‹ Les Grandes voyageusesChapitre 32 sur 52 · A. Firmin Didot · texte numérisé non relu

A. Firmin Didot

« La patronne du Yachting, » tel est le titre que l'on pourrait donner a lady Brassey, car personne autant qu'elle n'a pris au sérieux ce nouveau genre de sport inventé en Angleterre et qui commence à s'implanter chez nous. Par le fait, ce ne fut pas pour elle un sport, mais l'occupation sérieuse, absorbante de sa trop courte vie, l'expression souvent pénible de son dévouement conjugal, car pendant vingt ans son indomptable énergie lutta vainement contre le mal de mer, ce mal inepte, humiliant, qui se rit de la science comme de la volonté humaine.

Fille d'une mère morte jeune de la poitrine, très délicate elle-même, lady Brassey, s'accoutuma de bonne heure aux déplacements par mer, en allant chercher, pendant les hivers, des climats plus doux que celui de son pays natal. Mariée en 1860 à M. Thomas Brassey (devenu depuis lord Brassey), fils du richissime constructeur de chemins de fer connu dan- !<■ monde entier, elle se trouva portée à s'intéresser aux choses de la mer, lorsque son mari fut nommé lord civil de l'Amirauté. Très intelligente, infatigable à l'étude, elle devint presque aussi experte que lui es science nautique. Souvent ses calculs pendant une traversée, faits simplement de tête, surprirent le capitaine par leur exactitude parfaite.

Bien que son existence fût uue lutte continuelle de sa volonté inflexible contre une santé toujours incertaine, elle fit face aux exigences multiples et parfois écrasantes de sa situation et réussit à trouver de grandes jouissances dans cette vie si remplie et trop souvent menacée. Jamais femme ne dormit si peu, ce qui explique en une certaine mesure le nombre de ses occupations. Tendrement attachée à son père, elle prit l'habitude de rédiger pour lui, avant son lever, entre quatre et huit heures du matin, des notes qu'il fit d'abord lithographie!' pour quelques amis. On les trouva

si intéressantes, qu'il supplia sa fille de les laisser imprimer, et son premier ouvrage, Voyage autour du Monde sur le Sunbeam, eut un immense succès, qui ne manqua pas davantage à ses successeurs. On a pu dire en toute vérité que lady Brassey avait fait naître entre elle et ses lecteurs un sentiment extraordinairement intime et affectueux. Ce sentiment est dû à son talent de conteuse, à l'intérêt qu'inspire sa personne si frêle et si courageuse (elle ignorait la crainte, a écrit son mari), à la franchise d'allure de ses récits et par-dessus tout à leur caractère familial et confidentiel.

Lord et lady Brassey possédèrent une véritable escadrille de yachts, dont le vaisseau-amiral, le Sunbeam (Rayon de Soleil), a été connu, aimé,

fêté dans toutes les parties du vaste empire britannique et est devenu dans la mère patrie un « ami du foyer ».

Le Sunbeam est la délicieuse petite arche d'un Noé très millionnaire qui promène aux yeux du monde charmés la haute vie anglaise avec tous ses raffinements de luxe, de confortet d'élégance, unie à la forte et saine vie de famille et d'hospitalité si chère aux Anglo- Saxons.

Il porte César et sa famille, sinon sa fortune. Voici d'abord César, autrement dit lord Brassey, ou plus familièrement « Tom », qui assume la lourde et fatigante responsabilité de capitaine. Quand il a triomphé de quelque terrible tempête, franchi un passage bien difficile, il se frotte les mains et dit à sa femme : « C'est un joli brin de navigation que je viens de faire là ! » Il se donne modestement le nom d'amateur, mais il n'en pense pas un mot, et il a bien raison.

Peu d'amateurs s'infligeraient volontairement des fatigues comme celle qui faillit lui coûter la vie dans les eaux des Bermudes, pendant un gros temps de plusieurs jours. Elle devint si écrasante, qu'on le voyait s'endormir aux moments et dans les endroits les plus imprévus. Un de ces accès de somnolence le prit en haut du grand mât. Heureusement le premier contre-maître eut besoin de lui poser une question importante; ne rece-

Lady Brassey.

vaut pas de réponse, il grimpa prestement jusqu'à lui et le sauva d'une chute mortelle, soit sur le pont, soit dans la mer.

Pendant qu'il surveille quelque manœuvre, ou se livre à quelque calcul dans son confortable cabinet, lady Brassey n'a que le choix des occupations. Elle est la surintendante du commissariat et ce n'est pas une petite affaire de pourvoir au bien-être, à la nourriture (autant que possible fraîche), de cinquante personnes, parfois pendant des semaines; d'autant plus que les marins sont de grands enfants qui croient les provisions inépuisables et les gaspilleraient volontiers. La

grande dame ne trouve aucun détail au-dessous de son attention.

