‹ Les Grandes voyageusesChapitre 38 sur 52 · MADAME BISHOP · texte numérisé non relu

MADAME BISHOP

Isabella Bird ! Quoi nom prédestiné1 ! C'est en effet un oiseau toujours prêt à s'envoler vers des cieux inconnus, que cette amie, émule et compatriote de miss Gordon Cumming. Toutes deux ont voulu lire le grand livre du monde, mais elles l'ont fait avec des yeux différents, de sorte qu'on peut recommencer avec elles la même route sans redouter la monotonie.

Moins savante peut-être, miss Bird est surtout poète et livre ses délicieuses lettres à sa sœur « sans toilette littéraire ». Quelle toilette pourrait ajouter au charme de ce style brillant et pur, frais et riche, original et plein de vie? C'est une nature de sensitive, mais de sensitive résistante, comme l'adorable plante dont elle a si bien décrit les souffrances apparentes.

Délicate, maladive même, miss Bird se redresse, reverdit avec la mystérieuse élasticité des natures nerveuses, en allant chercher des tableaux nouveaux pour ses yeux, des sensations nouvelles pour son imagination d'artiste et son âme de poète; elle le fait avec une simplicité, une sincérité délicieuses et une veine humouristique vraiment surprenante, à côté d'une sensibilité si réelle.

L'apparition de ses premiers récits fut un événement dans la littérature des voyages ; on le comprend sans peine. D'autres peuvent l'égaler, la surpasser même sous certains rapports; mais son charme sut generis n'a pas à redouter les rivalités. Ajoutons, pour être juste, qu'elle sait fort bien.au besoin, parler raison et choses sérieuses, quand elle le juge nécessaire.

1. Disons pour ceux qui pourraient l'ignorer que Bird signifie oiseau.

C'est une étrange malade que miss Bird (aujourd'hui Mme liUhopr Quand sa frêle personne ne trouve plus ni allégement, ni repos dans le bien-être du home, elle boucle sa malle et s'en va aux Antipodes ou dans le Far- West le plus sauvage, subit des fatigues, des épreuves, des aventures qui tueraient bien des gens robustes, et elle s'en trouve à merveille !

L'Extrême-Orient devait naturellement attirer une imagination comme la sienne. Elle s'embarqua un jour, en 1872, pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande, et depuis onze mois elle parcourait des terres et des mers désertes, quand elle aborda au rivage d'Hawaii, « cette fleur brillante des mers du soleil, ce beau paradis du Pacifique ' ».

On voit par ces quelques mots que sa première impression fut meilleure que celle de miss Gordon Cumming. C'est qu'elle n'arrivait pas comme celle-ci aux îles Sandwich après de longs séjours parmi les séductions de Ceylan, de Tahiti, des Fidji et que la première vue des richesses tropicales n'avait été précédée d'aucun terme de comparaison défavorable.

On n'imagine pas ce que cette femme si délicate peut supporter, une fois que la surexcitation morale s'empare d'elle, les animaux apocalyptiques qu'elle monte, les dangers qu'elle brave. Miss Gordon Cumminp\ d'une disposition plus calme, plus pondérée, avoue très franchement quelque part qu'elle ne voit nullement la nécessité de s'exposer à des incommodités ou à des périls inutiles. Miss Bird, au contraire, semble rechercher les unes et les autres. Jamais elle n'est plus heureuse que lorsqu'elle s'enfonce dans quelque site bien sauvage, au milieu de populations indigènes, sans savoir comment elle trouvera un abri, ou la nourriture indispensable. Aussi que d'incidents, tantôt d'un haut comique, tantôt presque tragiques! Mais du moins elle (et son lecteur avec elle) a la satisfaction de vivre pendant quelque temps de la vie des naturels, et vraiment elle est souvent étrange cette vie! Ce que la réserve britannique devient au milieu de tout cela, il est difficile de le concevoir!

Miss Bird, d'après la photographie de M. Moffat, d'Edimbourg.

