
Bien différentes de goûts et d'habitudes étaient les deux jeunes femmes. « Sa conversation, écrivait l'ambassadrice d'Angleterre, me serait d'un grand secours, si je pouvais lui persuader de vivre sans cette étiquette et ces cérémonies qui rendent l'existence si apprêtée et si ennuyeuse. Mais elle est si ravie de ses gardes, de ses vingt-quatre valets de pied, de ses huissiers, etc., sans compter une voiture pleine de demoiselles d'honneur, qu'elle aimerait mieux mourir que de me faire une visite sans tout ce monde. Ce qui m'agace, c'est qu'aussi longtemps qu'elle insiste pour faire ses visites en cet encombrant équipage, je suis obligée de faire de même; cependant notre intérêt mutuel nous rapproche beaucoup. J'ai fait l'autre jour avec elle le tour de la ville dans un carrosse doré, avec nos deux suites et précédées de nos gardes... Vous pouvez croire aisément que la I ouïe était grande, mais elle était en même temps silencieuse comme la mort. Si un seul avait pris les libertés de notre populace en pareil cas, nos janissaires ne se seraient pas fait scrupule de tomber sur eux avec leurs cimeterres, sans danger pour eux-mêmes, car ils sont au-dessus de la loi ! »
On comprend facilement combien toutes les institutions turques devaient répugner à une femme habituée au gouvernement d'un pays libre, combien l'absence de toute société polie, éclairée, devait lui peser. Elle écrivait à Pope : « Vous m'entretenez de vos relations aimables avec des hommes de lettres et de goût; en échange, je vous présente le spectacle barbare de Tm'cs et d'Allemands s'entr'égorgeant. Mais que peut-on attendre d'un pays d'où les Muses ont fui, d'où les lettres semblent bannies pour l'éternité, où le bonheur pur est inconnu dans la vie privée, où ceux qui agissent sur la scène publique vivent dans l'incertitude, le soupçon et la terreur?... L'esprit, la conversation élégante, le commerce facile sont inconnus chez les Turcs, et pourtant ils seraient capables de tout cela, si le vil esprit de leur gouvernement n'étouffait le génie, la curiosité, ne supprimait tous les sentiments qui embellissent la vie et en font l'agrément...
« La magnificence et les richesses des appartements des femmes du grand monde ici semblent leurs principaux plaisirs, avec leurs suites d'esclaves dont la musique, la danse et les beaux costumes les amusent grandement; mais il y a tant de formalisme et de raideur dans leur grandeur, qu'elles ne peuvent me plaire longtemps, si éblouie que je sois d'abord. Cette raideur et ce formalisme sont particuliers aux dames turques, car les beautés grecques sont très différentes et bien plus séduisantes ; leurs personnes, leurs manières, leur conversation et leurs plaisirs ne manquent certainemeut ni d'élégance, ni de grâce aisée. »
Il y a dans les lettres de lady Mary Wortley Montagu bien des pages intéressantes surla condition des femmes turques, qu'elle déclare « beaucoup plus libres qu'on ne croit et les seules au monde donl la vie soit une suite
148 LES f.RANDES VOYAGEUSES.
ininterrompue de plaisirs sans alliage de soucis, tout leur temps se passant à faire des visites, à se réunir aux bains, à inventer de nouvelles modes et à dépenser autant d'argent qu'elles en ont la fantaisie, sans que leurs maris osent exiger de l'économie. C'est leur affaire de gagner de l'argent; c'est celle des femmes de le dépenser, et cette noble prérogative s'étend aux plus infimes. »
En admettant que ceci fût vrai et le soit encore, lady Mary oubliai! que, pour une femme relativement libre et respectée, il y avait cent esclaves avilies ; quant aux plaisirs dont elle parle, ils devaient paraître bien vides à un esprit comme le sien! Ne trouvait-elle pas ici plaisir à soutenir un paradoxe?
Son esprit observateur ne tarda pas à remarquer l'absence de petitevérole en Orient* et à en découvrir la raison. Elle n'était encore qu'à Andrinople, lorsqu'elle envoya à une amie d'Angleterre une admirable description de l'inoculation. Frappée des résultats obtenus, elle en fit courageusement l'expérience sur elle-même, puis sur son fils unique, et résolut d'apporter au retour ce bienfait à son pays. Elle ne savait pas précisément ce qu'il lui coûterait, mais elle n'était pas sans appréhension quand elle écrivait à son amie : « Je suis assez patriote pour mettre cette utile invention à la mode en Angleterre et je ne manquerais pas d'en écrire très particulièrement à quelques-uns de nos médecins, si j'en connaissais un qui me parût avoir assez de vertu pour tarir cette source si considérable de leur revenu au profit de l'humanité. Mais cette maladie leur est trop utile pour ne pas exposer à tout leur ressentiment l'individu assez hardi pour entreprendre d'y mettre fin. Peut-être, si je reviens, aurai-je cependant le courage d'entamer la lutte contre eux. »
Elle eut ce courage et, pendant des années, il compta parmi les causes de l'animadversion qui se déchaîna contre elle. Les gens de science crièrent au charlatanisme, les fanatiques à l'impiété; les uns l'accusèrent de vouloir empoisonner jusqu'à ses propres enfants; lesautres.de contrarier la volonté divine, qui avait envoyé la petite-vérole pour les péchés du monde. La violence d'opposition devint telle, qu'à l'époque où elle vaccina sa fille, en présence de médecins anglais, elle n'osa pas perdre l'enfant de vue un smil instant.
