‹ Les Grandes voyageusesChapitre 41 sur 52 · Petite voiture très légère · texte numérisé non relu

Petite voiture très légère

Mme Bird-Bishop était au repos depuis plusieurs années, quand elle partit, en 1890, pour la Perse et le Kurdistan1. Le voyage, commencé pendant le doux hiver du golfe Persique, se termina, en décembre, sur la côte beaucoup plus froide de la mer Noire. Certaines régions peu connues mirent à l'épreuve le courage téméraire de la voyageuse et lui permirent de prouver que son énergie n'avait aucunement décliné. La route de Kandawar à Kiini était bloquée par les neiges; on y trouvait des cadavres gelés. Les guides se mirent àgenoux pour la supplier d'attendre ou de renoncer; elle persévéra. Les guides consentirent enfin au départ, mais à la condition qu'à la moindre brise on rétrograderait. « Toutes les ressources contre le froid furent mises à réquisition. Un seul œil resta visible sur le visage des serviteurs. Les charvadars comptaient sur leurs habits de feutre et leurs peaux de mouton serrées par des cordes autour des jambes. » Malgré toutes les précautions, les morsures de la gelée sont toujours à craindre. « Outre doubles vêtements de dessous en laine, dit Mme Bird-Bishop, je mis une paire d'épaisses chaussettes de Cintrai par-dessus deux paires de bas de laine et, par là-dessus encore, une paire de longues et larges bottes afghanes en peau de mouton dont la laine est à l'intérieur. Par-dessus mon amazone de flanelle doublée d'un épais lainage {homespun), j'avais une longue jaquette du même, un habit de mouton afghan, un lourd manteau de fourrure sur mes genoux et un épais « waterproof » pour empêcher le vent de pénétrer. Ajoutez à cela un casque de liège, un capuchon de pêcheur, un masque, deux paires de gants de laine avec des mitaines et des gantelets doubles, et songez à la difliculté, pour une personne ainsi emmaillotée, de monter à cheval et d'en descendre ! Tous les Persans sont en vêtements de coton! »

On n'en fit pas moins en douze jours les 90 milles qui séparent Kiim de Kandawar, mais ce ne fut. pas sans courir de sérieux dangers; plus d'une fois, dans les montagnes des Bakhtiaris, les balles sifflant à ses oreilles « lui prouvèrent que, quelles que fussent les intentions de ces hommes aux longs fusils, elles étaient sérieuses. »

C'était la première fois qu'une voyageuse anglaise passait les mois d'été parmi ces rudes montagnards, recevait l'hospitalité de leurs chefs, les étudiait et même les photographiait sans être trop molestée. Il est vrai que sa science médicale assez considérable lui gagna peu à peu une réputation précieuse et le respect de ces tribus farouches qui lui demandaient si elle

1. Voyages en Perse et en Kurdistan. — Vn Été dans la haute région de Karun. — Lue ; aux rajahs Nestoriens. Murray, I.ond.o^.

cherchait des trésors ou des simples pour les vendre en Farighistan (Europe).

Trois des hommes qui avaient tiré sur elle, devinrent ses patients. Mais sa plus intéressante cliente, celle qui lui valut le plus d'admiration, fut une jument souffrant d'un énorme abcès. Le traitement éprouva terriblement le courage et les nerfs de la doctoresse ; elle en fut récompensée par ce cri : Dieu est grand ! que poussèrent tous les témoins de son habileté ! « Que Dieu vous pardonne vos péchés ! s'écria Aziz, le propriétaire de la jument, tombant à genoux devant elle Personne n'a la sagesse et la science des

Faringbis. Nous sommes pauvres ; nous n'avons pas d'argent, mais nous avons beaucoup de vivres; vous avez votre tente; le Khan vous donnera un cheval de pure race. Demeurez parmi nous, soyez notre hakim (doctoresse) jusqu'à ce que vous soyez très vieille. Nous vous aimons, quoique vous soyez une Kafir et nous vous obéirons. »

Puis, comme saisi d'une inspiration soudaine, il ajouta : « Et vous pouvez guérir les mules et les juments, gagner ainsi beaucoup d'argent, et quand vous retournerez chez les Faringbis, vous serez très riche ! »