Voyons-la donc à l'œuvre. Elle est à Tahiti. Le Sunbeam est au port; tout dort ; le jour n'a pas encore paru. Deux formes indistinctes traversent le pont, bientôt suivies d'une troisième, et se font descendre à terre. Lady Brassey et sa fille aînée, miss Mabelle, veulent, ainsi que le chef, être à l'ouverture du marché; îîon seulement elles y feront provision des poissons et des fruits merveilleux du pays, mais elles en rapporteront de jolis tableaux, des renseignements sur les us et coutumes, les costumes et les types. Car c'est surtout au marché que tout cela se trouve réuni. Bevenue à bord, la diligente pourvoyeuse u'est pas embarrassée pour se mettre à une nouvelle tâche. Sa correspondance est phénoménale. « J'espère, écrit-elle de Yalparaiso, que nos amis d'Angleterre apprécieront nos lettres h leur juste valeur; je viens de payer deux cents francs d'affranchissement! »

Avant tout il y a l'éducation des enfants. En cela, lady Brassey est toujours aidée par quelque savant distingué, qui s'appelle invariablement le docteur. Nous avons nommé miss Mabelle. Peu s'en fallut qu'une mort terrible ne terminât brusquement sa jeune destinée. Quelques jours après le départ pour le tour du monde, elle était assise sur un amas de cordages avec le capitaine Lecky, frère du célèbre historien, qui lui faisait un long récit, lorsque, à la suite d'une fausse manœuvre de l'homme placé au gouvernail, le pont du yacht fut couvert par une énorme vague qui souleva

complètement le siège improvisé des deux causeurs. Heureusement le capitaine Lecky avait enroulé deux fois autour de son poignet une aiguillette à serrer les ris; il passa son autre bras autour de la fillette qui lui répétait avec calme, tandis qu'il se cramponnait désespérément : « Tenez ferme, capitaine! Tenez ferme! — AU right! » répondit-il, et enfin ils furent sauvés! « Qu'avez-vous pensé? demanda la mère éplorée à l'enfant. — Je n'ai pas pensé, maman : j'étais convaincue que nous étions perdus ! » Quant à la petite sœur, miss Muriel, qu'un autre ami avait tenue dans ses bras au-dessus de la vague, elle répétait d'un air triomphant : « Je ne suis pas mouillée du tout, moi! pas du tout! »

Au départ pour le tour du monde, en 1876, miss Mabelle est une timide enfant de quatorze ans qui seconde déjà sa mère et le dimanche accompagne, non sans émotion, les hymnes sacrées au piano. « Elle se formera », dit sa mère, et, en effet, dix ans plus tard on la voit faire l'ornement des bals officiels et autres, et des concerts sont donnés en Australie, « sous le patronage des honorables misses Brassey ». La petite sœur marche sur les traces de son aînée!

Leur frère, Thomas Allnutt, « Tab » pour la famille et les amis, court d'abord après les papillons et, par la suite, fait la guerre aux hôtes de la jungle.

Miss Muriel, dite « Munie », a quatre ans lorsqu'elle nous est présentée, et sa petite sœur, miss Marie-Adélaïde (Bébé), fait alors son entrée dans le monde, ce qui nécessite l'embarquement d'une chèvre. Miss Munie jouit en général d'une fort belle santé; elle grandit et embellit à vue d'œil, « est forte comme un petit cheval » et la plus intrépide, la plus indépendante petite créature du monde. Elle accompagne ses parents sans la moindre gouvernante, dans de longues excursions dès qu'elle peut trotter sur ses propres jambes, adore les pique-niques et suit avec la plus entière confiance le Turc ou le Grec à figure de bandit à qui appartient l'àne qu'elle monte. Quant à daigner partager sa monture avec quelqu'un, il ne peut en être question, et si elle s'aperçoit que ses guides étrangers ne la comprennent pas, elle s'amuse toute seule, en chantant tout le long du chemin. Puis les années passent; elle devient un personnage et, pour le douzième anniversaire de « Bébé », elle débute dans le rôle de « Petit Bouton d'Or » et chante, non plus à âne, mais devant une véritable assemblée, avec un succès qui éprouve fortement sa modestie.

Toutefois, avant d'en arriver là, miss Muriel nous paraît être assez gamine et dépenser volontiers « ses esprits animaux » aux dépens de ses miiis; elle entraîne naturellement sa petite sœur et nous voyons ces demoiselles éveiller, au vol des traversins et des oreillers, un jeune passager invité par leurs parents, en lui criant : « Levez-vous donc, paresseux! » L n

jour on les amarre solidement sur des planchettes et leur père les hisse en haut du grand mât; elles se laissent l'aire gravement et crient de là-haut, d'un ton dédaigneux : « Comme vous êtes petits, en bas! »

Comment ne seraient-ils pas courageux et robustes, ces enfants habitués dès leur bas âge aux bains d'air et d'eau salée et à tous les exercices du corps? Pour commencer leur journée, quand le climat le permet, ils revêtent un petit costume de pêcheur napolitain, jambes nues, cheveux au vent, et le gland du bonnet sur l'oreille ; ils montent sur le pont, reçoivent une bonne douche et se mettent ensuite, éponges et balais en main, à seconder les matelots dans la toilette du navire. Naturellement, l'équipage les adore et se prête à tous les caprices des bébés, qui les font marcher tambour nattant,' sans métaphore!

Il y a vraiment plaisir à voir gambader et grandir ce petit monde, et la nursery est assurément une des séductions du Sunbeam. Il s'y passe des drames : un jour, c'est l'eau qui envahit ce sanctuaire et traite sans le moindre égard les possessions respectives de ces demoiselles! Une nuit, c'est le feu ijui menace de tout dévorer; on est sur la côte du Japon; lefroidest intense, on a allumé un brasier exagéré dans l'appartement des enfants; les tuiles rougies ont enflammé les boiseries de la cheminée ; le feu éclate à 2 heures du matin, et bientôt, au milieu de l'épaisse fumée, on aperçoit le docteur se dirigeant vers le salon du pont, un paquet sous chaque bras. Les paquets sont les deux bébés enveloppés de couvertures; leurs aînés les suivent dans le même appareil; tous, aussi sages et calmes que possible, s'installent pour compléter leur nuit. « C'est la troisième fois que pareille aventure leur arrive, dit lady Brassey ; je suppose qu'ils s'y habituent comme à une chose très normale. » Miss Muriel, toujours pratique, dit à sa mère : « S'il y a le feu à bord, maman, ne ferions-nous pas bien, Bébé et moi, do mettre nos ulsters et de nous faire conduire avec Emma par le bateau à l'hôtel, afin de ne pas gêner? » Cette grave proposition est rejetée et miss Muriel se rendort paisiblement, en compagnie de miss Bébé.