Son énergie ne se démentit pas, et, pour ce seul service rendu à l'humanité, toutes les fautes dont la calomnie a chargé lady Mary devraient encore lui être pardonnées, si les accusations étaient fondées.
M. Wortley Montagu résidait à Constantinople depuis dix-huit mois; les négociations n'aboutissaient pas ; il fut rappelé en juillet 17 18. et s'embarqua pour rentrer par la Méditerranée, l'Italie et la France. A Malte, il rencontra le consul d'Angleterre à Tunis, qui mit sa résidence au service de lady Mary. Le désir de visiter les ruines deCarlhage,de voir un coin nouveau
de ce monde oriental qui séduisait son imagination, lui fit accepter l'offre.
Une de ses plus longues et intéressantes lettres est datée de Tunis. Elle rentrait à regret dans ce milieu banal où, disait-elle, personne n'avait besoin de sa présence, où il lui faudrait subir mille importuns, des questions sans fin autour des tables à thé, faire des visites et des révérences, retrouver des jalousies etdes inimitiés que les spirituelles moqueries de ses lettres avaient dû entretenir.
Le retour fut pénible; le passage des Alpes, alors si difficile, ébrama sa belle santé; le spectacle de l'extrême misère en France l'attrista; les femmes françaises peintes sans art, poudrées, ridiculement habillées, lui parurent laides après les beautés d'Orient; elle trouva les hommes vains, frivoles, agités sans but, dépourvus de dignité.
Les années qui s'écoulèrent de 1718 à 1739 furent successivement remplies pour lady Mary de triomphes mondains, de luttes, d'agitations, de déboires, de chagrins profonds causés par l'inconduite de son fils. Lassée enfin, elle partit pour l'Italie sans projets bien arrêtés. Le plaisir de retrouver l'indépendance, sinon la paix absolue, l'appréhension chaque année plus grande de rentrer dans une société dont une partie l'oubliait, tandis que l'autre lui gardait rancune, lui firent différer sans cesse son retour. Elle passa quatre ans à Avignon, d'où elle envoya des relations très curieuses à M. Wortley; elle y devint un personnage après avoir obtenu -à Nîmes, par son crédit auprès du gouverneur, duc de Richelieu, la grâce de cent protestants persécutés.
Rentrée en Italie, elle se fixa à Lovere, imagina d'y acheter une grande ferme et d'y cultiver toutes sortes de choses, sans nuire à sa réputation de bel esprit et de très grande dame. Sa correspondance très suivie avec son mari et sa fille contient mille renseignements pleins d'intérêt sur la société d'Avignon et celle d'Italie, car elle ne se confinait pas entièrement à Lovere ; elle avait un palais à Padoue, une résidence à Venise; elle allait à Naples et à Rome, et tout ce qu'elle écrivait de ces différents endroits avait la saveur particulière, un peu amôre et désillusionnée, mais originale, mordante et variée d'un esprit clairvoyant, incisif et orné, uni à une longue expérience acquise dans des sociétés différentes et sous des cieux divers.
Elle était à Venise, en 1761, lorsqu'elle apprit la mort de M. Wortley Montagu. Son chagrin fut profond. Sa fille l'appelait pour des arrangements d'affaires de famille. Déjà malade, lady Mary se mit courageusement en route en octobre pour traverser l'Allemagne et la Hollande. Ce. dernier voyage, contrarié par les neiges et les tempêtes, dura trois longs mois, et six mois après, le 21 août 1762, cette femme extraordinaire terminait sa brillante et triste vie.
LADY HESTER STANHOPE
Si la première Anglaise qui séjourna en Orient était remarquable par la force et l'étendue de ses facultés, la seconde était encore plus extraordinaire, mais beaucoup moins équilibrée. Une fois de plus, lady Hester Stanhope prouva que le génie est proche parent de la folie.
