The Golden Chersonèse, John Mui-ray, London
nommée par Ptoléméc au n° siècle do notre ère, ot que l'on connaît de nos jours, moins Lien que le continent noir.
Encore un de ces pays « dont on rôve, quand on a lu les romans de Jules Verne », dit-elle, et toutes les couleurs de sa riche palette suffisent à peine pour en donner une idée. « C'est l'intensité tropicale dans toute l'exubérance incessante et suffocante môme de sa flore enivrante, de ses fruits dont les sucs généreux sont extraits du sol humide et surchauffé, dont les saveurs sont les rayons comprimés d'un soleil incendiaire. Son sol recèle les trésors des minerais et des gemmes les plus précieux; sous les vagues chaudes, dans des profondeurs d'aigue-marine, passent, sous forme de poissons, des lueurs vivantes, au milieu des forêts féeriques de coraux hlancs, roses, rouges et violets. Dans les guirlandes de ses lianes, sous les arbres d'essences précieuses, s'ébattent des myriades d'oiseaux qui mêlent leurs fulgurantes couleurs aux nuances adorables des orchidées. C'est une profusion, un débordement de sève et de vie, une lutte incessante entre l'homme et la jungle, qu'il tient avec peine en respect jusqu'à une courte dislance des villes, où les tigres apparaissent parfois tout à coup, après avoir fait mine de s'éloigner. Cette terre fabuleuse est-elle celle d'où Salomonfit venir les matériaux nécessaires à l'ornementation de son temple? Cette hypothèse a fait couler des flots d'encre, car au nord de Johorc, l'un des Etats malais, se dresse un mont Opbir; est-ce celui de la Bible? Pourquoi pas? Ne sait-on pas, et la reine de Saba n'en a-t-elle pas témoigné, que les produits d'Extrême-Orient pénétraient en Arabie et en Palestine?
Cet excès ininterrompu de magnificence devient oppressif et monotone à la longue.
« J'en arriverais, écrit miss Bird, à souhaiter l'explosion du printemps avec sa tendre verdure, ses larges étendues de fleurs amies, ses masse- de boutons d'or, de pâquerettes, de dents de lion, et les splendeurs de l'automne avec ses pourpres, ses ors et ses lieues de bruyère violette et rose. On aspire aux plaques de couleur qui flamboient au loin. Les parfums sont lourds, écrasants. Je jouis, je m'enivre de tout cela, et pourtant je suis hantée de visions de berges moussues étoilées de primevères et d'anémones, de ruisseaux dont la rive est bleue de gentianes, de prairies d'or, de champs rougis par le coquelicot et, malgré mon enthousiasme tropical, je conviens que les fleurs des climats tempérés procurent un plaisir plus durable. »
Miss Bird avoue que s'il est des jours où le seul fait de vivre lui paraît un délice, où elle se sent proche parente de la mer, de la brise, des oiseaux, où elle sail pourquoi la nature chante el sourit, il en est d'autres pendant lesquels elle pense que si ces jours devenaient des mois, elle <« accueillerait avec joie un tremblement de terre, une trombe, n'importe quel trouble dis-
cordant qui dissiperait la torpeur produite par l'air surchauffé, charge' do vapeurs, et romprait le silence monotone ».
Nous savons que miss Bird aime les sauvages. Elle avoue que les aborigènes réfugiés dans les jungles, depuis la conquête du pays Malais, méritent bien le nom d'orangs-outangs que les vainqueurs leur on! donné. Mais les Malais, pour jaunes qu'ils soient, sont bien faits et agiles et leurs femmes ne manquent pas de grâce. Quant aux Klings de Commandel. venus en grand nombre dans la Chcrsonèse, ils sont remarquablement beaux et leurs femmes n'ont rien à leur envier, surtout pour les formes el le maintien. « Je ne me lasse jamais, dit-elle, d'admirer la grâce inimitable de leur démarche; c'est la poésie du mouvement.
« Leur taille élancée, droite comme une flèche, leurs membres longs et arrondis, leurs traits classiques, leur chevelure noire et soyeuse, relevée h la grecque, leur draperie mystérieusement disposée pour former robe et ceinture, ne laissant découvert qu'un bras et une épaule, leur tête fine, leurs petits pieds cambrés, leur air timide et modeste, tout cela forme un ensemble charmant.