Quant au joli Sunbeam, on s'empresse de réparer ses dégâts et de lui rendre cet aspect coquet si charmant aux yeux de sa propriétaire. Elle aime « sa brave petite barque, son gracieux oiseau de mer », comme un être doué d'intelligence et de cœur, avec la confiance que l'on a en un cheval favori, avec l'affection que l'on éprouve pour un ami fidèle, l'attachement qu'on ressent pour la maisonqui contient tout ce qu'on a de plus cher. « Oh! the darling! s'écrie-t-elle dans son enthousiasme, il est exquis dans ses proportions, parfait dans sa marche, sensible à la plus légère indication du gouvernail ! — Il est si intelligent, déclare un des anciens de l'équipage, qu'il se conduirait tout seul, si on le lui permettait. »

Toutes ses qualités lui sont nécessaires pour échapper à plus d'un réel

danger. Cette vie aventureuse expose ceux qui la choisissent à des périls nombreux. Deux fois le Sunbeam faillit être coulé bas par des colosses dont le moindre frôlement pouvait le mettre en miettes. La première fois il était à l'ancre à Portsmoutb ; lady Brassey, très malade, partait pour Constantinople, d'après le conseil des médecins. Tout à coup, à 8 heures et demie du matin, de son lit elle entendit des matelots de l'équipage crier : « Il vient sur nous! Nous serons coulés! Les canots à la mer! Allez chercher les enfants! Qu'on apporte Madame sur le pont! »

Hors d'état de se lever, la malade entendit ensuite la chute des bateaux dans les flots, la course éperdue des « stewards » emportant les enfants, puis parurent deux hommes suivis d'une femme de chambre chargée de couvertures dans lesquelles on la roula avant de l'enlever. Un instant après un choc terrible, et un cri de soulagement : « lia frappé au-dessus de la ligne de flottaison, nous ne coulerons pas! » On en fut quitte pour des avaries assez sérieuses à l'avant du yacht. L'impuissance absolue à laquelle se trouvait réduite lady Brassey lui rendit l'angoisse d'autant plus cruelle. « C'est un mauvais quart d'heure par lequel j'espère bien ne plus passer », dit-elle alors; elle devait le retrouver peu après, sur les côtes d'Espagne, non loin de Gibraltar. Cette fois le Sunbeam fut menacé au milieu de la nuit, par un lourd chaland; l'absence complète de la moindre brise paralysait les efforts des deux navires pour s'éviter. Enfin, au moment où l'on désespérait, un peu de vent s'éleva et le chaland put passer à l'arrière du yacht. « Que serait-il arrivé en cas de collision? demanda au déjeuner, lady Brassey à son mari. — Oh! répondit celui-ci tranquillement, nous aurions coulé! Il nous aurait fallu passer sur le chaland et le prier de nous conduire au premier port où il devait relâcher. » Aimable perspective, de quitter le bien-être et le luxe du pelit palais Bottant pour s'entasser sur un lourd et sale bateau de commerce ! Heureusement cette épreuve fut épargnée.

Le Sunbeam en vit bien d'autres et se battit bravement dans toutes les mers, contre des tempêtes qui auraient peut-être eu raison de plus forts bâtiments. C'est la fable du Chêne et du Boseau appliquée aux hôtes de l'Océan. « Je crois, dit philosophiquement lady Brassey, que nous ne jouirions pas moitié autant des belles journées, sans quelques orages et ouragans et le contraste entre le calme et la violence. » Il est certain qu'on doit trouver quelque satisfaction à rester étendu horizontalement dans son lit, quand on a, pendant plusieurs nuits, touché le plafond des pied-, et qu'il peut être agréable de prendre ses repas convenablement assis à une table qui ne danse pas, lorsqu'on a été réduit (ceux du moins qui peuvent manger en pareil cas) à partager le parquet avec les caniches étonnés, le pos appuyé à une cloison, les doigts crispés désespérément sur une assiette

ou un verre dont le contenu va rejoindre des mappemondes qui jouent aux billes avec divers objets.

Mais surtout on doit ressentir un soulagemeut mêlé de reconnaissance, quand on s'est demandé, soit pendant un épais brouillard, soit sous la menace d'une trombe, soit enfin durant une tempête de plusieurs jours, si

La nursery du Sunbeam.

l'on n'ira pas, a un instant à l'autre, échouer sur cette rive « d'où personne n'est jamais revenu ».