1. Six months in the Sandwich Islands, John Murray, Albemarle Slrcct, London.

Sans le vouloir et par l'effet spontané de son imagination, miss Bird dramatise tous les incidents de ses voyages, donne une vie et un relief étonnants aux individus, voire même aux animaux qui l'accompagnent et la servent. Quand on a fait l'ascension des volcans d'Hawaii avec miss Gordon Cumming, on peut la recommencer avec miss Bird; c'est un intérêt tout différent. Plus rien de civilisé; la voilà partie sur une mule, avec Déborah, jolie petite indigène de dix-sept ans qui en parait douze, qui n'est plus une sauvage, qui parle anglais et vient d'épouser un blanc employé sur une plantation. Son cousin Kaluna, beau garçon de seize ans, enfant indompté de la nature, les accompagne, et pendant cinq jours c'est la vie primitive par monts escarpés et par vallées farouches, encaissées dans des murailles rocheuses (-palis) hautes de mille à deux mille pieds, égayées toutefois par une profusion de fleurs et de fruits; les sentiers, sommairement tranchés dans le roc, sont souvent rendus si impraticables par l'humidité, que les quadrupèdes du pays renoncent à marcher et se laissent glisser.

Certain jour on a chevauché pendant dix heures, sous une pluie torrentielle; on arrive vers le soir, brisé, transpercé, à une case isolée, dilapidée; un homme et une bande de femmes se précipitent au-devant des voyageurs, en se couvrant à la hâte de vêtements quelconques; on met pied à terre, et boitant, raidi, dégouttant l'eau, on pénètre dans la pièce unique de l'habitation, longue de 18 pieds, large de 14, d'une propreté douteuse, encombrée de nattes roulées, de caisses, de bambous, de couvertures, de lassos, de noix de coco, de racines, de bananes, de couvre-pieds piqués, de calebasses, de pots et poêlons, d'os, de chats, de volatiles, de ,vêtements ; une vieille sorcière vêtue de tatouages et d'une couverture, une fillette, deux jeunes femmes avec leurs bébés sont entassées par terre. L'homme, apprenant qu'on lui demande l'hospitalité pour la nuit, repousse quelques objets dans les coins, étale des frondaisons de fougères, qu'il recouvre d'un drap et d'un couvre-pied en cotonnade, tire un mince rideau de mousseline imprimée, et voilà miss Bird installée avec Déborah. Impossible d'enlever ses chaussures remplies d'eau; Kaluna se précipite et tire bottines et bas avec une telle énergie, que l'infortunée voyageuse se demande s'il n'a pas enlevé les pieds avec! Impossible aussi de changer les vêtements trempés; il faut se contenter de les recouvrir d'un manteau !

L'homme tue un poulet et le fait bouillir avec des bananes; miss Bird s'arme de son couteau; les autres se servent de leurs doigts autour desquels ils enroulent le mets national, la pâte fermentée depoi, puis on sert le café dans un bol sale, mais, compensation inattendue, on présente de l'eau dans un bol propre, pour se laver les mains! On jette les restes du soupei aux animaux, après quoi on apporte une pierre creuse remplie de graisse

de bœuf, dans laquelle I rompe une longue mèche allumée; toutes les femmes se jettent sur leurs nattes, le visage dans l'oreiller, tous leurs grands yeux tournés vers le rideau baissé et de temps à autre, pendant la nuit, se relèvent pour manger dupoi en riant et bavardant. Pendant ce temps miss Bird, couchée sous une fenêtre ouverte et une petite cascade tombant du toit, sert de marche-pied h cinq chats sauvages qui l'escaladent pour venu voler des morceaux de bœuf fumé suspendus aux poutres !

Une autre trouverait la situation abominable. Elibien! « elle s'amuse et se console de ne pas dormir, car c'est si drôle et si nouveau d'être la seule blanche au milieu de douze sauvages, dans une maison isolée, et pourtant sans courir le moindre risque ! »

Les circonstances ne sont pas toujours si défavorables; on rencontre parfois des cases confortables, renfermant de bons meubles qui semblent tombés des nues, car on n'aperçoit pas un seul chemin par lequel ils ont pu passer; quant à l'hospitalité, elle est touchante.

