Le.tters to Guy, Macmillan, London
jardins descendent en terrasses jusqu'à la rivière du Cygne ; la vue est ravissante ; qui ne serait de belle humeur dans une résidence pareille ! D'ailleurs tout le monde est si bon, si obligeant!
Bientôt on entreprend un voyage dans l'intérieur, afin de connaître la colonie, sa population, ses besoins, ses chemins faits et à faire et bien d'autres choses importantes. A propos de l'inauguration d'une ligne télégraphique, lady Barker dit à son fils, après lui avoir décrit les dangers auxquels est exposée l'avant-garde de la civilisation : « J'espère, cher enfant, que voue êtes assez âgé déjà pour comprendre et tressaillir d'admiration, vous que nous espérons voir un jour soldat au service de notre pays, en pensant à ces autres soldats qui combattent pour la colonisation. »
Malgré la beauté extraordinaire des fleurs d'hiver dans les plaines immenses de la colonie, le voyage à travers certains saharas de sable, sans autre indication du chemin que le fil télégraphique, et dans des chars primitifs, traînés souvent par des chevaux auxquels le mors et les harnais sont de très nouvelles et très désagréables connaissances, le voyage, disonsnous, est de nature à éprouver des nerfs moins solides que ceux de lady Barker. Quand elle dit : Nous venons de traverser un rude bout de chemin, on peut l'en croire! Il est vrai qu'elle s'en console aussitôt en ajoutant : « mais nous n'avons rien de cassé ! »
Les incidents de la tournée, les stations dans les petites villes à peine fondées, qui possèdent invariablement des écoles nombreuses et des instituts d'ouvriers, la visite à la belle et utile mission espagnole de Nevv-Norcia, qui élève des centaines d'enfants indigènes, les détails sur la population primitive, sur les mœurs coloniales, tout cela, nous l'espérons, intéresse M. Guy autant que nous.
Un des plus attachants épisodes est le séjour d'été dans la petite île de Rottnest, que les brises du sud (n'oublions pas que nous sommes aux Antipodes) défendent contre la chaleur intolérable de la terre ferme. Lady Barker a certainement découvert le secret du bonheur pour elle et pour les autres ; tout ce qui l'entoure paraît heureux, sans en excepter les animaux, voire même les hôtes de la prison, qui fait le plus bel ornement de l'île.
Cette prison est réservée aux indigènes, des criminels un peu sans le savoir, que l'on punit pour des actes presque méritoires à leurs yeux. C'est si naturel de prendre ce dont on a besoin et de supprimer qui vous gêne ! Ils ne se considèrent pas comme très méchants pour cela, et en effet ils le sont si peu, qu'on leur permet de se promener toute la journée, car s'ils sont enfermés, ils meurent. Ils essayent de démontrer qu'ils n'ont eu aucune mauvaise intention en passant leur lame au travers du corps de tel ou tel ; ils n'ont fait qu'appliquer leur loi, ou plutôt leur croyance en ce qu'ils
appellent « le meurtre de tribu ». S'ils perdent quelqu'un des leurs et sont trop affligés, ils ne connaissent qu'un remède efficace à leur douleur: en infliger une semblable à quelque membre d'une tribu ennemie ! C'est insensé, mais ce sont les idées qui leur ont été transmises d'âge en âge et la civilisation aura fort à faire pour les déraciner. A cela il n'y a, dit lady Darker, redevenant sérieuse, qu'un seul remède : l'école. Les adultes sont trop démoralisés par la tradition pour être accessibles à aucun enseignement; il faut prendre l'enfant en bas âge et le redresser comme un jeune arbuste.
Quant à l'instinct qui pousse l'indigène australien à détruire l'homme blanc, il semble participer de la fascination, d'une sorte d'hypnotisme. Un colon racontait à lady Barker que, marchant certain jour dans la forôt, suivi par un indigène qu'il savait lui être fort attaché, il fut très surpris de voir cet homme passer devant lui sur l'étroit sentier. Il allait l'interroger, lorsque l'homme, qui était armé, le prévint et le supplia de le laisser marcher devant lui, parce qu'il ne savait pas combien de temps il pourrait dompter l'impulsion qui le poussait à lui casser la tète, si chère qu'elle lui fût d'ailleurs !
Très curieux et peu connu est tout ce que lady Barker apprend à Guy sur le caractère, les superstitions, les haines de tribus, les armes, les jeux d'adresse, les chasses, l'hygiène de ces pauvres sauvages.
Non moins intéressants sont ses efforts pour répandre autour d'elle des joies pures, un peu de bonheur intelligent. Aidée par un escadron de jeunes filles et par ce qu'elle appelle son « corps de cadets », elle obtint des résultats satisfaisants, s'il en faut croire ses conclusions. « Nous sommes ici depuis un an, écrit-elle dans sa dernière lettre, et il est impossible d'imaginer une année plus heureuse, plus agréable et plus saine ! » Espérons que les suivantes lui ont ressemblé.