Petite-fille par sa mère, Hester Pitt, de lord Chatham, nièce du grand Pitt qu'elle adora, placée entre deux courants opposés : l'un, démocratique et révolutionnaire, représenté inopinément par son père lord Stanhope, admirateur passionné de la Révolution française; l'autre, conservateur et aristocratique personnifié en son oncle, l'illustre homme d'Etat, lady Hester semble avoir résumé en elle toutes les excentricités de sa famille et avoir été, de plus, profondément troublée par le mouvement d'idées et de sentiments mis en branle par J.-J. Rousseau, Goethe et Ryron.
Au point de vue politique et gouvernemental, elle adopta résolument le système de son oncle ; quant aux doctrines philosophiques et sentimentales qui flottaient dans l'atmosphère de l'époque, elles produisirent dans son ardent cerveau une sorte d'état chaotique, qui devint presque de la démence.
Née en 1776, elle perdit sa mère à quatre ans et fut reléguée comme ses deux sœurs à la campagne par la seconde femme de son père, une Grenville, qui ne vivait que pour le monde. Sa nature étrange se révéla ?ans tarder. Elevée entre des domestiques qu'elle traitait en esclaves et des gouvernantes qu'elle considérait comme des ennemies, elle prit, encore toute enfant, sur son entourage, un ascendant et exerça une autorité mêlée de crainte. Faite, comme lord Chatham, de contrastes déconcertants, mystérieuse ou violente, active ou apathique, impérieuse ou insinuante selon l'heure, elle séduisait et effrayait à la fois; ses sœurs n'osaient l'aborder sans
LADY HESTER STANHOPE
loi
autorisation. Repliée sur elle-même, d'une indépendance farouche, d'un orgueil satanique, elle vivait dans un isolement sauvage, voulant former seule ses idées. De ses institutrices elle n'apprit que les langues étrangères, surtout le français et l'italien ; quant à l'histoire, elle déclarait que « c'était une misérable farce ».
Douée comme son grand-père d'une mémoire tenace, d'une intelligence hardie, d'une énergie indomptable, du besoin de tout connaître et de tout comprendre, elle lut tout ce qui se pouvait lire, sans direction, sans conseils, sans mé thode, de sorte que son instruction resta toujours incomplète et désordonnée.
Elle y suppléait par une remarquable faculté d'observation.
Son imagination, jamais satisfaite par les réalités de l'existence, l'entraîna dès l'enfance à chercher l'inconnu.
Elle n'avait que dix ans, lorsqu'un jour àHas tings,se trouvant
seule au bord de la mer, elle détacha un bateau, prit les rames et se lança au large. Pourquoi? Où allait-elle? L'ambassadeur de France était venu chez son père, avait parlé du continent, de la France, de pays ignorés par l'enfant, et elle se jetait sur l'onde, au hasard, pour aller voir ce qui se passait là-bas. Heureusement on s'aperçut àtemos de sa fuite, mais on eut quelque peine à la ramener au château.
„ On retrouvait dans son physique les contrastes disparates de sa nature intellectuelle et morale. Avec des éléments de beauté, elle n'était pas belle, mais elle avait un rayonnement qui jetait comme une lumière autour d'elle ; elle était très grande et majestueuse; royale de son visage était d'une pureté admirable, quoique le menton fût trop long; son teint d'une transparence et d'une finesse rares, le front haut et droit, ses sourcils très finement arqués,
i^ady Hester Staaùope.
ses dents petites et blanches, sa bouche délicate et un peu rentrée, ses yeux gris-bleu et cerclés de noir, d'un éclat difficile à soutenir. L'attache du cou était si gracieuse, que le fat dandy Brummel, qui se permettait tout, souleva un jour sa boucle d'oreille en s'écriant : « Pour l'amour de Dieu ! laissez-moi voir ce qu'il y a là-dessous ! »
Elle refusait d'emprisonner sa belle taille dans un corset et son pied dans un étroit soulier de satin, ce pied dont elle était si hère et « sous la cambrure duquel eût passé une souris ».
« Je suis, disait-elle, d'une laideur harmonieuse. »
Elle était plus que cela; on ne pouvait la voir sans la remarquer. Son entrée dans le monde produisit un effet extraordinaire.
Elle avait virïgt ans, lorsque, irritée des tendances démocratiques de son père et de la façon dont les révolutionnaires anglais exploitaient sa bonne foi, elle résolut d'aller demander asile à son oncle, alors tout-puissant ; elle se dévouait pour protéger les siens : sœurs, belle-mère et frères; ces derniers, au nombre de trois, étaient les fils de la seconde lady Stanhope; ils furent enlevés nuitamment par les ordres de leur sœur et conduits dans la maison de Pitt, où elle surveilla leur éducation.