Mme Bird-Bishop ne se laissa pas séduire et continua son chemin, étudiant avec un profond et communicatif intérêt à Bagdad, à Julfa, l'œuvre héroïque de toutes les missions

chrétiennes, traversant Burujird et Hamadou, le Kurdistan Turco-persan, retrouvant les traces de son illustre devancière Ida Pfeiffer, traitée avec une courtoisie très inattendue par les autorités locales et arrivant enfin au « Paradis de la Perse », à cette plaine d'Urmi dont la description est une grandiose et maguifique scène biblique, avec sa beauté, sa fertilité, sa fraîcheur, ses richesses naturelles exploitées en ce moment par le moissonneur, le vendangeur, le cultivateur de coton, de toutes les plantes potagères, ou de teinture et de médecine, de tous les fruits d'Orient et d'Occident; c'est l'automne dans sa splendeur de pourpre et d'or, avant le dépérissement; la ruche humaine est dans toute son activité: hommes, femmes et enfants travaillent de ce beau et bon labeur de la terre, sain et fructueux ; les tout petits dorment ou gazouillent dans leurs berceaux de jonc, tandis que près d'eux les mères dépouillent les champs et emplissent les

ChaldccnQfc.

greniers. Ce tableau délicieux est encadré d'un côté par les sévères montagnes du Kurdistan (prolongation du Taurus), qui contrastent grandioscment avec la plaine luxuriante, et de l'autre côté par de longues rangées de peupliers à travers lesquels on aperçoit le bleu profond de la mer d'Urmi.

Ici, la voyageuse se trouva au milieu de ses compatriotes d'Europe : missions de l'archevêque de Canterbury, des lazaristes français, des sœurs de Saint-Vincent de Paul et aussi des presbytériens d'Amérique et des chrétiens d'Assyrie. Elle passa ensuite la frontière de Turquie et visita successivement Van, Bitlis, Erzeroum et Trébizonde. Elle fut témoin des persécutions subies par les Nestoriens chrétiens du Kurdistan turc et des efforts de quelques âmes héroïques pour les soustraire à un joug détestable. Celte partie nécessairement un peu grave du récit de miss Bird ne nuit en aucune laçon au charme captivant de l'ouvrage.

La Perse ne devait pas être la dernière étape de cette insatiable voyageuse dont l'esprit et, plus étrange encore, la santé délicate ont besoin de déplacements lointains et d'impressions toujours nouvelles. L'année 1896-97 l'a vue explorant la Corée, l'un des plus ignorés, .des plus misérables, des plus abjects coins du globe. Et cependant elle a connu des temps meilleurs, une ère de prospérité, d'activité intellectuelle, de savoir artistique, de développement politique, social et industriel, mais tout a sombré sous la tutelle de la Chine, sous ses extorsions, ses cruautés, sa tyrannie écrasante. Le pays a 84 000 milles carrés d'étendue, sa population est de 12 ou 13 millions d'individus. Séoul, la capitale, a une enceinte de 14 milles et ses fortifications naturelles de montagnes escarpées, peuplées de tigres et autres animaux féroces, rendent superflues toutes autres défenses. « Je l'ai crue la ville la plus sale du monde, dit Mme Bishop, jusqu'à ce que j'eusse vu Pékin. Les rues ne sont pas assez larges pour que deux bœufs chargés y puissent passer et les habitants, à qui la loi défend d'élever des maisons de deux étages, vivent au milieu des détritus, des chiens errants et galeux, de la boue putride et empestée. Personne n'ose s'enrichir, de crainte d'être pressuré par les fonctionnaires chiii<>i-. Le roi, qui n'a pas de mauvaises intentions, est tellement terrorisé par son entourage, qu'il ne peut faire aucun bien. La reine jetait sans cesse son royal époux dans des démêlés politiques, des intrigues inextricables, et son influence, après la guerre, parut si malfaisante à l'envoyé japonais, que, dans un moment de colère, il eut la fâcheuse idée d'autoriser l'attaque

du palais, pendant laquelle la reine fut assassinée. Mmc Bishop, qui s'était souvent entretenue avec elle, lui accorde beaucoup d'intelligence et une certaine beauté.

On sait qu'après le meurtre de la reine, le roi se réfugia à la légation russe, et de là s'empressa de supprimer toutes les sages réformes édictées par les Japonais. La réaction fut si violente que Sa Majesté confia les postes les plus importants à la lie des fonctionnaires, entre autres le ministère de l'Instruction publique à un mandarin notoirement connu pour sa corruption. Une meilleure influence a réussi depuis, à confier les finances aux mains probes d'un Anglais. Des écoles ont été fondées et Séoul commence, dit-on, à faire sa toilette!