Ces émotions répétées, les continuels caprices des éléments suffiraient à bannir l'ennui et l'uniformité de la vie à bord; mais les hôtes du Sunbeam ont bien d'autres armes contre ces ennemis redoutables. D'abord le travail, c'est la règle pour tous. Ces gens si riches sont plus laborieux que la plupart de ceux qui les envient. « Notre petite communauté s'entend à merveille, écrit lady Brassey en 1876, quelques jours après le départ pour le tour du monde, quoique la plupart des passagers fussent étrangers les

uns aux autres, il y a une semaine. Nous sommes tous trop occupes pour nous voir beaucoup, si ce n'est aux heures des repas, et alors nous causons de ce que nous avons fait... Le docteur donne, avec moi, des leçons aux enfants. J'écris, je lis beaucoup (il y a 700 volumes à bord) et j'apprends l'espagnol. Bref, les journées sont trop courtes pour ce que nous avons à faire. » Lady Brnssey oublie de mentionner la photographie, qui lient une place importante dans ses occupations.

Il y a cependant les heures de récréation, et généralement, par ordre du capitaine et pour raisons d'hygiène, elles sont fort animées; il faut prendre de l'exercice d'une façon quelconque. Donc, les leçons d'aprèsmidi terminées et le thé dégusté, on engage de belles parties de cachecache, de chafr-qui-perche, voire même de tennis. Si l'on est dans les régions tropicales, le formalisme britannique cède aux exigences du climat. Ces « Messieurs » (Tom donnant l'exemple) réduisent leur costume au minimum; les enfants revêtent une blouse en toile végétale et fort peu de chose avec; ni bas, ni souliers; des sandales chinoises pour ceux qui redoutent le contact immédiat des planches.

Lady Brassey revêt la gaule, c'est-à-dire la longue et large robe flottante des Tahitiennes et un petit chapeau marin. La nuit, qui vient trop vite, met seule fin au sport. Mais on multiplie avec ardeur les occasions de s'amuser. Pas un jour de naissance, pas un anniversaire intéressant qui ne soit célébré à grand renfort de comédies, concerts, tableaux vivants, charades et jeux variés. Chacun y met du sien; on compose, on récite, on chante, on joue; l'équipage lui-même révèle des talents ignorés. Il y a des natures d'artistes parmi ces braves marins; dans un joli tableau on nous montre l'un d'eux qui joue très bien du violon, accompagnant le soir, sur le pont, à la lueur d'un falot, les simples chants que les gouvernantes enseignent aux enfants.

Quand on débarque, on fait en secret provision de cadeaux pour les grandes occasions, et, le jour venu, l'intéressé trouve une table dressée à son intention, sur laquelle sont exposés les présents. Pour l'anniversaire du mariage des parents, on commence la journée par une aubade dont les marches nuptiales de Meyerbeer ou de Mendelssohn font les frais; puis, le soir, on illumine, on embrase le yacht de feux de Bengale et l'air de brillantes fusées, à la grande joie ou terreur des habitants (si l'on est près d'une rive), selon leur degré de civilisation. A Madère, un jour que ceci se passait le lendemain d'une feu ta populaire, le> i;ens ilu pays, très intrigués par ce spectacle inattendu, y virent quelque chose de surnaturel, une manifestation de la présence du saint qu'on venait de fêter.

Le jour de la naissance de la Beine est célébré avec les mêmes honneurs; seulement le God save the Queen remplace la marche nuptiale.

LADY LîRASSEY. 171

Si l'on passe la Ligne, le Père Neptune paraît vêtu de bleu, avec une longue chevelure et une énorme barbe en étoupe, assis sur un affût de canon, couronné de papier doré et tenant en main le trident sur lequel sonl empalés des poissons. Un des plus jeunes matelots représente Mme Trident et l'un des plus gros, le médecin de Sa Majesté, en robe de chambre fourrée, coiffé d'un bonnet de loutre sur une perruque qui rivalise, comme la barbe, avec celle de son souverain; suspendu à son bras est un volumineux carton portant cette inscription : Pilules! Ce jour-là l'équipage est au moins aussi heureux que la nursery.

Au reste il a toujours sa part dans les plaisirs du bord. Il y a môme des « Fêtes nautiques et populaires » à son intention et dans lesquelles l'élément comique tient une large place. Lady Brassey a parfois la bonté d'y exhiber les talents de son caniche noir, sir Roger, un des personnages intéressants du Sunbeam, qui voit d'un œil indulgent bien que dédaigneux la petite Loulou et sa jeune famille, mais a le tort d'être un peu jaloux de Félise, le petit bull-terricr.

Il y a toujours une véritable ménagerie à bord; chacun a ses favoris, chiens, oiseaux, singes, tortues, hiboux. Les matelots possèdent toute une collection de perroquets, pigeons exotiques et autres animaux; ils en ont tant, que lady Brassey se demande où ils peuvent bien les loger.

Outre les distractions simplement amusantes, il y a des conférences sur la médecine pratique, sur les ambulances patronnées par « Milady », sur les éléments de la science en général; on n'est pas forcé d'y assister, mais l'auditoire est toujours nombreux.

Le dimanche on se réunit pour lire les offices, entendre une allocution de lord Brassey et chanter des hymnes. Bien entendu les fêtes nationales ne sont pas oubliées : Guy Fawkes est précipité dans la mer le 5 novembre, au lieu d'être promené par les rues, et les bébés trépignent de joie, sans se douter le moins du monde qu'ils vouent à la vengeance céleste le conspirateur des Poudres!

Parfois les fantaisies un peu brutales du vieux Neptune dérangent des projets caressés avec amour. C'est ainsi que par deux fois fut remise forcément l'inauguration du « Théâtre Royal du Sunbeam ». Mais on ne perdit rien pour attendre et « la Société chorale » dédommagea de son mieux les désappointés !

Pas n'est besoin de dire que « Christmas » reste le plus grand des grands jours, bien étonné souvent de se voir célébrer sous un soleil brûlant ; mais le « home flottant » n'en est que plus enguirlandé! S'il n'y a pas de houx, il y a des orchidées.