Cette expédition faillit néanmoins se terminer d'une façon tragique. Les pluies incessantes grossirent les cours d'eau dans les vallées étroites; des cascades improvisées tombaient par oentaines des palis; les eaux entraînaient les terres, ne laissant que la roche mouillée sous les pieds des chevaux. Les grands-parents de Déborah, chez qui l'on s'était arrêté, conseillaient d'attendre; mais la petite femme voulait absolument rejoindre son époux ; au bruit assourdissant des rivières furieuses et de l'Océan démonté, les deux femmes échangèrent en criant, le dialogue qui suit :

Miss Bird. — Ma jument est trop fatiguée et trop chargée; nous serons noyées, moi du moins.

Déboraii. — Nous ne pouvons ni retourner en arrière, ni rester ici; l'eau monte à chaque minute; éperonnez, je crois que nous passerons.

Miss Bird. — Mais si nous avançons, il y a des eaux plus profondes entre nous et la rive; votre mari ne vous permettrait pas de courir un tel risque.

Déborah. — Je crois que nous traverserons; si les chevaux refusent, quittons-les ; je nagerai et je vous sauverai.

Elles étaient au confluent de deux rivières, deux torrents qui roulaient sur les rochers avec un bruit de tonnerre auquel répondait celui des vagues furieuses, vers lesquelles le courant impétueux les poussait. Les chevaux nageaient, reprenaient pied un instant sur quelque roche, puis retombaient dans un abîme ; une fois l'eau passa sur la tète de miss Bird ; la petite Déborah était aussi pâle que sa peau brune pouvait l'être; un instant elle et son cheval disparurent; la brave bête tint bon ; la jument de miss Bird, quoique moins forte, la suivit courageusement; et toujours Déborah criait : n Eperonnez, éperonnez! » Ce fut une lutte épouvantable, qui se serait peut-être terminée par une catastrophe si enfin, à peu de distance de la mer, les deux

femmes n'eussent été aperçues par deux indigènes munis de lassos qu'ils jetèrent à la tète des chevaux pour les aider à gagner le bord. Au môme instant un cri de joie retentit : on voyait le mari de Déborah accourant bride abattue sur la crête du pâli, au-devant des imprudentes, etbientùt sa jeune femme se jetait dans ses bras, folle de bonheur. Quant à Kaluna, il s'était tout simplement dévêtu, avait fait un paquet de ses vêtements, l'avait attaché sur sa tête et, plongé dans le torrent, il nageait, sautait, glissait, semblable à un jeune dieu des ondes!

« Nous avions encore sept milles à faire, écrivait miss Bird, et plusieurs gorges, moins dangereuses, il est vrai, à traverser. Nous fîmes nos sept milles au grand galop, souvent dans l'eau et la boue jusqu'aux genoux des chevaux et nous arrivâmes avec un entrain et des forces qui nous auraient suffi pour courir encore vingt milles! » La selle mexicaine, qu'elle montait comme un homme, l'avait sauvée. Elle se sentait capable d'aller ainsi n'importe où et à n'importe quelle distance.

Voilà ce qu'il faut à cette frêle créature : si le climat est trop doux, la brise trop caressante, la vie trop calme et facile, elle souffre et languit. Aussi ne se contenta-t-elle pas de deux visites aux cratères de Kilauea; il lui fallut faire l'ascension du Mauna-Loa, cette jeune montagne de 13 000 pieds, à laquelle miss Gordon Cumming adressait des paroles d'encouragement pour l'avenir, car elle grandit chaque année.

Ce fut un événement dans l'île quand on apprit le projet de la voyageuse. Une seule femme avait tenté cette expédition; on parlait de vertiges, d'hémorragies nasales, d'affreuses nausées, du froid terrible qui gelait tous les liquides et infligeait le supplice de la soif. Rien ne pouvait effrayer l'aventureuse touriste : elle en avait déjà tant vu !