Mme Bishop a parcouru tout le pays et même pénétré dans la Mandchouric russe. Là seulement elle a trouvé des symptômes d'activité, de relèvement, de courage : selon elle, les Coréens émancipés montrent plus d'activité commerciale et de sens des affaires que les Chinois. Si l'on peut concevoir quelques espérances- pour l'avenir, d'après les enseignements du passé, la Corée devra reprendre sa place parmi les nations civilisées de l'extrême Orient. Mrae Bishop a révélé sur ce pays bien des renseignements inconnus et intéressants.

Si l'on nous demandait de personnifier la bonne humeur, la franche gaieté, l'optimisme résolu, nous nommerions lady Barker (aujourd'hui lady Broome), l'amie fidèle de lady Brassey.

Les épreuves, qui ne lui ont pas manqué, n'ont pas eu de prise sur son énergie. Veuve d'un officier d'artillerie remarqué pendant la grande rébellion des Indes en 1 8S7, remariée à sir Frédéric Broome, successivement colon en Nouvelle-Zélande, gouverneur de l'île Maurice, du Natal, de North-West Australia et aujourd'hui de la Trinité, elle a traversé bien des jour, difficiles sans que sa sérénité en fût altérée un seul instant. Toute chose, dit-on, a un bon côté; non seulement lady Barker le trouve, mais au besoin elle l'inventerait. Son humeur joyeuse est si persistante, qu'elle a consacré tout un charmant volume aux Plaisirs d'une station dans la Nouvelle-Zélande* . La définition qu'elle en donne explique mieux que nous ne saurions lé faire l'heureuse disposition de sa nature. « Depuis mon retour en Angleterre, ditelle, mes amis me demandent souvent comment nous nous amusions en Nouvelle-Zélande. J'ai bien souvent envie de répondre : Nous étions tous trop occupés pour avoir besoin d'amusements; mais, en y réfléchissant avec calme, je découvre que beaucoup de nos occupations peuvent être comptées parmi les plaisirs plutôt que parmi les travaux. Cependant ceci ne donnerait pas non plus une idée exacte de notre genre d'existence. Il serait peut-être plus correct de dire que la plupart de nos très simples plaisirs consistaient en une solide base d'utilité, sous forme de plaisanterie et de divertissement. Je me propose donc de décrire quelques-unes des occupations qui nous pro- 1. Statio7i amusements in New Ztaland'ct Station Life in Sev Ztiland.

curèrent alors de vives jouissances, dues à des santés parfaites, à des goûts simples et à un climat exquis. »

La petite maison en bois, « isolée dans l'espace et assez grande pour contenir beaucoup de bonheur », était située dans une vallée ensoleillée, abritée, verdoyante, mais privée d'arbres. C'était donc une joie d'aller, à quelques milles de là, chercher les collines couvertes de forêts où résonnait la cognée du courageux défricheur, d'y choisir une jolie clairière et d'y allumer, à la façon des bohémiens, un feu sur lequel on faisait griller les côtelettes apportées dans un panier et bouillir l'eau pour le thé, fourré subrepticement dans la poche de sir Frédéric. Le climat est si délicieux dans ce beau pays, la chaleur du soleil si tempérée par la fraîcheur de l'ombre, l'absence d'humidité et de miasmes délétères si complète, que l'on peut entreprendre des expéditions sans craindre les insolations, les fièvres ou les rhumatismes, conditions précieuses quand on a les goûts de gipsy de lady Barker.

Tantôt on part la nuit pour la pèche aux anguilles, tantôt pendant l'hiver, en tète-à-tète conjugal, on va chasser le sanglier, l'ennemi du mouton; les péripéties de la chasse ne sont pas toujours rassurantes, et lady Barker, rechargeant les revolvers, tendant les piques, recousant les blessures du pauvre chien, joue un rôle plus admirable que tentant.

Puis il y a les parties de patinage sur les beaux lacs des collines et les montagnes russes naturelles dont on tire parti en traîneaux confectionnés au moyen de caisses d'emballage. Ce n'est pas sans raison que lady Barker s'étonne d'avoir encore sa tète sur ses épaules, car on ne pousse guère plus loin la folie de l'imprudence. Il y eut pourtant une année (1867) où l'on fit trop réellement contre fortune bon cœur; un ouragan de neige sans précédent plongea le pays dans la consternation et fit périr plus de §00000 moutons et agneaux. Sir Frédéric et lady Broome en perdirent 4000 sur 13000.

Une des plus belles entreprises de celle que nous continuons à nommer lady Barker, puisque c'est son nom de plume, fut la formation d'une congrégation. Ce n'était pas facile : la vie indépendante des colons les rend soupçonneux de tout ce qui peut ressembler à une ingérence dans leur manière d'arranger leur existence. On n'encourageait guère l'apôtre volontaire. Quelques-uns viendraient par curiosité, lui disait-on, puis disparaîtraient quand ils auraient vu les jolies choses de son salon; si elle les y invitait le dimanche, leur langage pourrait être peu délicat, et bientôt elle ne pourrait [dus les tenir en bride.

