Tu-o liappy years in Ceylan, Blackwood
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de l'objet sacré, jette le collège non moins sacré des prêtres jeunes et vieux, bruns et jaunes, dans des terreurs folles. N'a-t-on pas refusé ce droit aux artistes du roi de Siara! Et, de plus, cette Européenne audacieuse possède des verres magiques (une lorgnette !) dont on ne peut apprécier la puissance ! Heureusement on découvre qu'elle a été en pèlerinage à tant de sanctuaires d'une sainteté réputée, qu'elle en paraît revêtue d'une vertu particulière et, quoique toujours tremblant, le grand-prêtre s'adoucit; l'indiscrète artiste peut commettre son innocent sacrilège.
Comme tous les ouvrages de miss Gordon Cumming, celui-ci contient, à côté de la partie amusante et pittoresque très développée, une partie instructive et intéressante sur l'histoire, la géographie, la population, les légendes, la ou plutôt les religions, l'état social de l'île et sur les développements rapides, en ce dernier quart de siècle, des ressources naturelles, des entreprises privées et des travaux publics.
La facilité nouvelle des communications a encouragé les in ialives et les capitaux; un seul détail en donnera quelque idée : en 1873, Ceylan n 'exporta que 23 livres de thé; en 1891, elle en produisit C3 millions de livres. La restauration des anciens réservoirs d'eau créés autrefois par ces autocrates que nous nous permettons d'appeler barbares, et dont les civilisés avaient abandonné l'œuvre bienfaisante, a suffi pour produire cette prospérité. Maintenant on y ajoute des chemins de fer.
Il fallut pourtant quitter ce paradis, et miss Gordon Cumming grelottait depuis six mois dans sa chère Ecosse, lorsque son cousin, sir Arthur Gordon, quatrième fils du comte d'Aberdeen, lui proposa d'aller se réchauffer aux îles Fidji, récemment annexées à l'Empire Britannique (1875) et dont il venait d'être nommé gouverneur. Elle accompagnerait lady Gordon et ses deux jolis enfants. Elle se garda de refuser; le démon de la locomotion l'avait ressaisie et l'idée d'aller « chez de vrais cannibales » lui paraissait irrésistiblement délicieuse ! C'est qu'ils étaient vraiment anthropophages les possesseurs de ces 2S0 îles, dont 70 étaient habitées! (Quelques-uns le sont bien encore un peu, au fond!) Il s'agissait de tout créer, à commencer par la résidence du gouverneur, bien que les missionnaires eussent déjà fondé quatorze cents écoles et bâti neuf cents éi/iises!
Il est vrai que des branchages et du torchis en taisaient les frais ! Mais comment se plaindre dans ces îles au climat délicieux, à la végétation idéale, aux beautés pittoresques et grandioses, perles jetées dans une nier
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d'émeraude et d'azur et enchâssées dans des bancs de corail d'une beauté si nouvelle aux Européens? La race indigène était belle, intelligente, honnête et généreuse, mais indolente, et son abus du mot tout à l'heure exerçait terriblement la patience des entreprenants Occidentaux !
Transportée avec son carnet, son album et ses pinceaux dans toutes les îles par le petit steamer des missionnaires, miss Gordon Cumming vit tout, s'arrêta partout, dormit sous la tente, dans la case, la grange ou même dans l'église, assista aux mariages, aux funérailles, aux fêles nationales où la grande parure consiste en guirlandes de feuillages de toutes nuances, où l'on danse ces rnèkés qui sont de véritables ballets représentant des scènes très curieusement mimées. Autrefois ces scènes étaient barbares, souvent effrayantes, tandis qu'aujourd'hui elles sont tirées de la Bible. Décela il faut se réjouir, mais sous beaucoup d'autres rapports, on a tant réformé, que l'on a détruit en grande partie l'originalité des coutumes, en même temps que la nouvelle manière de vivre (surtout l'introduction des spiritueux) diminuait rapidement la race indigène. Bien des choses décrites par miss Gordon Cumming sont déjà, et deviendront de plus en plus, des choses du passé, comme ces poteries affectant de si jolies formes copiées sur la nature et ornées d'arabesques si originales et si variées, car ces artistes primitifs dédaignaient de s'imiter les uns les autres. Nos affreux ustensiles à bon marché les remplacent, de même que les cotonnades de Manchester et autres lieux font disparaître ces charmantes draperies de tappa (fibres des plantes), couvertes de dessins. en couleur, absolument artistiques.