Dès le matin paraît le facteur, chargé d'une sacoche pléthorique dont le contenu trouve place, autant que possible, devant le couvert de chacun et

sous les fleurs; les surprises sont d'autant plus charmantes que l'imagination et l'adresse ont dû se donner carrière pour suffire aux nécessités de la circonstance. Le dîner, servi de midi à deux heures dans les différents quartiers, est le même pour tous et composé des mets traditionnels anglais. Un immense plum-pudding, couvert de neige et de glace... en sucre, est surmonté d'une statuette du vieux Père Christmas. Après les repas, l'avant et l'arrière échangent des visites, admirent leurs décoration- el leurs cadeaux respectifs. A six heures du soir, on se rassemble pour chanter des hymnes, en commençant par YAdcste fidèles; puis on termine par le God save the Queen, la Chanson du bon vieux temps, et autres souvenirs du pays qui mettent une note de poésie sincère et attendrie au cœur'de cette petite Albion flottant entre les deux immensités du Ciel et de l'Océan '■

Bien loin de manquer de plaisirs et de distractions, les passagers du Sunbeam en sont quelque peu accablés : partout le joli yacht est reçu avec empressement et curiosité; ce ne sont pas seulement les princes anglais ou étrangers, les personnages officiels de tout rang qui veulent être reçus à bord; tout le monde prétend à la même faveur, et souvent lady Brassey quitte précipitamment une fête à terre pour aller faire les honneurs « de sa barque » à deux cents personnes. Il faut payer sa gloire ! Le Sunbeam est si connu, si admiré dans tous les ports du monde, que son arrivée est un événement attendu avec impatience, fêté avec ardeur. Les reporters le guettent, passent la nuit au sémaphore, se trompent d'heure, arrivent mourant de fatigue et de faim et sont trop heureux d'accepter l'hospitalité de leurs victimes avant « de les faire poser ».

La curiosité est si insatiable, que la crainte même du mal de mer ne la décourage pas. A Ténériffe, les belles créoles espagnoles, redoutant le balancement perfide du navire, arrivent en grande toilette, escortées par leurs cavaliers servants chargés de... récipients en argent!

On a parfois d'étranges visiteurs. A Bruneï (Bornéo) des Dyaks indigènes paraissent sur le pont, munis de sept têtes qu'ils viennent de couper, en se promenant dans la jungle, à sept hommes d'une tribu ennemie! Après quoi, ils exécutent leur danse de guerre, afin de célébrer leur victoire et de récréer les voyageurs. Impossible de souhaiter plus de couleur locale!

Dans une autre circonstance, on est assailli par une avalanche de Chinois : c'«st une fourmilière; il en surgit de tous côtés, ils s'accrochent aux moindres saillies et sautent sur le pont comme une nuée de sauterelles ; cela devient menaçant; alors on a l'idée ingénieuse de faire jouer une longue manche à eau fort semblable aux conduits des pompiers, et une bonne douche balaye le pont en un clin d'oeil; on ne voit plus que des queues s'en volant par-dessus les bastingages!

174 LES GHANDES VOYAGEUSES.

Si l'arrivée est célébrée, que dire du départ? On ne sait plus où trouver de la place pour caser les présents qui affluent. Qu'on en juge! Au moment de quitter l'île de la Trinité, lady Brassey reçoit du gouverneur deua bateaux surchargés de fruits, de légumes, de volailles, d'œufs, de cacao, de café, etc., etc. A Johore, le sultan envoie vingt coolies porteurs de dents d'éléphant, de soieries et de fleurs féeriques. Ailleurs on ajoute à tout cela des coquillages, des coraux, des poteries, des idoles, des poissons, une vraie ménagerie d'animaux destinés à être admirés, choyés ou... mangés! Aux îles du Cap-Vert on offre même un joli petit négrillon de trois ans : mais il est refusé; on lui préfère les singes! Et partout des profusions de fleurs et de plantes, des orchidées qui payeraient en Europe la rançon d'un roi, des fougères de toutes grandeurs, au milieu desquelles brillent, comme des pierreries animées, de merveilleux oiseaux, et le Sunbeam, ainsi pourvu, peuplé, orné, fleuri, repart pour de nouveaux triomphes, jusqu'au jour où celle qui en est l'âme disparaît et le laisse morne et désolé.

On doit à lady Brassey quatre charmants ouvrages. C'est vraiment plaisir de faire le tour du monde avec un guide si intelligent, si plein d'entrain et d'ardeur. Le 1er juillet 1876, le Sunbeam fait voile vers Matière et Ténériffe.

Après l'ascension émouvante et périlleuse du Pic, on se dirige vers les splendeurs du Brésil, les richesses de Montevideo et de la Plata ; l'un « serre chaude remplie d'une magnifique végétation tropicale, peuplée d'oiseaux et d'insectes éblouissants »; l'autre, « serre tempérée sans limites »; la troisième, « immense jardin où abondent les plus verts gazons, les plus brillants parterres et les plus parfumés des arbustes fleuris ».