Elle se mit donc en route avec un savant compagnon, un serviteur, et plus tard un guide qu'on ne trouva pas sans peine. La première station eut lieu devant les sublimes horreurs du Kilauea, dont les fantaisies, pendant les quatre mois écoulés depuis la première visite, se traduisaient par des lacs de feu, des hauts fourneaux en pleine activité, des murailles immenses de lave refroidie, tout différents de ce qui existait auparavant, car ce volcan n'est pas intermittent comme ceux d'Europe; il ne se repose jamais et réalise, dans sa turbulence infernale, l'effroyable vision de saint Jean l'Evangéliste à Palmos. Toutes les imprudences imaginables furent commises; roussie, brûlée, aveuglée, à moitié étouffée par les gaz et la chaleur, sans cesse chassée par la souffrance intolérable et sans cesse revenant à ce spectacle indescriptible, fascinée, hypnotisée, presque affolée, miss Bird passa ainsi plusieurs heures de la nuit au bord du cratère. Sur la roule du Mauna-Loa, elle eut la surprise terrifiante d'un tremblement de terre. Elle avoue que, lorsqu'elle sentit la terre onduler sous son cheval et vitles arbres

se balancer, les roches bondir, des crevasses s'ouvrir, le toul avec accompagnement d'un tonnerre souterrain, elle s'accrocha au pommeau de sa selle avec une fort désagréable sensation de fin du monde.

On peut juger des difficultés de l'ascension par l'état auquel furent réduits les pauvres chevaux et les mules ; miss Bird ne pouvait plus ]<■> regarder ; le cœur lui manquait devant leur terreur, leurs toitures et leur courage, devant leurs pieds au vif et les petites mares de sang qui se for-

Cratère du Kilauca.

niaient au moindre arrêt. Il y avait, dit-elle, des compensations sublimes à nos souffrances ; les pauvres bètes n'avaient que la plus grosse part des épreuves. Enfin le sommet fut atteint, la tente plantée sur le bord du cratère long de deux milles, large d'un mille et demi et, à une profondeur de huit cents pieds, une fontaine d'un feu, non plus sanglant comme celui du Kilauea, mais pur et doré comme un coucher de soleil, lançait continuellement, sans relâche, des jets de trois cents pieds au milieu d'un lac incandescent d'où jaillissaient des cônes de flamme et s'écoulaient des rivières de lave pourpre. Ensevelis sous un monceau de vêtements et de couvertures (miss Bird avait même endossé une capote de soldat français avec collet et

capuchon, que possédait son compagnon), les voyageurs s'absorbèrent, aussi longtemps que le froid le leur permit, dans la contemplation de ce rêve inouï, surhumain, écrasant de beauté, de grandeur, de majesté, d'éclat : le ciel, la terre, la neige glacée, la lune, les astres, l'atmosphère entière, illuminés d'une lueur exquise, d'un rose rouge, assez vive pour permettre de lire. Ils écoutaient le grondement souterrain, profond et puissant de l'abîme en fusion. Ils oubliaient les cruautés de la bise, les douleurs de tête, l'extrême lassitude, le pouls à 110, la respiration qui semblait sortir de poumons à vif; ils demeuraient sereins dans ces éternelles solitudes. Toutes les choses familières de la vie semblaient émerger d'un passé évanoui. Le jour reviendrait-il ? Le soleil brillerait-il de nouveau sur la terre verdoyante? Ils ne le savaient plus ! Ils se sentaient si loin du monde, élevés à une telle hauteur au-dessus des passions et des intérêts humains! Mais le corps a des façons assez dures de se rappeler à l'âme. Le froid, la faim, l'épuisement s'en chargèrent, et, après deux journées d'une descente aussi pénible que la montée, la voyageuse téméraire s'accorda le droit de trouver délicieux le repos sous les palmiers de Hilo.

Nous avons voulu la montrer dans son élément : l'aventure, le danger, la lutte ; pour mille détails charmants sur le pays, ses habitants, ses coutumes, son histoire, nous renvoyons le lecteur à son récit.

En quittant les îles Sandwich, miss Bird se rendit en Californie et do là aux Montagnes Rocheuses, où elle séjourna plus de trois mois en plein hiver1. Elle passait du royaume du feu au royaume des glaces.