La voyageuse ne les retrouva plus à la Nouvelle-Zélande, autrefois renommée pour ce genre de produit.
En compensation, elle eut la bonne fortune, lorsqu'elle s'y rendit aveu lady Gordon et ses enfants, en 1877, pour échapper aux chaleurs Aç Janvier, de voir dans toute leur indescriptible splendeur les terrasses de silice blanches et roses, les escaliers gigantesques, dont chaque marche était frangée de stalactites semblables à des diamants, les lacs d'émeraude et de turquoise, les vapeurs diaprées, les rochers aux nuances infinies que les méchants génies, enfermés sous les geysers sulfureux, affirment les Maoris, n'avaient pas encore eu la diabolique idée de bouleverser et de détruire.
Miss Gordon Cumming y fut conduite par un cocher qui était le fils d'un pasteur anglais, et ancien étudiant d'Oxford ! Elle descendit dans un petit hôtel tenu par le fils d'un général irlandais, et déjeuna en compagnie d'un simple soldat de la police armée, en qui elle reconnut un membre d'une des meilleures familles du Sutfolk! « Sur ce, dit-elle, je commençai à me convaincre que j'étais arrivée dans un monde vraiment nouveau ! En vérité, ajoutait-elle, j'ai trouvé la terre des merveilles. La réalité surpasse
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tout ce que j'en ai entendu dire; c'est le ciel et l'enfer tour à tour, si éblouissantes sont les beautés, si effroyables les horreurs. »
Une jolie légende, qui rappelle celle de Héro et Léandre, poétise ces rives étranges; seulement les rôles soul intervertis : c'est Héro qui accomplit l'exploit attribué au jeune Grec. Elle s'appelait Hinemoa, la belle héroïne maorie ; elle
était la fille d'un vieux grand chef dont la tribu occupait lesrives du lac Ritorua, et le père cruel lui défendait
d'épouser Tunekaï, le choisi de son cœur, qui demeurait dans l'île de Mokaia, au milieu du lac. Le grand chef fit retirer tous les canots, n'imaginant pas que la jeune fille entreprendrait de tra-
verser à la nage les quatre milles qui la séparaient de son ami.
Mais l'amour triompha. Une nuit, le son du luth de Tunekaï arriva jusqu'à Hinemoa, sur l'aile de la brise; elle prit alors six gourdes vides, en attacha trois à chacune de ses épaules, plongea dans les eaux sombres et nagea jusqu'à l'île, toujours guidée par la voix du luth.
Comment sortir de l'onde avec ses gourdes pour tout voile? Elle se cacha dans une source tiède et Tunekaï. devinant son embarras, lui jeta son propre manteau; elle s'en enveloppa, sauta sur la rive et devin! bientôt la femme de l'heureux insulaire. On montre encore leurs descendants, qui se distinguent par leur teint mat et leur grande beauté.
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Uu ] • < - 1 1 1 maître fidjion à Suva.
Revenue aux Fidji, miss Gordon Cumming continua pendant trois autres années ses intéressantes éludes, qu'elle a résumées dans un volume intitulé At home in Fidji1, et de plus un très original intermède devint le sujet d'un de ses plus populaires ouvrages : Croisière d'une dame sur un vaisseau de guerre français '.
Elle était depuis peu rentrée à Vili-Levu, quand une tentation nouvelle, plus imprévue, plus étrange que toutes les autres, vint l'assaillir. Cette fois le tentateur portait la mitre, la crosse et l'anneau d'améthyste ! C'était Mgr Elloi, évoque catholique romain des Samoa, qui faisait sa tournée pastorale à bord du Seignelay, navire de guerre français commandé par le capitaine, depuis l'amiral Aube. L'un et l'autre offraient à la voyageuse de continuer la tournée avec eux ! Elle crut d'abord à une aimable plaisanterie, mais l'insistance fut si cordiale, qu'elle ne put y résister.
