Wanderings in China, Blackwood
Vue prise dans la val] le Yosémiti.
remarque l'infime minorité des femmes; celles qui marchent dans la rue ont do vrais pieds; les belles dames « aux pieds de lis d'or » ont de trop bonnes raisons pour rester chez elles. Afin de les encourager à subir les atroces souffrances que nécessite l'acquisition de leur difformité, on en a fait un signe de distinction supérieure, et la vanité les a rendues braves. Quand elles veulent circuler dans leurs appartements, elles font signe à leurs ama/is, fortes filles qui leur servent de cannes, ou les portent sur leur dos, à califourchon ! On ne saurait imaginer usage plus disgracieux que celui de ces poneys humains !
Jamais, croyons-nous, le gynécée chinois, si jalousement fermé, De s'est ouvert si largement pour une étrangère. Invitée à dîner, à prendre le thé chez de riches habitants, miss Gordon Cumming a pu donner de première main des renseignements trop souvent frelatés. Les dames chinoises bien franchement fardées, scientifiquement coiffées, vêtues des plus riches soieries brodées et superposées, surchargées de bijoux, se montrèrent fort hospitalières et courtoises , lui donnèrent consciencieusement d'affreuses migraines en la couvrant de fleurs et de parfums et l'exposèrent à de terribles indigestions en la comblant de gâteaux et de sucreries qu'elle fut forcée d'accepter. De ville en ville, elle alla jusqu'à Pékin, vit en quelque sorte par surprise la cité défendue, le palais de l'empereur, le Temple du Ciel, où il officie en qualité de grand-prêtre, escorté par deux cent trentequatre musiciens et préside le banquet céleste où l'on offre des bœufs, veaux, chèvres, porcs, aux étoiles et aux divinités selon leur rang, après quoi on brûle tout ce que les fidèles admis n'ont pas consommé. Ce qui impressionna le plus l'étrangère chrétienne, et il y avait de quoi, fut de voir que ce banquet était en réalité une communion sous deux espèces, la coupe et la chair de bénédiction! Qui se serait attendu à retrouver dans ce temple, à la fois idolâtre et déiste, un symbole se rapprochant ainsi de notre plus sacré mystère?
De longues excursions sur les rivières, qui remplacent les routes dans la Chine méridionale, mirent la voyageuse en contact avec la vie rurale et les diverses missions chrétiennes.
En quittant la Chine, elle retourna au Japon, dont elle promet de parler prochainement.
Pour la seconde fois, elle dut se diriger vers San Francisco, faut'' de steamer allant directement de Yokohama aux îles Sandwich. Huit jours après son arrivée en Californie, elle s'embarquait pour le pays des volcans, pour la Terre de Feu.
MISS CONSTANCE GORDON CUJJ.MING. 109
La première Impression de miss Gordon Cumming1 en arrivant au but de son nouveau pèlerinage fut un désappointement. Les îles enchanteresses du Sud firent du tort à ces masses volcaniques, aux côtes arides et dures, dont le coloris seul est frappant; une fois à terre elle, retrouva bien la végétation luxuriante et les fleurs éclatantes des Tropiques, mais tout lui parut artificiel; et en effet tout a été créé par l'irrigation; grâce à elle, un éden a remplacé un désert à Honolulu. Toutefois ceci n'existe que du côté des vents alizés; l'autre côté est verdoyant et frais; Hilo est un séjour délicieux; dans l'intérieur abondent les vallées fertiles, les ranchs où l'on élève le mouton et les bêtes à cornes, des forêts immenses où le bétail sauvage erre en liberté, des plantations de sucre et de riz envahies, comme partout, par les Chinois. Mais comment oublier les roches si fantastiquement pittoresques de Tahiti? Comment admirer Mauna-Loa, après le cône idéal du Fousi-Yama? Mauna-Loa est bien haut de 14 000 pieds, mais il s'élève trop graduellement et ressemble à une baleine échouée sur un rivage nu. Cependant il y a de l'espoir pour l'avenir; Mauna-Loa est une jeune montagne, en voie de formation; elle promet, et si elle ne gaspillait pas autant ses matériaux, elle pourrait prétendre à rejoindre le ciel. Comment ne pas s'irriter contre les fantaisies d'un volcan vorace, qui s'amuse à rejeter constamment dans sa chaudière ce qu'il en a repoussé la veille ! Quand on a fait une ascension fort pénible, souffert par tous ses sens, brûlé ses vêtements, exposé peu ou prou sa vie pour venir admirer des lacs de feu, des cavernes d'enfer et des roches de 600 pieds lancées d'un seul jet dans les airs, il est vraiment impatientant de ne plus trouver en arrivant ni lacs, ni cavernes, ni roches!