On lui recommandait l'exercice et un air fortifiant ; alors elle imagina d'aller s'installer dans un de ces vastes espaces appelés Parcs et réservés aux États-Unis comme propriété nationale; on en exclut la pioche et la truelle, afin de conserver quelques coins de vraie nature. Elle choisit Entes Park, vallée située à une altitude de 7000 pieds, longue de douze milles, plongée dans le cataclysme gigantesque des Montagnes Rocheuses, gardée par une sentinelle immense, Long's Peak, haut de 14 700 pieds (miss Bird en fit l'ascension) et presque séparée du monde entier pendant l'hiver.

Miss Bird a trouvé là, dit-elle, « un rêve de beauté que l'on pourrait contempler toute sa vie, tout ce qu'on peut concevoir de ravissant, d'enivrant : grandeur, nouveauté, liberté, santé, gaieté; à chaque pas des surprises qui donnent envie de descendre de cheval et d'adorer ».

1. J. LaJy's life in the Rocky Alountains, John Murray, Albcmarlc Slrect, Lond

LES GIIANDES VOYAGEUSES.

Elle y trouva aussi des émotions et des aventures qui rappellent Mayne Reid et Fenimore Gooper. Son cheval Birdie est un animal digne des dieux et devient un personnage des plus intéressants. Que de chevauchées folles! Que d'ascensions insensées où l'on risque cent fois ses membres et sa vie. d'où l'on revienl meurtri, déchiré, à demi mort, « mais ayant presque vu Dieu et pleuré d'admiration ! »

La voyageuse habite une log-cabin, chaumière faite de rondins doat rien ne remplit les interstices, dont le toit est de boue; elle est élevée sur pilotis, au bord d'un petit lac bientôt gelé ; un skunk la ronge sous lo

Hutte de pionnier en Californie.

plancher, sans qu'on ose le chasser, tant la puanteur qu'il répand pour se défendre est intolérable; les loups viennent rôder la nuit; le lion de montagne, le grand cerf, l'élan, l'ours gris, le castor, le cayote, le lynx, la martre, le chat sauvage, le renard, l'écureuil et tout ce qui vole, depuis L'aigle jusqu'au geai bleu, tout cela rugit, brame, hurle, crie, siffle au chante dans la vallée sublime, où tout lui appartient : ses levers et ses couchers de soleil sans rivaux, ses clairs de lune éclatants, ses merveilleuses aurores boréales, ses ouragans furieux, ses beautés incomparables de montagnes, de pics, de glaciers, de forêts, de canyons, de lacs, de rivières. Elle est la pensionnaire d'un honnête ménage gallois ; Griff Evans possède le ranch, mille tètes de bétail et cinquante chevaux ; hospitalier, insouciant, imprudent, vif, sociable, bon garçon, d'une gaieté inépuisable, excellent compagnon, chasseur émérite, tireur de première force, trop amateur de

whisky, il gagne beaucoup d'argent et le dépense encore plus vile, on ne sait comment.

Edwards, son compatriote et son antithèse, sa femme et trois jeunes touristes composent la petite colonie. Tout le monde est musicien et dans ce désert où la vie est réduite à sa plus simple expression, où l'on reste des semaines sans lettres ni journaux, où l'on perd môme par moments la notion des dates, il y a un harmonium; on organise des concerts en chambre, autour du feu énorme qui ne s'éteint jamais, et pendant que la neige pénètre par toutes les ouvertures, couvrant les planchers et les lits, on l'oublie grâce à Beethoven, Haendel et Mendelssohn.

Tout le monde travaille, miss Bird comme les autres, car il n'y a ni hommes ni femmes loués. Dès l'aube, « à l'heure où Long's Peak est rouge », Evans frappe à la porte : « Miss Bird, nous allons chasser, ou faire rentrer le bétail à quinze milles d'ici ; voulez-vous nous aider? Vous choisirez votre cheval. »

Et miss Bird, sur sa selle mexicaine, se livre avec ivresse à cet exercice violent et dangereux, à travers les troncs d'arbres abattus, les roches éparses, les ruisseaux torrentueux, bravant le troupeau à grandes cornes, les taureaux furieux, les vaches encore plus redoutables, car elles croient toujours qu'on en veut à leurs veaux, risquant cent fois sa vie, toujours sauvée par l'instinct merveilleux de ses chevaux et très flattée quand on lui dit le soir : « Nous avions oublié qu'il y avait une dame parmi nous ! »

A l'entrée de la seule gorge par laquelle on pénètre dans Estes Park, dans une hutte de trappeur encombrée de trophées de chasse, demeure un homme qui nous jette en plein roman.