La circonstance qui amena la rupture, depuis longtemps méditée peutêtre, est caractéristique de cette volonté intrépide. Lord Stanhope, décidé à mettre d'accord ses actes et ses principes, décréta un jour qu'il n'y aurait plus d'équipages chez lui, et que tout le monde irait à pied, y compris sa femme souffrante. Le lendemain lady Ilester acheta des échasses et vint se promener, ainsi perchée, sous les fenêtres de son père. Il demanda une explication; elle déclara qu'elle n'entendait ni se salir, ni s'enrhumer dans la boue. Grâce à ce coup de tète, lady Stanhope retrouva sa voiture, mais sans armoiries!
Sa belle-fille n'en persista pas moins dans sa résolution. Pitt, qui se montra toujours bon pour sa famille, l'accueillit, et bientôt, frappé de l'ascendant qu'elle exerçait sur son entourage, de ses réparties hardies, vives et fines, de sa voix vibrante, de son art pour frapper les imaginations et faire agir les volontés, lui accorda promptement toute sa confiance, lit d'elle son secrétaire, la gouvernante de sa maison, sa collaboratrice et lui laissa une complète indépendance dont elle n'abusa jamais.
En retour elle lui voua un véritable culte et lui témoigna un dévouement sans bornes.
Seul il la comprit, la plaça sur la scène qu'il lui fallait pour exercer ses facultés et l'y maintint dans des conditions d'initiative et de liberté qui lui étaient indispensables. Néanmoins elle l'étonnait. Il lui disait : « Quand donc les ailes vous pousseront-elles? Vous ne touchez pas terre. Bizarre créature, la solitude vous convient pourvu qu'elle soit profonde, le mondû
LADY HESTER STANHOPE
pourvu que ce soit un tourbillon et la politique à la condition d'être embrouillée. »
Cette reine de vingt ans vit l'Angleterre à ses pieds. Elle eut l'honneur de seconder un homme de génie dans sa lutte contre les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur. Elle le regardait justement comme le sauveur du trône, de la noblesse et du pays. Le roi Georges III l'appréciait à toute sa valeur.
Un jour, à Windsor, il interpella son ministre, lui affirmant qu'il en avait découvert un plus fort et plus habile que lui, qui comprendrait mieux ceci et ferait mieux cela ; il s'amusait à prolonger la scène, lorsque enfin Pitt, assez mal à l'aise et impatienté, le pria très sérieusement de nommer ce phénix.
— Eh ! vous lui donnez le bras, répliqua Sa Majesté. C'est lady Hesier. Je n'ai pas en Angleterre d'homme d'Etat qui la surpasse, ni de femme qui fasse plus d'honneur à son sexe!
Malheureusement la jeune autocrate, misanthrope par nature et par réflexion, abhorrait les pédants, les niais et surtout les hypocrites, poussait à l'extrême le mépris des convenances, ne retenait jamais sur ses lèvres un mot amer ou piquant, ne lâchait jamais l'adversaire qu'elle croyait avoir le droit de mépriser ou de combattre, ce qui faisait que le duc de Cumberland l'appelait « mon petit bouledogue » et se créait ainsi une légion d'ennemis. On la redoutait et on la détestait. Tant qu'elle fut le dispensateur des faveurs, titres, pensions et dignités, on courba la tête; mais lorsque, le 23 janvier 1806, la mort enleva Pitt âgé seulement de quarante-sept ans, lady Hester perdit tout ! « Qu'on lui fasse la plus forte pension à laquelle une femme puisse prétendre, » avait dit Georges III. On trouva moyen de ne lui accorder que 30 000 francs, une misère pour une femme comme elle, dans l'opulente et aristocratique Angleterre. Elle n'eut pas d'autre revenu jusqu'à la mort de son frère James, en 1823, qui lui légua une autre rente de 40 000 francs !
William Pitt.
Sa douleur fui inexprimable. Durant tout un mois elle ne put pleurer celui qu'elle avait tant adoré. 11 esl évident que son système cérébral et nerveux reçut alors un de ces coups dont on ne peut comprendre qu'à la longue tous les désastreux effets.
Pendant trois ans, elle ne voulut pas avoir l'air de fuir devant les inimitiés, mais en 1809 un nouveau deuil acheva d'abattre son courage; le général Moore, qu'elle aimait secrètement, emporta en mourant ses dernières espérances. Elle dit adieu au monde et alla s'enfermer dans un village du Pays de Galles, où elle tenta de remplir sa vie par les bonnes œuvres et la culture des fleurs. Il fallait autre chose à cette ardente nature faite pour la lutte et l'action; elle ouvrit ces ailes que Pitt cherchait à ses épaules et s'envola pour ne plus revenir.