La chose convenue, on avisa aux voies et moyens; un officier offrit gracieusement sa chambre, puis aussitôt ce fut à qui contribuerait à la rendre aussi confortable et môme aussi élégante que possible. « J'ai été souvent gâtée dans ma vie, écrivait miss Gordon Cumming à sa sœur, mais jamais à ce point; depuis le commandant jusqu'à Antoine, le maître d'hôtel qui me soigne comme une vieille nourrice, c'est à qui me comblera. »
« L'arrivée de miss Gordon Cumming, nous disait un des officiers du Seignelay, nous rassura sur bien des points, en nous prouvant que nous n"aurions pas affaire à une petite-maîtresse. Son bagage consistait en une selle de femme, un carton à dessins, un vaste parapluie, une ombrelle et deux rouleaux peu volumineux, serrés par des courroies, l'un enveloppé d'un plaid, l'autre d'une toile cirée; le tout, à part la selle et le carton, aurait pu tenir dans un sac de matelot. Notre passagère nous tendit cordialement la main, se montra enchantée de son installation et prit dès l'abord, "vis-à-vis de nous tous, des allures de camaraderie qui déterminèrent de suite le pied sur lequel elle désirait être traitée. Dès le lendemain du départ, les quelques sauvages de l'état-major, qui avaient vu arriver la voyageuse avec appréhension, étaient tout à fait apprivoisés et lui tenaient aussi fidèle compagnie que les plus sociables. Matin et soir, le commandant avait à sa table deux officiers, « pour faire leur cour à miss Gordon Cumming ». Ajoutons qu'elle n'avait aucune exigence de coquetterie, mais au contraire
i. At Home in Fidji, Blaclcsrood.
2 A Lady's cruise in a french ?nan of var.
MISS CONSTANCE GORDON CUMMING
tout ce qu'il fallait, dans son attitude, ses manières franches et son aimable humeur, pour atténuer les difficultés à redouter dans sa situation anormale. Assez jeune encore pour encourager la courtoisie chevaleresque de ses compagnons, elle avait cependant franchi la limite en deçà de laquelle la gène eut existé de part et d'autre.
« Ses rapports avec Mgr Elloi furent toujours empreints d'une grande cordialité, poursuivait notre obligeant reporteur; c'était du reste un des hommes les plus distingués que j'eusse rencontrés : instruit, libéral, eau-
Maison maorio.
seur attrayant, il était pour miss Gordon Cumming une source précieuse de renseignements sur l'Océanie centrale. Ces deux personnalités en présence étaient donc, par leur caractère, au-dessus des mesquineries qui eussent pu amener entre elles des froissements.
L'équipage, qui adorait son commandant, était bien disposé en faveur de ses hôtes. Pour lui, miss Cumming n'était pas une Anglaise, mais l'amie du commandant et des officiers. Du reste, chaque fois qu'un matelot lui rendait un petit service, elle le remerciait gracieusement en si bon français, que la plupart de nos hommes ne devaient guère songer à sa nationalité.
Miss Cumming était donc bien loin d'être une gêne à bord. A la mer, elle passait presque toute la journée à se promener sur le gaillard d'arrière, ou assise, un livre à la main, sur une pile de coussins, changeant, disaitelle, un affût de canon en une niche délicieuse.
Quand elle descendait à terre, elle emportait toujours son carton à dessins, une grande ombrelle et un pliant et insistait beaucoup pour se charger de ce bagage, qu'on lui arrachait bien vite. Elle choisissait un point de vue et léchait une aquarelle, sur laquelle elle priait ses compagnons d'apposer leur signature. Elle a depuis envoyé à chacun de nous les photographies de quelques-unes de ses œuvres. En parlant de nous, elle disait toujours : « Mes frères du Seignelay ».
On avait déjà fait 250 milles, lorsque le Seignelay jeta l'ancre à Tonga. La passagère descendit chez quatre bonnes sœurs françaises, qui la choyèrent de leur mieux, et aussitôt se déroulèrent sous ses yeux les tableaux de mœurs qu'elle a reproduits pour la plus grande joie de ses lecteurs. Ce fut d'abord un conseil de guerre, car des luttes civiles désolaient alors le groupe des Samoa. Des hommes superbes, couronnés de feuillage ou des Heurs écarlates de l'hybiscus, arrivaient dans des pirogues portant de cinquante à deux cents guerriers. Les discours commencèrent ; les orateurs parlaient avec une éloquente facilité, des gestes animés mais gracieux; on les écoutait avec une profonde attention. Le bon évèque, à son tour, plaida, sans beaucoup de succès, la cause de la paix et s'en montra très affligé.