« Une femme Kling admirablement drapée, glissant sur le cliemin avec une aisance parfaite dans sa beauté statuesque, soutenant de sa belle main et de son bras admirablement modelé une amphore posée sur sa petite tète, est vraiment un bel objet classique dans sa forme, exquis dans ses mouvements, d'un coloris artistique, une création du soleil tropical. » Souvent les draperies et la chevelure sont retenues par des bijoux de prix, car les mines de la Chersonèse rendraient des points à celles de Golconde. Il n'est pas rare de voir la veste courte, rappelant le boléro espagnol, que portent les simples Malais, ornée de boutons qui sont des diamants ou autres pierres précieuses.
La profusion de joyaux dont se couvrent les riches est vraiment du domaine des contes de fées. Miss Bird put s'en rendre compte un certain 2i janvier, jour de l'an des Chinois, qui pullulent dans la presqu'île de Malacca et sont, avec les Arabes, les plus opulents négociants et banquii -
A onze heures du matin, tous les enfants chinois sortirent dans de luxueuses voitures en forme de bateau, escortés par des suites magnifiques. Quatre d'entre eux, un garçon et une fillette de cinq à six ans el deux encore plus petits, descendirent au Consulat; vêtus de brocart d'or et de satin finement brodé et cousu de perles, chaussés de souliers en drap d'or resplendissants de pierreries, ils portaient, dignes et solennels, des couronnes à base de velours noir, avec aigrettes en diamants énormes et de la plus belle eau et tout le fond parsemé de solitaires; sur le devant était brodé en or rouge malais un dragon recouvert de diamants. A leur cou étincelaient sept colliers : le premier composé de roses et de croissants en dia-
niant, le second d'émeraudes grosses comme des glands, le troisième de perles, le quatrième de filigrane d'or rouge et d'or bruni, le cinquième de diamants et saphirs, le sixième de nombreuses chaînes d'or finement travaillées auxquelles était suspendu un poisson en or couvert de diamants, le septième enfin, qu'ils portent tous, consistait en une massive chaîne d'or assez lourde en apparence pour faire ployer l'être frêle qui en était paré; à cette chaîne était suspendu, par devant, un petit bouclier en or sur lequel on avait tracé en rubis les caractères formant le nom de l'enfant, entouré de fleurs et de poissons en brillants; derrière était un petit dieu en rubis, encadré de même. De magnifiques boucles d'oreilles en diamant et de lourds bracelets d'or complétaient cette parure écrasante.
Les tout petits, parés aussi comme de minuscules idoles, se baissaient parfois pour ramasser quelque bonbon échappé à leurs doigts et de leur chevelure tombaient des pierreries que les serviteurs ramassaient avec le Uegme de gens habitués à cet exercice.
A côté de ce luxe barbare, des palais exquis, meublés à l'européenne, où l'on vous sert des dîners de Lucullus, des breaks et des yachts de plaisance aménagés avec tous les raffinements les plus modernes, et à deux pas la jungle où l'on chasse le tigre !
Veut-on maintenant savoir comment miss Bird voyage, récolte, varie ses sensations et acquiert ses trésors de connaissances? En voici un exemple : Le steamer en route pour Singapore, relâche pour quelques heures à Saigon ; tous les passagers s'élancent dans les légères voitures du pays et disparaissent. Refusant guides et véhicules, miss Bird quitte la ville pour la grande route, visite un beau couvent où on lui montre une école de jeunes filles indigènes, fait quelques milles dans un charrie1, pénètre dans les villages ombragés d'orangers et de bambous, dont chaque maison est fortifiée par une muraille de cactus, entre dans une demeure où elle se désaltère avec du lait de coco, se rend compte des intérieurs annamites, de l'invasion chinoise, se perd dans un labyrinthe de palmiers, de bananiers enveloppés d'orchidées, de grandes et de petites fougères, surveille les ébats de buffles à peau rose dans un étang couvert de lis encore plus roses, voit la ville amphibie de Cholen, rencontre un officier d'artillerie, une sœur et un négociant de nationalité indécise, cause avec tous, se met les pieds en sang de telle sorte qu'il lui faut remplacer ses chaussures par des mouchoirs, succombe à demi aune chaleur qui la rend très indulgente pour le costume sommaire des habitants, mais revient au navire, l'esprit enrichi de nouvelles observations et les yeux remplis de visions inattendues