Partie sans projets arrêtés, elle s'embarqua sur le Jason, toucha à Gibraltar et à Malte où elle fut accueillie avec de grands honneurs, renonça à visiter la Sicile, se prit de passion pour l'Orient, visita Corfou, Corinthe, Athènes et se rendit à Constantinople; là, elle entra en pourparlers avec l'ambassadeur de France, M. de Latour-Maubourg, afin d'obtenir l'autorisation de séjourner dans le midi de la France, dans l'espoir d'y rétablir sa santé. L'autorisation ne vint pas. Lady Hester résolut de passer en Asie. Le vague souvenir de la grande vie seigneuriale et patriarcale dans la résidence paternelle, avant la disparition de la première lady Stanhope, hantait son cerveau; elle répondait si bien à ses aspirations de grandeur, d'autorité, de notoriété, de puissance, d'influence incontestée! Il lui sembla qu'au désert elle pourrait réaliser ses rêves. La Syrie surtout l'attirait; tout y était troublé, désorganisé; toutes les ambitions pouvaient s'y donner carrière entre l'autorité turque en décadence, l'ambition a^re-^ivr de Méhémet-Ali et de son fils Ibrahim-Pacha, les menées ténébreuses de Béchir, le célèbre émir, le chef redouté des Druses et les incursions des Arabes nomades. Espéra-t-elle se faire une large place au milieu de tous ces éléments discordants, hostiles, retrouver cette domination qu'elle ne se consolait pas d'avoir perdue, en s'appuyant soit sur les Juifs, soit sur les musulmans? Cela paraît certain. Son imagination aventureuse, si lumineuse parfois, se voilait par instants des nuages du mysticisme et du merveilleux,
Dans sa jeunesse, un illuminé nommé Brothers lui avait prédit qu'elle passerait sept années au désert, qu'elle ferait le pèlerinage de Jérusalem el serait reine des Juifs. Cette prédiction influa certainement sur sa résolution de passer en Syrie.
Après avoir rétabli sa santé aux eaux sulfureuses de Brousse. eUe s'embarqua, le 23 octobre 1811, sur une felouque grecque aw un ami, M. Bruce, un médecin qui plus tard publia ses mémoires, un maître d'hôtel,
Ruines de Palmyro.
une femme de chambre, une demoiselle de compagnie et six domestiques. Le 27 novembre, à la hauteur de Rhodes, elle fit naufrage et perdit tout, argent, bijoux, effets, provisions, présents pour ses alliés futurs.
A grand'pcine elle se sauva, n'emportant qu'une agrafe en pierreries, une riche tabatière et deux pelisses.
Ce ne fut qu'après trente mortelles heures passées sur un rocher déserl qu'elle fut recueillie et ramenée à Rhodes. La perte de toute sa garde-robe l'obligea à s'habiller en homme, à la turque, et elle trouva le vêtement si commode, qu'elle le garda désormais.
Cette catastrophe ne changea rien à ses résolutions; elle retourna en Angleterre, rassembla les débris de sa fortune, vendit à fonds perdus une partie de ses domaines, chargea un second navire de ricb esses et de présents et se rendit d'abord en Egypte. Le pays lui déplut malgré la réception magnifique que lui fit Méhémet-Ali et pour laquelle elle revêtit un splendide costume tunisien qu'elle paya 9 000 francs.
A dater de ce moment, l'or ruissela de ses mains et l'aida, presque autant que la superstition et la terreur, à obtenir des résultats prodigieux.
Les beautés de la nature intéressaient beaucoup moins lady Rester que les questions politiques. La tyrannie de Méhémet-Ali, le massacre récent des janissaires lui inspirèrent une répulsion qui l'éloigna do l'Egypte.
Au mois de mai 1812, elle débarquait à Jaffa pour se rendre à Jérusalem et parcourir la Galilée. Peu remarquée par les juifs et les chrétiens, accueillie au contraire par Turcs, Druses et Arabes comme un génie bienfaisant et vengeur, grâce à ses largesses, à son caractère impétueux et hardi, aux légendes qu'elle faisait adroitement répandre, elle accorda naturellement la préférence aux infidèles. Le sultan la protégeait, sa suite ressemblait à une petite armée; les beys, les émirs, les cheiks lui offraient une hospitalité princière; Béchir la traitait en égale; les Bédouins pillards la respectaient. Pourquoi tout cela, sinon pour accomplir une mission mystérieuse? D'où lui venait ce courage extraordinaire, cette présence d'esprit, sinon de faveurs célestes spéciales? On la surnomma Meleki, la reine patexcellence ; il se trouva même de prétendus prophètes pour la présenter comme un messie féminin. Rien de tout cela n'était pour lui déplaire; pendant quatre ans elle continua ses courses vagabondes parmi les populations de la Syrie maritime, sans se laisser arrêter par les intempéries, les fatigues, la guerre ni la peste.
A Damas, la ville fanatique, lady Rester s'installa, non parmi les Francs, ou chez les moines franciscains et capucins qu'elle ne voulut même pas voir, mais en plein quartier musulman, et partout elle se montra à cheval, en costume d'homme, escortée d'un seul janissaire. Femme, étrangère et chrétienne, elle ne reçut jamais une insulte.