Mais cette entreprenante personne, si heureuse « d'avoir pour la première fois de sa vie assez à faire » et l'espoir de se rendre utile à son prochain, ne se laissa pas abattre. Peu à peu elle découvrit que l'influence d'une dame paraissait être fort grande et pouvait s'étendre indéfiniment.

« Elle représente, disait-elle, la culture morale et les manières civilisées, et son passage sur un sol neuf comme celui-ci doit être une traînée de lumière. Bien entendu, c'est une affaire de temps, mais je rencontre beaucoup de bonne volonté chez mes voisins. » Elle se mit donc à l'œuvre, « afin de réveiller l'idée religieuse dans ces régions peu peuplées, où l'on est trop absorbé par les difficultés matérielles et les intérêts pécuniaires pour penser beaucoup aux intérêts de l'âme ». Elle s'en allait de ferme en ferme, de station en station, toujours à cheval, car c'était une intrépide amazone, bravant les sentiers de chèvre et les traîtres marais, et simplement, discrètement, en causant, sans blesser les sentiments de personne, elle attira quelques voisuis chez elle, le dimanche, dans le but de chanter quelques hymnes ensemble. Son mari la secondait, adressait des allocutions familières, et le jour où, pour la première fois depuis la création du monde, trente-six chrétiens réunis sous son toit célébrèrent dans le pays la nativité du Christ, des larmes de bonheur lui montèrent aux yeux. Ajoutons que, les voisins venant de dix ou quinze lieues, on soignait leur estomac autant que leur âme. On mangeait pendant deux heures; après quoi, comme il y avait quatre femmes, on dansait, la maîtresse ouvrant le bal, puis ou se remettait à table.

Mais l'ambition croît avec le succès, et quelque temps après ce ne sont plus trente-six fidèles qui sont réunis, c'est cent! Cette fois il s'agit du baptême de tous les enfants épars dans les « stations » privées du service religieux régulier. L'évêque du diocèse est l'hôte de lady Barker. Depuis huit jours la maison exhale un parfum de boulangerie : pâtés, tartes, gâteaux, etc., sortent perpétuellement du four. On a emprunté tous les plats du voisinage et accepté de grand cœur les dons en nature, car les magasins de comestibles brillent par leur absence dans ces beaux déserts. Entre temps on est monté à cheval et l'on est allé réquisitionner tous les voisins à 30 milles à la ronde. Une grosse difficulté a surgi : comment babiller de blanc tous les petits catéchumènes? Dans un moment de téméraire ardeur, lady Barker a promis d'y pourvoir, a dressé une liste des âges et des grandeurs, coupé tous ses beaux jupons brodés, et, avec l'aide de ses deux femmes et de sa machine à coudre, elle a si bien travaillé, qu'au jour dit les lits sont devenus des monceaux de petits vêtements neigeux, étiquetés au nom des néophytes. Autre difficulté : où trouver des parrains et des marraines? Lady Barker ne s'embarrasse pas pour si peu : elle est la marraine de tous les enfants et fait de son mari leur parrain.

La matinée est radieuse, l'air froid, mais calme et pur, et bientôt le soleil égayé et réchauffe si bien la scène, que l'évêque insiste pour déjeuner sous la vaste véranda que sir Frédéric et ses amis ont transformer eu salle de réception, au moyen de caisses vides recouvertes de couvertures rou

Après un déjeuner pantagruélique où les théières sont des bouillottes, les pots à lait des seaux et les plats de tartines, des montagnes, on babille les enfants et sous le beau soleil, en face du lac qui éblouit comme un miroir d'argent, la cérémonie commence, simple, émouvante et bien faite pour récompenser les braves cœurs qui l'ont préparée. Quand les invités sont partis, bien enveloppés dans ces mêmes couvertures qui ont joué le rôle de canapés, on cause autour du feu avec l'évèque des nouveaux projets d'écoles, de bibliothèque circulante, d'église à bâtir, car cette audacieuse colonisle ne doute de rien, et elle a raison, puisque avec le temps elle a réalisé ses rêves !

Pour bien apprécier les obstacles que doit vaincre une maîtresse de maison dans] ces pays neufs, il faut lire les aventures de lady Barker avec ses serviteurs et surtout ses servantes. Elle ne fut pas longue à reconnaître la vérité du conseil de lady Brasscy aux femmes de colons : « d'apprendre un peu de tout, car elles ont tout à enseigner ».