A peine reparti pour le détroit de Magellan, le petit Su?ibeam devient le héros d'un sauvetage mémorable. « Maman, s'écrie miss Mabelle. en se précipitant un matin dans la cabine de sa mère, papa dit que vous montiez bien vite sur le pont, pour voir le navire en feu ! » -

Quel navire? Est-ce le Sunbeam? Non! C'est une grande barque de commerce venant de Valparaiso. Le charbon a pris feu le dimanche pi i dent (on est au jeudi), et le Sunbeam arrive juste à temps pour recueillir l'équipage désespéré. Les quinze hommes et leur capitaine sont sauvés, ainsi que les effets, les cartes, les papiers, les instruments; les vivres seuls sont perdus; il va donc falloir rationner tout le monde ! mais on est si heur.eux de part et d'antre (excepté le pauvre capitaine qui pleure son bâtiment), que l'on ne s'en préoccupe guère. Pendant neuf jours, les naufragés reçoivent une hospitalité si généreuse, qu'il y a des larmes dans les yeux de ces rudes marins, quand il leur faut se séparer de leurs sauveurs, pour retourner en Angleterre sur un steamer du Pacifique.

Deux jours après, le Sunbeam côtoie la Patagonie, cette terre habitée par une race que Darwin place très bas sur l'échelle humaine, et qu'un vieil auteur décrit ainsi : « Des pies pour le bavardage, des babouins pour la laideur, des démons pour la traîtrise! »

Si les habitants sont peu séduisants, en revanche la nature, en ces parages, est assez sublime pour inspirer à lady Brassey des descriptions absolument lyriques.

« Elle a vu les Mords de la Norvège, ses glaciers et ceux de la Suisse; mais leur grandeur et leur beauté deviennent relativement insignifiantes, comparées à la splendeur surnaturelle qui éblouit ses yeux dans le détroit de Magellan; à ces pics vraimentvierges, sur lesquels le regard de l'homme s'arrête rarement et que son pied n'a jamais foulés; à ces gigantesques forteresses, à ces temples gothiques, sculptés dans la neige immaculée; à ces mers de glace, dont l'immensité immobile rejoint l'immensité mouvante de l'Océan. »

Pendant trois semaines, on navigue au milieu de ces merveilles, non toutefois sans fatigue et sans anxiété pour le capitaine, qui se sait enveloppé d'écueils.

Si fier que l'on soit de sa maestria nautique, malgré le temps exceptionnellement beau, on se réjouit de retrouver la douceur du Pacifique et de se reposer un peu au Chili, ce paradis terrestre qui ferait du tort à l'autre,au vrai, s'il n'était sujet aux tremblements de terre chroniques.

De Valparaiso on se dirige sur Tahiti; la vue des premières îles de corail, les Pomotous, est un événement. Lady Brassey se fait hisser au mat de misaine pour les mieux voir, puis elle obtient de « Toin » la permission de descendre à terre avec une bonne petite provision de revolvers; mais les naturels de ces lieux enchanteurs se montrent très courtois et l'échange des objets apportés prouve que ces enfants de la nature connaissent déjà fort bien les monnaies civilisées, celles de l'Angleterre, du Chili, des Etatsrnis,àmerveille! Celles du Brésil refusées sans appel! Ils ne comprennent pas du tout ce que le Sunbeam est venu faire chez eux.

« Vous pas vendre l'eau-de-vie? — Non ! — Vous pas voler les hommes? — Non. — Alors quoi vous faire? »

Et voilà, pour eux, en quoi consiste la civilisation.

Des séductions de Tahiti, voici ce que dit lady Brassey : « Il me semble parfois que tout ce que j'ai vu doit tire un long rêve et que trop tôl je m'éveillerai pour revenir à la froide réalité. Les Heurs, les fruits, les couleurs l'ensemble, du spectacle paraît trop féerique pour avoir une existence réelle. Je désespère de pouvoir jamais le décrire. Je sens que je ne peux rendre justice à ce que je vois, et en même temps je crains d'être accusée d'exagération. »

Aux îles Sandwich le rêve devient de la stupéfaction en présence des incomparables volcans d'IIawaï. La veillée de Noël se passe sur les bords du lac de Feu, et malgré sa fatigue, qui va jusqu'à l'évanouissement, l'enthousiaste spectatrice déclare que pour cela seul on ferait le tour du monde!

Il faut pourtant quitter « ce cher Honolulu », selon l'expression de la petite Muriel, pour se rendre au Japon, où les enfants rendent un hommage naïf à l'art indigène, en déclarant « qu'on croirait voir partout des éventails qui marchent ». Cependant leur mère déplore la disparition de l'originalité, la transformation si prompte, que bientôt il sera inutile de se déranger pour aller voir le Japon. Elle reconnaît pourtant, en pénétrant un peu dans l'intérieur, que l'influence étrangère ne s'y fait guère sentir. Et puis il y a toujours la beauté extraordinaire du Fousi-Yama, « la montagne sans pareille », et bien d'autres merveilles de la nature.

Si rapide que soit le passage en Chine, a Singapore, Penang et Ceylan, le récit en est assez pittoresque pour laisser une impression très vive de ces pays. Une longue traversée ramène le Sunbeam à Ismaïlia. On va saluer les Pyramides, le Caire, Malte, la vieille amie qui témoigne de son fidèle souvenir par la plus chaude des réceptions, et le 26 mai 1877 le Sunbeam rentre au port avec tous les honneurs dus à un triomphateur, « dont le sillon ferait une ceinture au monde ».

J'ai voyagé chez les peuples inconnus, Dans des pays au delà des mers.

0 Angleterre! jusqu'ici j'ignorais Quel amour je t'avais voué!

Ainsi se termine cette odyssée d'un an ; ce qui n'empêche nullement l'oiseau voyageur de se préparer à reprendre son vol!