LADY HESTER STANHOPE. 157
A Damas elle prépara sa fameuse expédition à Palmyre, la Tadmour des Arabes, où trois Européens seulement avaient pénétré jusque-là. Vainement le gouverneur, Soliman, s'efforça de lui faire abandonner ce dessein. Alors il lui donna pour escorte un corps de troupes avec des chameaux, des tentes et des armes. Tout était prêt, quand subitement elle changea d'avis et résolut de n'accepter d'autre secours que celui des Bédouins, les véritables maîtres du désert. Elle courut à leur rencontre, pénélra seule dans le camp des Anisis, une de leurs plus puissantes tribus et s'atlressant au vieil émir Mahannah : « Je sais, lui dit-elle, que tu es un voleur et que je suis en ton pouvoir; mais je ne te crains pas et j'ai laissé en arrière ceux qui pouvaient me défendre, afin de te montrer que c'est à toi et aux tiens que je me confie. »
Elle n'eut qu'à s'applaudir de sa témérité. Forcée par la neige de différer son départ jusqu'au printemps, elle se mit en route le 20 mars 1813, avec M. Bruce, son médecin et plusieurs chefs indigènes; l'escorte ressemblait à une immense caravane.
Elle traversa triomphalement le désert et arriva devant Palmyre. Pour faire honneur à Sa Félicité, les habitants sortirent en foule, les cavaliers exécutèrent de brillantes fantasias et dans l'avenue qui conduisait autrefois entre deux rangées de statues au temple du Soleil, ils placèrent sur les fûts de colonnes et les piédestaux des jeunes fdles dans des attitudes gracieuses et portant des guirlandes de fleurs. Près d'une des portes monumentales, la foule pittoresque se pressait; elle acclama l'étrangère comme une reine ; une troupe d'enfants et de jeunes filles vêtus de blanc lui souhaitèrent la bienvenue en agitant des palmes, en dansant et en chantant des vers à sa louange ! On aurait pu se croire revenu aux jours de Zénobie, car elle se fit couronner. Pendant trois jours elle illumina les merveilleuses ruines de Palmyre et distribua aux cheiks les présents envoyés pour la plupart d'Occident et que portaient quarante chameaux. Cette fantasmagorie coula 30 000 piastres.
La nouvelle reine de Tadmour passa le reste de l'année 1813 à Latakièh, puis elle prit possession d'un ancien couvent, Mar-Elias (couvent de Saint- Elie), situé sur les premières croupes du Liban et que lui avait donné le redoutable Béehir. Elle y vécut d'abord assez calme, s'habiluant au pays, à la vie orientale, formant sa maison, apprenant la langue de sa nouvelle patrie. Elle alla visiter les ruines de Balbek et la curiosité qu'elle excitait (Mail toujours si vive, qu'au retour, s'étanl rendue a Tripoli, elle trouva, malgré un ouragan elfroyable, la population entière qui l'attendait dans la rue.
Ayant lu dans un ancien manuscrit que d'immenses trésors avaient élé enfouis à Ascalon et à Saïda, elle offrit au sultan de faire faire des fouilles,
à la condition qu'elle lui abandonnerait toutes les trouvailles. Sa Hautcsse n'eut garde de refuser un arrangement si avantageux. Lady Hester se mit donc à l'œuvre et découvrit un grand nombre de médailles, de chapiteaux, de lampes, de colonnes, un temple païen, une fort belle statue, mais pas de trésor monnayé. Elle se le tint pour dit, arrêta les fouilles et, sans renoncer à Mar-Elias, se retira au petit couvent de MesnuchLoÙ M. A. Firmin Di Jot, à qui nous empruntons une grande partie de ces détails, la vit en 1816 et reçut de sa bouche le récit de sa vie, de ses douleurs, de ses aventures, ainsi que des renseignements très curieux sur les mœurs, les coutumes, l'étiquette des contrées qu'elle avait visitées.
En 1818 elle changea encore sa résidence et la fixa au cœur du Liban, à Djoun près Sa'rda. Dans un site sauvage et escarpé, au milieu des rochers, des torrents, des forêts, naturellement fortifié par des précipices enrayants, elle se fit construire un étrange palais, ou plutôt un labyrinthe formé d'un grand nombre de maisons basses, reliées entre elles par des cours et des galeries, masquant la vue de magnifiques jardins et toutes machinées de trappes et de cachettes. On n'arrivait à ce nid d'aigle que par des sentiers presque impraticables. Entourée d'une trentaine de serviteurs et d'esclaves noirs, redoutée des musulmans, recherchée par les étrangers, la reine de Tadmour passa dans cette retraite ses dernières années, n'ayant plus près d'elle, en fait d'Européens, qu'une femme et son médecin dont elle faisait un souffre-douleur, vivant plus que jamais à l'orientale, parlant arabe, fumant le narghilé, tyrannisant son entourage, ayant un bourreau à ses gages et deux grands pieux à sa porte, soi-disant pour empaler ses ennemis!