Les femmes sont rares dans ces contrées à peine pénétrées par la civilisation et celles qui sont douées de quelques avantages physiques ou moraux trouvent bien vite des épouseurs. En outre, tous les serviteurs agissent d'après ce principe que « Jack vaut bien son maître » et ne lui accordent qu'un minimum de respect et d'obéissance. Quant à savoir leur métier, c'est le moindre de leurs soucis; lady Barker reconnaît qu'ils sont en général honnêtes et travailleurs; or l'ouvrage ne manque pas dans des maisons où il faut tout faire, depuis le pain jusqu'à la bière, où les femmes doivent veiller à tous les détails de l'intérieur et les hommes à tous ceux de la ferme, de l'écurie, etc. Mais les fantaisies de ces braves gens, les écoles de lady Barker avec les demoiselles qui débutent par lui demander le modèle de sa plus nouvelle amazone; avec les deux excellentes sœurs qui se querellent toute la journée à propos de leurs différents genres de beauté et avec d'autres encore qui lui donnent congé en arrivant, parce que « le char lésa trop secouées, et la laissent livrée à ses propres ressources culinaires, l'essai qu'elle fait, une semaine, du service-amateur avec quelques amis, le gentleman-chef qui veut de la musique pour confectionner ses sauces, l'officier maître d'hôtel qui suit ces dames sa serviette et un verre à la main, et termine sa journée par une valse sans fin avec miss Alice, la femme de chambre, tout cela est d'un comique irrésistible! D'autre part, les périgi inations par monts, forêts et vallées ne vont pas sans incidents assez dramatiques, où la perte totale d'un costume de cheval est considérée comme bien légère comparée à ce qui eût pu arriver.

Après trois années de cette vie accidentée dans sa monotonie, lady Barker rentrait en Angleterre, mais non pour y rester bien longtemps. En 1875 nous la retrouvons au Cap.

LADY BAUKEu. 227

Une année dans F Afrique du Sud1 transporte le lecteur dans un pays très différent de la Nouvelle-Zélande.

Plus de climat exquis, un changement perpétuel d'heure en heure, un déluge quand il pleut, un brasier quand le soleil brille, des orages qui semblent annoncer la fin du monde, des insectes à rendre fou, des serpents qui pullulent, une vilaine ville deMaritzburg, endormie, sans un seul monument, une seule maison quelque peu remarquable ; en compensation, le pays est splendide, les fleurs dignes du paradis et les Cafres bien amusants, peints par lady Barker ! Leur manière de comprendre le travail est des plus originales. Il est vrai que l'idée de travailler leur semble absolument révolutionnaire : c'est la part des femmes ; pour eus il n'y a que deux façons de passer le temps : guerroyer ou ne rien faire. Aussi pas un d'eux ne consent à rester en service, quand ses économies lui permettent d'acheter un nombre suffisant de femmes qui travailleront pour lui. Cela coûte cher, lorsque les pères de famille sont exigeants. Ainsi Charlie, le groom de lady Barker, soupire pour une belle dont le père demande dix vaches, une marmite et une hutte! Donc Charlie gémit, mais Charlie est fier et par conséquent paresseux et se donne des airs avec les autres serviteurs, qui ne le plaignent guère. Il opprime Jack, le réfugié Zoulou, arrivé il y a un mois vêtu de trois queues de daim et déjà petit-maître accompli. Jack apprend le français avec la cuisinière et le maître d'hôtel, lequel est l'ennemi juré de Charlie. Jack se civilise très vite; il a pleuré amèrement la première fois qu'il a cassé une assiette, et au bout de quelques jours il en démolit une pile avec le plus parfait sang-froid. Il est horriblement jaloux de Tom, jeune Zoulou de douze ans engagé comme bonne d'enfant, car les vraies sont très rares et la seule qu'on ait pu recommander a quatre-vingts frères et sœurs, grâce aux vingt-cinq épouses de monsieur son père, do sorte que lady Barker a reculé devant cette opulence patriarcale. En somme elle se montre très bienveillante pour les indigènes; elle les trouve doux, honnêtes, reconnaissants, soumis à leurs lois, très attachés à leurs misérables Kraals que rien ne peut les empêcher d'aller visiter chaque année. Après avoir assisté à un lit de justice cafre, elle déclare que si les peuples civilisés arrangeaient leurs différents avec la même droiture simple, ce serait bien heureux pour tout le monde, excepté pour les hommes de loi. Ils aiment leurs écoles, leurs églises, et lorsque lady Barker quitte la ville,

Page 1