Dans Rayons de Soleil et Tempête en Orient, lady Brassey a raconté deux voyages à Constantinople ; le titre fait allusion à la situation très différente de l'Empire Ottoman avant et après la guerre turco-russe.

En octobre 1874, après des chasses au sanglier dans les environs de Tanger, des excursions en Sicile, en Grèce et dans l'Archipel, on arrive au Bosphore, où le Sunbeam excite une curiosité dangereuse, car elle inspire au sultan Abdul-Aziz le caprice de le posséder. Grand émoi! Renversera-ton le ministère en refusant au pauvre fou couronné le jouet qu'il convoite, ou s'esquivera-t-on nuitamment ? Mahomet soit loué! la fantaisie n'es! qu'éphémère !

Alors commencent les visites de lady Brassey aux princesses de la famille de Fuad Pacha, le grand ministre éclairé, réformateur, qui dérla rait hautement que la Turquie ne prendrait jamais son vrai rang parmi les

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râlions civilisées, jusqu'à ce que les murailles entre le sélamlik (appartement des hommes) et le harem fussent abattues et que l'influence adoucissante et purifiante des femmes pût se faire sentir.

En conséquence lady Brassey trouve les princesses toutes fort charmantes, habillées à la dernière mode française, meublées de même, parlant très bien le français et l'anglais, lisant des romans dans les deux langues, s'entourant d'institutrices et de dames de compagnie des deux pays et brûlant du désir de voir le monde! Toutes gémissent sur leur tri-'.o esclavage, honnissent le yashmak (long voile) et le portent de plus en plus transparent! Toutes s'écrient: Oh! ces Turcs ! Et toutes sont d'accord pour déclarer que « ces Turcs » se trompent bien, s'ils croient pouvoir instruire leurs femmes et les tenir en esclavage! Malgré ces symptômes de rébellion, bien des usages sont restés immuables, et l'on s'imaginerait parfois relire les lettres de lady Mary Wortley Montagu au dix-huitième siècle.

On conçoit que c'est grande fête pour ces belles captives, quand elles sont autorisées à visiter le Sunbeam ; elles y arrivent hermétiquement voilées, puis, descendues au salon, elles découvrent des toilettes de fées... parisiennes. Quelques-unes causent même avec les officiers anglais sans s'effaroucher le moins du monde.

Quatre années s'écoulent entre les deux voyages.

Après un séjour fort curieux à Chypre, dont les Anglais viennent de s'emparer, le Sunbeam jette de nouveau l'ancre devant Stamboul. Abdul- Hamid a succédé à Abdul-Aziz, la guerre à la paix, la désolation à la joie, la misère h la splendeur. Les princesses ont vendu les plateaux d'or, les narghilés et les coupes criblés de pierres précieuses, et bien d'autres tri pour secourir les pauvres et les réfugiés; sur une petite place, devant le palais de la princesse Nazli, les malheureux trouvent un abri insuffisant, hélas! sous des tentes improvisées et vivent de ses largesses. Les ba/ ai sont misérables; les esclaves des harems y viennent vendre les objets appartenant à leurs maîtres, car tout le monde souffre.

Mais tout cela n'est rien comparé à la destruction d'Andrinople et aux spectacles navrants qui frappent les yeux sur toutes les route-. Les malheureux se cramponnant aux trains de chemin île fer pour obtenir de la charité une goutte d'eau dans ce désert de misère.

Le tableau tracé sous l'impression de la réalité est vraiment saisissant.

Et pourtant ce voyage, malgré ses tristesses, malgré une tempête effroyable près de Milo (qui, par parenthèse, est restée l'Ile de la beauté féminine), l'amour de cette vie errante et accidentée est devenu si fort, qu'on arrive avec chagrin au port.

« Nous sommes comme une grande famille, écrit lady Brassey, el je ne crois pas qu'il y ait un seul œil sec parmi les enfants, les amis, les niai-

1res et les serviteurs, quand la dernière poignée de main est échangée. »

La séparation ne fut pas longue; bientôt on se retrouva pour entreprendre le tour du monde dont nous avons parlé, puis, après diverses ( croisières, on repartit en 1883 pour Madère, la Trinité, le Venezuela, la Jamaïque, les Antilles, les Bahamas, les Bermudes et les Açores.

C'est une féerie à travers laquelle nous promène alors la voyageuse. — Les magnificences de ces îles enchanteresses dépassent ce que l'imagination peut concevoir. Les poissons eux-mêmes, qui nous avaient toujours paru les êtres les plus insignifiants de la création, se prêtent à des descriptions aussi amusantes que pittoresques. Rien de plus curieux que ces fantaisies de la nature, dont nous donnent une idée très récréative quelquesunes des innombrables illustrations qui ajoutent tant au charme de ces volumes. Les uns, appelés poissons-anges, ont de longues nageoires d'un bleu céleste et bordées d'or, qui ressemblent à des ailes, des yeux d'une douceur vraiment angélique et des mouvements d'une grâce éthérée. D'autres ressemblent absolument à une petite vache qui rumine; d'autres encore à un féroce sanglier armé de défenses et de piquants formidables et possédant de plus une physionomie tout à fait diabolique.