A son prestige de reine elle ajouta celui de pythonisse. La vénération des Orientaux pour sa personne s'augmenta des mystérieuses pratiques auxquelles on la voyait se livrer. Elle se montrait peu, s'enveloppait de mystère, consultait les astres et faisait dans ses paroles étalage d'exaltation et de mysticisme. Le rôle de magicienne, auquel elle prétendit, n'était qu'un moyen sûr d'affermir son autorité.
« Il me parut, a écrit M. de Lamartine dans son Voyage en Orient, que ses doctrines religieuses étaient un mélange habile, quoique confus, des différentes religions au milieu desquelles elle s'est condamnée à vivre; mystérieuse comme les Druses, résignée et fataliste comme le musulman; avec le juif attendant le Messie et avec le chrétien professant L'adoration du Christ et la pratique de sa charitable morale. Ajoutez à cela les couleurs fantastiques et les rêves surnaturels d'une imagination échauffée par la solitude et la méditation, quelques révélations peut-être des astrologues arabes, et vous aurez l'idée de ce composé sublime et bizarre qu'il esl plus commode d'appeler folie que de le comprendre et de l'analyser. »
LADY HESTER STAXHOPE. lo9
Lady Hester n'accueillait pas toujours très favorablement les étrangers et surtout ne se livrait pas volontiers; elle restait en scène. Elle fit exception pour Lamartine et lui laissa voir, pendant un long entretien qui dura une partie d'un jour et d'une nuit, l'état singulier de son âme et ses préoccupations mystiques. Elle ignorait son nom, ce qui donne bien la mesure de son isolement du monde occidental et fit dire au grand poète, un peu surpris sans doute, « voilà la gloire! » Il nous a transmis, dans sa langue magnifique, l'impression produite sur lui par la femme et par le lieu.
« A sept heures du matin, nous quittions Saïda, l'antique Sidon qui s'avance sur les flots comme le glorieux souvenir d'une domination passée, et nous gravissions des collines crayeuses, nues, déchirées, qui, s'élevant insensiblement d'étage en étage, nous menaient à la solitude que nous cherchions vainement des yeux. Chaque mamelon gravi nous eu découvrait un plus élevé, qu'il fallait tourner et gravir encore, les montagnes, comme les anneaux d'une chaîne pressée, ne laissant entre elles que les ravins profonds, sans eau, blanchis, semés de quartiers de roches grisâtres...
« Ce n'était pas là que je m'attendais à trouver la demeure d'une femme qui avait vu le monde et qui avait eu tout l'univers à choisir. Enfin, du haut d'un de ces rochers, mes yeux tombèrent sur une vallée plus profonde, plus large, bornée de toutes parts par des montagnes plus majestueuses, mais non moins stériles. Au milieu de cette vallée, comme la base d'une large tour, la montagne de Djoun prenait naissance et s'arrondissait en bancs de rochers circulaires, qui, s'amincissant en s'approchant de leurs cimes, formaient enfin une esplanade de quelques centaines de toises et se couronnaient d'une belle, gracieuse et verte végétation. Un mur blanc, flanqué d'un kiosque à l'un de ses angles, entourait cette masse de verdure. C'est là le séjour de lady Hester. »
Arrivé dans ce sanctuaire-forteresse, le voyageur, après quelques heures de repos, fut conduit par une cour, un jardin, un kiosque à jour, à tenture de jasmins et deux ou trois corridors sombres, vers la maîtresse du lieu. Un enfant noir, de six à huit ans, l'introduisit dans un cabinet si obscur, qu'il put à peine distinguer les traits nobles, graves, doux et majestueux de la figure blanche qui se leva du divan et s'approcha en lui tendant la main. Lady Hester le devina poète et aristocrate, ce qu'il était de la tète aux pieds, physiquement et moralement quoi qu'il prétendit; il la trouva belle, et elle devait l'être pour une âme. et des yeux comme les siens. « Lady Hester, dit-il, parait avoir cinquante ans; elle a de ces traits que les années ne peuvent altérer; la fraîcheur, la couleur, la grâce s'en vont avec la jeunesse, mais quand la beauté est dans la forme même, dans la pureté des lignes, dans la dignité, dans la majesté, dans la pensée d'un visage d'homme
ou de femme, la beauté change aux différentes époques de la vie, mais elle ne passe pas. Telle est celle de lady Hester Slanhope ! »
Ces deux êtres d'exception furent pénétrés du rayonnement qui émanait d'eux et se comprirent à première vue. D'autres ne virent en la reine de Tadmour que des excentricités qui la leur rendirent suspecte. En outre, ses sourdes menées politiques, par le fait plus favorables à la Porte qu'à l'Angleterre, devaient naturellement déplaire à son gouvernement. Peu à peu ses générosités folles mirent le désordre dans sa situation pécuniaire qui n'avait jamais été à la hauteur de son ambition. A diverses reprises elle donna asile aux chrétiens, aux malades, aux proscrits chassés de leurs demeures par la peste ou la guerre. Après la prise d'Acre parles Turcs, elle en recueillit plus de deux cents. Elle emprunta aux banquiers anglais et aux usuriers juifs; ses dettes, en 1826, s'élevaient déjà au chiffre de 250 000 francs et ce chiffre tripla en dix ans. On ne lui fit plus d'avances qu'à des taux exorbitants. En 1837, la pension qu'elle recevait du Parlement anglais fut mise sous le séquestre, sous prétexte de donner un g \ à ses nombreux créanciers. Elle protesta vivement auprès des consuls, de l'ambassadeur, de lord Palmerston, et n'obtint que des réponses évasives. A la reine elle écrivit : « Votre Majesté me permettra de lui faire observer que rien n'est plus déshonorant et plus nuisible à la royauté que de donner des ordres sans en avoir examiné la portée et de lancer, sans motif, une calomnie sur l'honneur d'une femme qui a loyalement servi son pays ri la Maison de Hanovre. » Ce ton n'était pas de nature à lui attirer des faveurs.