Qu'on se représente un « desperado », un Buffalo-Bill, mais un Buffalo- Bill né gentleman anglais, ancien gradé d'Oxford, jeté hors de la société par un drame mystérieux, pendant longtemps la terreur du Colorado et dépensant désormais son activité, son ardeur dans les exploits et les émotions du trappeur. On le redoute toujours « dans les moments où il se livre au démon », c'est-à-dire au whisky.

Les intincts du gentleman ne sont pas morts en lui, pas plus que son intelligence supérieure. Il professe pour la femme un culte chevaleresque. Encore très beau, malgré la perle d'un œil, élégant quand il lui plaît, causeur brillant, disant des vers et chantant des mélodies de Moore, il exerce une sorte de fascination sur miss Bird, qui, de son côté, ranime en lui les sentiments d'autrefois; elle le supplie de renoncer au whisky et ne réussit qu'à lui faire mieux sentir sa dégradation. Un jour, il se confesse à elle sous le sceau du secret; le récit, qui dure trois heures, est fait avec uni! éloquence sauvage. « Elle n'en est pas encore remise; son sommeil con-

tinuc à en être' troublé. Elle a enirevu le Satan de Milton et son supplice après la chute. »

Ce malheureux M. Nugent, connu là-bas sous le nom de « Jim de la Montagne », finit tristement; Evans, l'hôte de miss Bird, l'avait pris en haine et le tua d'un coup de fusil, quelques mois après, comme il passait devant sa maison.

Souvent il fut un guide précieux pour notre touriste; mais un jour elle voulut partir seule pour aller se rendre compte de ce qui se passait dans la plaine de Denver, la ville des aventuriers.

Montée sur Birdie, elle eut bien de la peine à sortir de sa chère vallée; elle en eut plus encore pour y rentrer. Les trappeurs eux-mêmes l'accusaient cfimprudence. « Vous êtes la plus absurde personne que je connaisse, lui disait Mountain Jim alarmé. » Chutes répétées, blessures, morsures de la gelée, plongeons dans les rivières glacées, courses à l'aventure sur les Prairies, elle supporta tout, et, revenue enfin au gîte, bloquée par la neige, sans argent, réduite à des vêtements insuffisants, elle faillit mourir de froid et de faim et fut contrainte de se livrer aux plus rudes travaux. Il paraît que tout cela est délicieux, car elle découvrait chaque jour de nouvelles beautés à son désert et ne le quitta pas sans larmes. Mountain Jim pleurait aussi. Sa dernière parole fut : « Je renonce au whisky. » Les autres n'étaient pas moins désolés : « Vous nous quittez; nous allons redevenir des brutes, » dirent-ils.

Bien que le voyage aux Montagnes Rocheuses ait fourni à miss Bird le plus dramatique de ses récits, tous sont captivants, qu'on la suive au Japon, dans la Chersonèse d'Or ou en Perse. Partout le même charme, la même vitalité, la même horreur des sentiers battus.

Au Japon', par exemple, elle n'entend pas s'en tenir à ce que tout le monde voit. Montée sur des brutes indescriptibles qui doivent lui faire pleurer Birdie, voire même sur des vaches, elle pénètre dans l'intérieur, là où l'on n'a jamais aperçu d'étrangère, et s'en va vers le nord, par les sentiers qu'on appelle routes, s'arrètant aux affreux réduits qu'on appelle auberges, vivant on ne sait de quoi, car il n'y a rien : on De tue pas les volailles, on ne leur demande que des œufs et la viande est un objet de luxe peu connu : « La question de la nourriture est la plus ardue quand on

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