Cette belle race polynésienne est en temps ordinaire aimable, douce et hospitalière. Elle n'a jamais pratiqué ni le cannibalisme, ni l'infanticide, cette affreuse plaie des autres îles ; son langage est si harmonieux, qu'on l'appelle l'italien du Pacifique, et du seuil des cases ovales et coquettes se fait entendre partout le gracieux salut : « Alofal » (amitié!)
A Tonga, la voyageuse demeura confondue d'étonnement, comme on l'est à l'ile de Pâques, devant les tombes et les temples cyclopéens, les statues colossales, hautes de dix-huit à trente-cinq pieds, taillées dans la lave grise ou noire et reposant debout ou couchées, sur des plates-formes longues de deux à trois cents pieds, élevées de trente, toutes les statues représentant un type inconnu, toutes ayant le sommet de la tète taillé plat et ceint de couronnes en lave rouge, dont quelques-unes ont jusqu'à 66 pieds de circonférence. D'où sont venues ces masses de pierre, ces centaines de lourdes figures qui donnent au sol l'aspect d'un atelier de géant ? Comment les a-t-on transportées sur de frêles pirogues, sans outils ni machines? Qui a tracé sur les tablettes en bois qui les entourent les hiéroglyphes rappelant ceux d'Egypte? Mystères irritants, qu'un Champollion de génie déchiffrera peut-être quelque jour.
Des Samoa, le Seignelay se rendit à Tahiti. Comme tout le monde, miss Gordon Cumming subit le charme de cette île adorable, « où tout concourt à faire de la vie un rêve enchanté ». La gaieté habituelle, assombrie momentanément par la mort de la reine Pomaré, reprit ses droits lors du couronnement de son fils et successeur, Ariioué. 11 entreprît le tour de ses
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États avec l'amiral Serre, gouverneur français, son brillant état-major et sa musique et invita courtoisement la passagère du Seigaelay à faire partie du cortège officiel. La jeune et jolie reine Maraù la prit en amitié', de sorte que le « conte de fée » se déroula sous ses yeux sans qu'un seul détail lui échappât. Le Seignelay était parti pour Valparaiso et son amie recevait depuis six mois la plus exquise hospitalité, quand enfin elle se décida, le cœur fort triste, à s'éloigner. Elle eût voulu se rendre à l'archipel Hawaïen, mais le manque de communications la força d'aller d'abord à San Francisco ; ce petit détour de deux mille lieues n'était pas pour l'effrayer!
La veille de Pâques 1878, la Colombe franchissait « les Portes d'Or ». Entraînée par des amis aux célèbres vallées du Sacramento et du Yosémiti pour y passer trois semaines, notre touriste y resta trois mois, fascinée par les beautés écrasantes des Sierras1. « J'ai assez erré dans le monde, dit-elle, pour reconnaître la beauté sans pareille, quand j'ai la bonne fortune de la rencontrer. » Elle vit donc les merveilleuses vallées sous tous leurs aspects, au moment où leurs chutes d'eau et leurs torrents, rompant leur prison de glace, sont le plus formidables et à l'époque où ils deviennent « des rubans d'argent », lorsque les fleurs printanières, en profusion fabuleuse, font assaut de splendeur et quand les rares champs sont dorés par la moisson mûrissante. Ce monde de granit, qui semble avoir gardé les traces de la lutte des géants contre les dieux, éveilla une profonde sympathie dans la nature montagnarde de la voyageuse écossaise. Les beautés gigantesques des formes, pics se perdant dans les nues, portails immenses, dômes écrasants, cathédrales de 2700 pieds, obélisques de 1000 pieds sur des piédestaux de 2000, montagnes de 15000 et 20000, « repos des nuages », chênes de 250, pins de 350 à 400, chutes d'eau qui s'élancent par bonds de 200 à 400 mètres, entraînant dans leur écume argentée des myriades d'étoiles, les jeux de lumière, la variété inouïe des couleurs, l'immensité silencieuse des solitudes, l'inondèrent de sensations inconnues, intenses, que troublèrent seuls de trop nombreux serpents à sonnettes !
Mais si la puissante majesté de cette nature la domina, l'enchaîna, elle n'exerça pas sur elle la séduction, le charme magique de Ceylan, des Fidji et surtout de Tahiti; elle resta même fidèle à ses chers déodars de l'Himalaya, qu'elle préfère aux séquoias du Yosémiti. En un mot, elle fut vaincue plutôt que conquise.