C'est un plaisir vraiment instructif de saisir sur le vif les mœurs, les habitudes, les costumes des diverses classes dans ces pays et ces sociétés si différents des nôtres, de visiter les plantations, d'étudier leurs cultures et leurs indush'ies; d'aller à la recherche des coraux, des éponges et des coquillages; d'assister à la récolte des oranges, des champs d'ananas, et de ce précieux cacao dont pas une once n'est convertie en chocolat ou en liqueur dans les colonies. De la beauté magique des montagnes Bleues à la Jamaïque, de la verdure idéale des Antilles, du charme surnaturel des Bahamas, on peut se former une idée en lisant lady Brassey. Forcée, par l'état de sa santé, de se reposer aux Açores, elle en résume avec grâce et enjouement l'état social, les traditions curieuses et les beautés naturelles, surtout celle des geysers volcaniques.

Rentré au port, assez endommagé par les rudes assauts des océans, le Sunbeam est remis sur chantier et renouvelé en grande partie. On le retrouve donc plus parfait, plus coquet que jamais en 1887, lors du « dernier voyage » hélas ! de celle qui lui a fait tant d'amis.

On ouvre le beau volume intitulé Dernier voyage avec le sentiment pénible qu'inspire un drame qu'on sait devoir mal finir.

Ce voyage aux Indes et en Australie, que lord Brassey a rédigé d'après les notes de sa femme, est une sorte de marche triomphale, car la popularité universelle de l'aimable chroniqueur et du bateau-sylpltc est à son apogée.

Après avoir parcouru le Sinclh jusqu'au fameux défilé de Khyber, être

revenue à Bombay par toutes les stations intéressantes, Agra, Hyderabad, Jubbulpore et Poonah, lady Brassey reprit la mer à Bombay, avec ses trois lilles et lord Brassey. La visite à Goa, aux ruines mélancoliques et grandioses d'une puissance disparue, au pays des Birmans et à l'Archipel Malais, est d'un intérêt soutenu. Le séjour à Bornéo est certainement un des plus mémorables épisodes du voyage, l'expédition aux grottes de Madaï l'une des plus curieuses et des plus hardies. Il n'est guère de plumes auxquelles ne ferait honneur la description de la route à travers la jungle sombre et silencieuse, tantôt sur le sentier étroit entre deux solides murailles de verdure, tantôt en pirogue sur le ruisseau mystérieux. Puis vient le tableau des grottes, des courageux travailleurs qui les exploitent pour la plus grande satisfaction des amateurs de potage aux nids d'hirondelles et enfin des dangers auxquels s'exposent les voyageurs et des merveilles qui les en dédommagent.

La tournée australienne fut la plus triomphante, mais aussi la plus remplie d'émotions et de fatigues.

Maigre sa santé de plus en plus chancelante, lady Brassey jouissait de tout avec une ardeur fébrile.

« Quel plaisir est un beau paysage ! s'écriait-clle, et qu'on est heureux de voyager ! Si mon cerveau était une caméra photographique, je pourrais en tirer des épreuves aussi exactes de toutes les belles vues que j'ai admirées qu'au temps, depuis longtemps passé, où elles se sont présentées à mes regards. »

Elle dépensait sans compter ce qui lui restait de force.

Le 29 août 1887, dans une petite île de pêcheurs de perles, sur la côte orientale d'Australie, elle organisait un nouveau comité pour l'œuvre des ambulances de Saint-Jean, qu'elle avait fondée et développée dans le monde entier, avec un zèle infatigable.

Etendue près de la rive, sous les beaux ombrages, elle aspirait avec délices l'air parfumé. Le 14 septembre suivant, la mer recevait >a dépouille mortelle !

Elle tombait au champ d'honneur, après avoir vu venir la morl d'un regard ferme, les lèvres souriantes, le cœur plein de courage, de soumission et de tendresse; bénissant ceux qui l'entouraient et choisissant pour chacun, jusqu'au plus humble, un souvenir, un dernier témoignage d'affection et de reconnaissance. Elle n'avait que quarante-huit ans.

Quelques mois après le Sunbeam en deuil rentrait au port. Depuis ce temps il a repris la mer, mais son charmant chroniqueur n'est plus là pour nous conter ses hauts faits et ses triomphes!

MISS CONSTANCE GORDON CUMMING

Miss Gordon Gumming est certainement une des plus instructives des grandes voyageuses anglaises ; elle veut l'être et s'y applique, mais elle est trop artiste pour tomber dans le genre ennuyeux.

Née dans les Highlands, c'est-à-dire deux fois Écossaise, fille du chef du clan Gumming, élevée jusqu'à dix ans sur la côte froide et âpre du Northumberland, « elle y apprit à aimer la longue étendue de sable blanc, la mer sauvage et les braves pêcheurs ». Là aussi son imagination s'éveilla et se prit à s'élancer au delà du vaste océan qui s'étendait mystérieux devant elle; la passion des voyages germa en elle et devint l'intérêt dominant de sa vie.

Elle commença très jeune ses excursions. Sa première croisière dura six mois. Installée sur un charmant petit yacht, le Gannet (oie de Solaml ou d'Ecosse), elle parcourut les 490 îles et îlots des Hébrides, si proches du continent et si profondément séparés de lui par leurs sentiments, leurs coutumes et leur langue. Ce fut pour elle une sorte de pèlerinage auquel son cœur de patriote se complut autant que sa curiosité de touriste1.

C'est un monde délicieusement archaïque que celui de cette race gaélique encore tout imprégnée de croyances antiques, de poétiques superstitions, de mœurs patriarcales. Partout le passé se survit dans la légende, la chanson, la coutume, la ruine drapée de lierre, la roche dorée de lichen, la pierre druidique, ou le tombeau marqué de la croix. Que de trésors ;'; exploiter pour le poète, l'archéologue, l'historien philosoohe sur cette terre

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