Peu à peu elle vendit ce qu'elle avait de précieux; il ne lui resta plus assez de tasses pour offrir le café à ses hôtes; ses vêtements tombaient en lambeaux. Elle renvoya son médecin et fit tuer ses chevaux. Sa propre maison était en ruines; le toit de sa chambre, où pénétraient la pluie cl le vent, était soutenu par un tronc d'arbre qu'on n'avait pas même dégrossi.
« Les personnes qui l'avaient accompagnée en Orient, a écrit M. de Lamartine, moururent ou s'éloignèrent; l'amitié des Arabes, qu'il faut entretenir sans cesse par des présents et du prestige, s'atliédit; les rapports devinrent moins fréquents et Lady Hester tomba dans l'isolement où je la trouvai moi-même Mais c'est là que la trempe héroïque de son caractère montra toute l'énergie, toute la constance de résolution de cette âme. Elle ne songea pas à revenir en arrière ; elle ne donna pas un regret au monde et au passé; elle ne fléchit pas sous l'abandon, sous l'infortune, sous la perspective de la vieillesse et de l'oubli: elle demeura seule, sans livres, sans journaux, sans lettres d'Europe, sans amis, sans serviteurs même attachés à sa personne, entourée seulement de quelques négresses, de quelques enfants noirs et d'un petit nombre de paysans. »
Malgré tout, elle continuait à s'intéresser activement aux événements
LADY HESTEH STANHOPE. 101
qui troublaient la Syrie. « Son dernier acte politique fut l'insurrection des Druses, qu'elle souleva contre Ibrahim Pacha et les troupes égyptiennes en 1838.
« Depuis longtemps elle dépérissait; elle ne dormait plus ; une fièvre continuelle l'épuisait; elle était en proie à des crises effroyables qui ressemblaient à des attaques d'épilepsie et pendant lesquelles elle se roulait à terre, les cheveux épars, et poussant des hurlements de douleur. Le manque d'exercice, la surexcitation de son cerveau, les déceptions morales, sa manie de se droguer elle-même l'avaient réduite à un état indescriptible. Elle s'éteignit tout à coup, en 1839, sans qu'on s'attendît à sa fin prochaine, n'ayant auprès d'elle que ses domestiques arabes, et fut enterrée à Mar- Elias; elle venait d'accomplir sa soixante-troisième année1. »
Ainsi finit cette femme extraordinaire qui avait été toute-puissante en Angleterre, qui, poussée par la haine de la dépendance, la fièvre de l'activité, l'habitude et le besoin de commander, l'horreur de la routine, l'amour de l'inconnu, chercha, dans une existence presque fabuleuse, un remède à ses souffrances, à ses regrets, fut prophétesse, magicienne, reine de Tadmour et joua un rôle politique non sans importance, dans un pays déchiré par la guerre que se livrèrent pendant vingt ans des ambitions diverses. Ses Mémoires, publiés par son médecin, ont jeté une vive lumière sur l'état social et politique de ces populations du Liban qui ont joué et joueront peut-être encore un rôle sérieux dans les événements d'Orient. Son long séjour parmi elles les a familiarisées avec le nom des Francs, a ouvert les voies aux voyageurs d'Occident et certainement diminué les risques du voyage.
Le malheur d'Hester Stanhope fut de naître femme; homme, elle eût sans doute ajouté un troisième rayon à l'astre des Pitt.