Tel fut le sort de miss Gordon Cumming; les récits de plusieurs voyageurs des deux sexes avaient surexcité au plus haut degré ses espérances ; elle reçut une douche glacée, qui eût pu être agréable au physique, mais qui produisit un tout autre effet sur son humeur. Son guide la regarda stupéfait, mystifié, ahuri !
Néanmoins elle n'était pas venue si haut pour oéder au premier désappointement; il y avait encore de bien beaux détails à voir; par exemple, le lever du soleil sur ce chaos nuancé comme un arc-en-ciel, les sommets blancs de neige au-dessus des hauts fourneaux incandescents. Enfin, sa persévérance triompha! Le 1er novembre, elle écrivait : « C'était hier soir
i. Fire Founlains, Blackwood.
Haïïoween, le grand festival du feu, célébré par nos ancêtres; il l'a été royalement ici, car les esprits du feu se sont émancipés et mènent grand tapage ». A partir de ce moment le fleuve de lave prit ses ébats : en un jour il couvrit deux milles du terrain que venait de parcourir la voyageuse. C'était un nouveau lac, et sur sa nappe, sur ses bords, surgissaient de hautes fontaines coniques, d'où s'échappaient des gerbes de lave en fusion, retombant en rivières de feu qui coulaient « avec une vitesse de six nœuds à l'heure », disait un vieux marin présent. Impossible de s'arracher à la fascination ! Pour compléter la magie de ce spectacle sans rival, la pleine lune ajoutait sa pure et froide lumière aux teintes violentes du cratère, reflétées par les nuages et les colonnes de vapeur; l'artiste, émerveillée, ensorcelée, passa deux nuits enveloppée de couvertures, s'efforçant de prendre des notes en couleur, afin de fixer bien faiblement, hélas ! des souvenirs auxquels les mots ne peuvent suffire.
Comme lady Brassey, elle disait : « Rien que pour voir cela, on ferait le tour du monde ! »
Depuis douze années, l'infatigable globe-trotter parcourait la terre en tous sens; depuis cinq, elle s'imprégnait de la vie étrange et pénétrante des îles du Pacifique, lorsque des appels répétés la décidèrent à réintégrer son home d'Europe. Elle quitta, non sans chagrin, les îles Sandwich, pour revoir une troisième fois San Francisco, traversa les États-Unis, s'arrêta dans le Maryland chez un neveu marié (où n'a-t-elle pas des parents, des amis ou des connaissances?) et rentra en Angleterre avec un trésor de souvenirs, dont un seul détail pourra faire apprécier la richesse : Lors de l'Exposition coloniale, qui eut lieu à Londres, en 18S6, elle fut en mesure de prêter au gouvernement anglais plus de trois cents aquarelles pour en orner les différentes salles!
« Il me semble avoir perdu tout désir de voyager, » disait récemment miss Gordon Cumming; mais elle voyage toujours par la pensée, en classant et retraçant, au grand profit et plaisir de ceux qui lisent, les phases si nombreuses et si diverses de son intéressante odyssée.