UnOcaten tracts in Japan, John Murray, London
voyage dans l'intérieur, » lui est-il dit, et, d'abord dédaigneuse, elle est bientôt de cet avis, à ses dépens.
Elle a souvent besoin de la police, qui est admirablement organisée, composée d'hommes bien élevés quand ils ne cherchent pas à imiter les Européens, instruits et exerçant avec douceur un pouvoir très étendu. Elle est un objet de si grande curiosité, que la foule s'amasse compacte partout où elle s'arrête. Un jour, par exemple, dans une ville de l'intérieur, on lui sert au milieu d'une courson maigre déjeuner de haricots en purée, arrosés de lait condensé. Des centaines de curieux s'accrochent aux grilles ; ceux qui ne voient pas apportent des échelles, montent sur les toits adjacents, en font écrouler un qui entraîne une cinquantaine d'hommes, de femmes et d'enfants. Signe particulier : pas un cri, pas un sourire, même chez les enfants, dans ces foules curieuses. « Je serais bien aise d'entendre un rire bien franc, dit miss Bird; ce regard fixe et mélancolique vous oppresse. » Quatre agents de police veulent éloigner les curieux; ceux-ci répondent qu'ils ne reverront jamais pareil spectacle! Un vieux paysan consent à s'en aller, «à condition qu'on lui dira si « l'objet » est un homme ou une femme; il aimerait à le dire chez lui ! » Si c'est le maître de la maison qui cherche à se débarrasser de la foule, on lui répond : « Ce n'est ni juste, ni d'un bon voisin de garder cette grande curiosité pour vous seul, considérant que nos vies pourront s'écouler sans que nous revoyions une femme étrangère! » Heureusement la foule reste toujours fidèle à la politesse qui règne dans le pays; elle n'est que curieuse.
Le costume de la voyageuse n'a cependant rien de bien extraordinaire; il consiste en une jupe s'arrêtantà la cheville, une jaquette à demi ajustée, de larges pantalons à la turque plissés par le bas en un petit volant qui retombe sur la bottine, un large chapeau de paille ou de feutre; on voit que c'était fort simple.
Avant d'arriver au nord chez les Aïnos, derniers aborigènes du Japon, miss Bird traverse des régions bien diverses : les unes pauvres, désolées, arides, les autres idéalement belles, riches et fertiles; aux rizières, aux plaines soigneusement cultivées succèdent les montagnes et les forêts sauvages; de la vie dans la ferme, elle passe à la navigation sur les rivières, à travers les grands bois ou les vignobles; des temples magnifiques, ornés de sculptures sur bois incomparables, elle va aux plus humbles chaumières vides et nues. Autant que possible elle évite les voies connues, cherche asile dans les maisons des habitants et vit de leur vie, si peu confortable qu'elle soit pour une Européenne, car c'est le meilleur moyen de bien connaître les coutumes et les mœurs. On gèle dans ces maisons de bambou, aux cloisons mobiles de papier opaque, tapissées de nattes souvent mer-
veilleuses de finesse, et sur lesquelles il faut marcher sans chaussures, mais trop souvent aussi le refuge d'hôtes innombrables qui interdisent tout repos. Les lampes se contentent de rendre les ténèbres visibles et le brasero [irori ou hibachi) fume sous prétexte de chauffer. Dans la longue région montagneuse du centre, les interminables soirées d'hiver sont lugubres; les habitants s'entassent autour du pauvre foyer, ne faisant rien, ne disant rien, psalmodiant une sorte de mélopée nasillarde qui les métamorphose immédiatement en sauvages. La population est taciturne; les enfants euxmêmes, quoique chéris et choyés, sont d'un sérieux pénible avoir; ce sont autant de petits hommes et de petites femmes.
Partout,même dans les endroits les plus favorisés, on est frappé d'un curieux mélange de civilisation et de barbarie ; partout l'ancien et le nouveau Japon se heurtent. On lève les yeux, et l'on voit les fils du télégra-
Aînos.
phe ; on abaisse son regard, et l'on aperçoit des hommes vêtus d'un chapeau et d'un éventail, des femmes dévêtues jusqu'à la ceinture et, au milieu d'eux, des enfants sortant de l'école avec leurs livres et marmottant leurs leçon- !
Les façades des maisons étant ouvertes à tous les yeux, on peut se rendre compte de tout ce qui s'y passe; le chez-soi discret n'existe pas.
D'aventure en aventure, de découverte en découverte, un peu brisée, mais charmée, miss Bird arrive enfin dans les montagnes du nord, chez les Aïnos, doux sauvages poilus et barbus, qu'elle trouve superbes. Elle
rencontre tout d'abord deux autres explorateurs : M. Von Sicbold et le comte de Diesbach; ce dernier se précipite de son cheval en lui criant : « Les puces! les puces! » Si elle leur envie leurs habits pimpants, ils convoitent son lit de camp et sa moustiquaire. Avec eux est Benri, le chef des Aïnos; la présentation est faite et une bonne réception assurée à la voyageuse.
Sur sa prière, M. de Siebold fait observer en japonais, à son serviteur Ito, l'importance d'être affable et courtois envers les Aïnos chez qui sa maîtresse recevra l'hospitalité. « Traiter les Aïnos poliment, s'écrie maître Ito indigné; ce sont des chiens et non des hommes ! »
C'est un type que ce petit Japonais de dix-huit ans, fort intelligent sous son air un peu niais, prodigieusement vaniteux, plein d'aplomb, vif et adroit, très observateur, doué d'une mémoire excellente, pratique, « débrouillard », dénué de sens moral et de religion, mais honnête par réflexion, d'une franchise déconcertante, avide de savoir européen, quoique méprisant les étrangers, souffrant dans son patriotisme quand les Japonais de l'intérieur se montrent avec leur indiscrétion, leur saleté, leur ivrognerie, leur ignorance de la réserve la plus élémentaire; au demeurant le meilleur fils du monde, servant très bien et très fidèlement sa maîtresse et la quittant à la fin avec plus de chagrin qu'elle n'aurait attendu de lui.
Toutefois il ne peut lui pardonner son intimité et sa bonne entente avec les Aïnos. Nous ne saurions être de son avis, car cette intimité, la vie en commun dans la case, avec ces sauvages hospitaliers, honnêtes, véridiques, respectueux, de mœurs pures, bons pour la vieillesse, naturellement courtois, forcne un des plus intéressants chapitres du récit de miss Bird et certainement l'un des moins connus.
Ce fut vers la péninsule malaise de Malacca1 que se dirigea miss Bird en quittant le Japon.
Elle passa par la Chine, assista comme miss Gordon Cumming à la conflagration qui détruisit en partie Hong-Kong, se rendit à Canton dont elle a décrit les beautés et les horreurs, puis retourna à Hong-Kong. « Si la civilisation était de mon goût, écrivit-elle de là, je m'attarderais à Victoria (la colonie britannique de Hong-Kong), pour sa beauté, sa vie animée, ses costumes et son coloris, son parfait climat d'hiver et son hospitalité; mais je suis de cœur une sauvage et je pars pour la Chersonèse d'Or », ainsi